La prétendue « réussite économique » de Joe Biden : les plus pauvres toujours sacrifiés 

Pour les soutiens de Biden qui se rengorgeaient d’indicateurs économiques à faire pâlir de jalousie les « élites politiques » du monde entier, la victoire de Trump est une douche froide. Pourtant, un marché boursier en plein essor, une croissance annuelle du PIB à 2,5 % et un taux de chômage proche de 4 % semblaient indiquer une bonne santé économique et dessiner un chemin tout tracé à Kamala Harris vers la Maison-Blanche. Mais une majorité d’Américains affichent un ressenti différent des indicateurs. Les deux tiers d’entre eux jugent l’état de l’économie « pas très bon » ou « mauvais » et plus de la moitié pensent que les États-Unis sont en récession. En réalité, si Harris n’a pas capitalisé sur ces supposés bons résultats économiques, c’est parce qu’ils masquent de profondes inégalités qui n’ont cessé de se creuser aux États-Unis… Analyse.

Graphe Société

publié le 08/01/2025  https://elucid.media/analyse-graphique/la-pretendue-reussite-economique-de-joe-biden-les-plus-pauvres-toujours-sacrifies

Par Alexandra Buste, Xavier Lalbin

Aux États-Unis, les inégalités sont profondes et toujours plus importantes. La bourse ne profite qu’à une poignée de riches, la croissance est tirée par des dépenses de santé au plus haut et s’accompagne de création d’emplois précaires. Avec la forte inflation, neuf Américains sur dix n’ont pas vu leurs revenus augmenter sous Biden. Pire, les seuls gagnants sont dans le top 10 %, notamment grâce à l’envolée boursière qui a suivi la période Covid.

Finalement, les résultats de la politique de Biden ont transformé le chemin tout tracé pour Harris vers la Maison-Blanche en boulevard populiste pour Donald Trump. Joe Biden, censé être un bouclier anti-Trump, en est devenu le marchepied…

Une bourse en plein boom… qui rapporte essentiellement aux plus riches

« Si vous voulez que vos 401k (plan épargne retraite, ndlr) et vos actions se désintègrent et disparaissent, votez pour les démocrates de la gauche radicale qui ne font rien et pour le corrompu Joe Biden. »

Voilà ce que Donald Trump écrivait sur X en juillet 2020. Pourtant, au match de la performance boursière, les deux présidents font jeu égal sur les principaux indices boursiers que sont le SP500 et le Dow Jones industriel. L’indice des nouvelles technologies, le Nasdaq, a quant à lui fait deux fois mieux sous Trump que sous Biden – peut-être faut-il y voir l’origine du soutien de certains entrepreneurs de la Tech à sa réélection. Pour faire bonne mesure, les deux mandats ont été chamboulés par la crise Covid sous Trump et par la guerre Ukraine-Russie sous Biden. Toutefois, les gains sous Biden sont pénalisés par une forte inflation, avec une augmentation des prix de plus de 20 % durant son mandat contre seulement 7 % pendant le mandat de Trump.

Indices boursiers américaines sous les présidences Trump et Biden, 2016-2020-2024

Mais ces performances boursières profitent surtout aux plus riches. Le 1 % des Américains les plus fortunés détient la moitié des actions et des parts des fonds de placement. Par opposition, la moitié la plus pauvre en détient… 1 %. Entre 1990 et aujourd’hui, le dixième le plus riche a encore grignoté des parts de patrimoine boursier en passant de 80 % du total à 87 % aujourd’hui.

Un chiffre à retenir et à méditer pour nos fervents défenseurs des bienfaits de la retraite par capitalisation : 90 % de la population américaine ne détient que 13 % d’actions et de parts des fonds de placement.

Actifs et parts de fonds de placement selon le patrimoine aux Etats-Unis,1990-2023

« Les Américains tous boursicoteurs » : voilà un mythe (pratique) qui a la peau dure. Pourtant, en 2022, seulement six Américains sur dix détiennent des placements liés à la bourse avec de fortes disparités selon les revenus. Parmi la moitié la plus pauvre des Américains, un sur trois détient des actions de près ou de loin, c’est presque huit sur dix chez les 40 % suivant (50-90 % de l’échelle des revenus), pendant que 95 % du dixième le plus riche détient une forme de patrimoine boursier.

Part de ménages détenant des placements boursiers selon les revenus, 2013-2022

Et parmi les détenteurs d’actions, les valorisations des portefeuilles sont très hétérogènes et les moyennes sont trompeuses. Si la moyenne des valorisations pour la moitié la plus pauvre des ménages est d’un peu plus de 80 000 $, un sur deux dispose de moins de 12 500 $. Dans les foyers mieux lotis, les 50 % à 90 % les plus riches, un sur deux a moins de 50 000 $ en bourse (moins d’un an de salaire moyen), alors que la moyenne de l’ensemble de leurs placements boursiers ressort à presque 220 000 $ par foyer. Quant au top 10 %, la moyenne de leurs avoirs en bourse est de plus de deux millions de dollars, avec la moitié qui dispose de plus de 600 000 $.

Les écarts de valorisation entre la moyenne et la médiane traduisent la présence dans chaque catégorie d’une minorité détentrice de très forte capitalisation qui tire les moyennes vers le haut. Résultat, parmi la moitié la plus modeste de la population, huit personnes sur dix n’ont soit aucun placement boursier soit au mieux un peu plus d’une dizaine de milliers de dollars investis en bourse. Autant dire que même 60 % de croissance de la bourse sous Biden ne vont pas transformer leur situation financière.

De plus, avec 20 % d’inflation pendant les quatre années de présidence Biden, la « taxe inflationniste » ampute sérieusement le pouvoir d’achat des placements financiers. Le gain de pouvoir d’achat grâce aux performances d’un placement boursier sous Trump était ainsi presque du double de celui de Biden, essentiellement du fait d’une inflation trois fois plus faible (1).

Valorisation médiane et moyenne des placements boursiers selon les revenus, 2022

Dès lors, plus de la moitié des Américains ne sont que peu, voire très peu, concernés par les performances boursières. Un paradoxe pour un pays pris en exemple par les tenants de la retraite par capitalisation et des bienfaits des placements boursiers pour la population. Et alors que les pourfendeurs du système de retraite par répartition français fantasment un ruissellement des richesses boursières vers les retraités, le système en place aux États-Unis montre l’inverse, et Biden n’y a pas changé grand-chose.

Malgré une retraite par capitalisation et les performances boursières, le taux de pauvreté (2) des plus de 65 ans est de plus de 30 % aux États-Unis, selon l’OCDE, à comparer au moins de 13 % de la France. Rien de bien surprenant vu les statistiques de détention des placements financiers et une situation qui n’est pas prête de s’arranger. Parmi les futurs retraités américains de 35 à 64 ans, ceux qui ont fini leurs études et ne sont pas encore à la retraite, 6 sur 10 de la moitié la plus pauvre n’ont pas de plan d’épargne retraite. En contraste, chez la moitié la plus riche, ils sont plus de 8 sur 10 à alimenter un plan d’épargne retraite.

Part de ménages ayant un plan épargne pour la retraite selon les revenus, 2016-2022

Une croissance économique qui peine à entraîner les plus défavorisés

Il est censé être un indicateur de bonne santé économique : l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) sous Joe Biden a été de +2,5 % par an sur les deux dernières années, hors rebond Covid et une fois défalquée l’inflation. Mais là encore, ce résultat agrégé de « bonne santé » de l’économie est trompeur, car la croissance est tirée par les dépenses publiques d’armements, les inventaires (stocks de production non vendue) et les services de santé. Or, pour une majorité d’Américains, les dépenses d’armement et les stocks des entreprises ne présentent qu’un intérêt limité. Quant à la croissance des dépenses de santé, c’est surtout l’augmentation du coût de la santé et non l’amélioration des soins de santé qu’elle mesure. Un coût qui a explosé ces trois dernières années et que les plus défavorisés ont subi de plein fouet…

À cela, il faut ajouter un secteur manufacturier moribond depuis la fin 2022. Une préoccupation pour les salariés américains, et notamment la classe ouvrière, car c’est traditionnellement un secteur où les rémunérations moyennes sont élevées. Selon l’indice de conjoncture PMI ISM des industries manufacturières, l’activité économique s’est contractée pendant vingt-trois des vingt-quatre derniers mois de la présidence Biden, dont les sept mois précédant l’élection. Depuis deux ans, l’indice est sur les plus bas niveaux des vingt dernières années si l’on excepte la récession de 2008 et le cœur de la crise covid entre mai et juillet 2020. Verdict, la plupart des Américains n’ont tiré que peu d’avantages de cette croissance économique.

Indice manufacturier PMI-ISM aux Etats-Unis, 2007-2024

Quant au taux de chômage très bas de 4,1 % (un taux à faire pâlir d’envie la France…), il reste supérieur de 0,6 point au niveau de la présidence Trump avant la crise Covid, et la qualité des emplois n’est pas forcément au rendez-vous.

Après la récupération postcovid, le nombre d’emplois à temps plein sous Biden est en baisse de près de 800 000 postes depuis début 2023, avec seulement un million d’emplois supplémentaires par rapport au niveau pré covid. Sous la présidence Trump, la croissance a été continue jusqu’à la crise covid avec sept millions d’emplois créés. Des résultats à rapprocher de l’évolution de la population en âge de travailler, qui a augmenté de trois millions d’individus sous Biden et de seulement un demi-million sous Trump.

La faiblesse relative du nombre de nouveaux postes de travail sous Biden par rapport à Trump s’accompagne de la croissance des emplois à temps partiel. On en dénombre un million de plus qu’avant le début de la crise du Covid, et le nombre de personnes en emploi à temps partiel tutoie les plus hauts historiques. Et alors que l’emploi à temps plein dans des secteurs productifs mieux rémunérés stagne depuis fin 2022, il est même en baisse depuis le premier trimestre 2024. Sous Biden, un nombre significatif d’emplois a été créé dans les services publics, mais moins bien rémunérés (+800 000).

Pour achever le panorama, le nombre de personnes ayant deux emplois à plein temps, resté stable sous Trump, a augmenté de 25 % sous la présidence Biden et bat des records depuis les trente années d’existence de la mesure.

Nombre d'emplois aux Etats-Unis, 2017-2024
Nombre de personnes travaillant à temps partiels aux Etats-Unis, 2017-2024

Des hausses de salaire qui compensent à peine inflation pour la majorité de la population

Depuis l’entrée en fonction de Joe Biden, le marché de l’emploi et la forte inflation n’ont pas favorisé les revenus de la grande majorité des travailleurs, avec un revenu moyen réel (3) des ménages avant impôts qui est resté quasi stable (+2,8 %). La comparaison avec la période Trump n’est pas avantageuse, les revenus moyens réels avaient eu une impulsion de 8 % à l’aube de la crise Covid, et la chute durant la pandémie était quasiment effacée fin 2020.

Surtout, la majorité des catégories de revenus avaient progressé sous Trump malgré la crise Covid, avec même 20 % de croissance pour les revenus de la moitié de la population la plus pauvre. Sous Biden, 9 travailleurs sur 10 n’ont vu aucune progression de leurs revenus et la moitié la plus pauvre a même perdu quelques pour cent de pouvoir d’achat. Pire, alors que sous Trump les ménages qui affichaient la plus forte progression des revenus réels étaient la moitié la plus défavorisée, sous Biden, la seule catégorie de ménage qui constate des gains de pouvoir d’achat est le dixième aux plus hauts revenus, notamment grâce au boom boursier post Covid.

Gains/pertes de revenus des ménages sous Trump et Biden, 2017-2023

À ces constats s’ajoutent les dépenses comme les assurances et les emprunts immobiliers, qui ont explosé et qui viennent ébranler cette fragile stagnation du pouvoir d’achat des revenus. L’indice des prix des logements a ainsi augmenté de moitié depuis le début du mandat de Biden contre un peu plus de 20 % sous Trump. Les primes d’assurance habitation, qui étaient restées stables à un peu plus de 1 % par an sous Trump et au début du mandat Biden, explosent de presque 20 % depuis la fin 2022. Même constat pour les assurances automobile avec presque un quart d’augmentation sous Biden. Et pour finir, les taux de la banque centrale des États-Unis ont augmenté et, avec eux, ceux des prêts immobiliers qui ont doublé entre fin 2021 (3 %) et fin 2022 (6-7 %). Ils sont aujourd’hui sur les plus hauts alors qu’ils n’avaient augmenté « que » de 50 % sous Trump.

Toutes ces dépenses sont, comme en France, mal prises en compte par les indices d’inflation institutionnels. Des travaux préliminaires du Bureau des statistiques du travail américain (BLS) sur l’évolution de l’inflation suivant les revenus des ménages montrent des écarts de l’ordre de 10 % d’inflation sur la période 2006-2023 entre les vingtiles de revenus les plus aisés et les plus modestes : « Conformément à nos résultats pour les périodes précédentes, nous constatons que les ménages du quintile de revenu le plus bas ont généralement été confrontés à des taux d’inflation plus élevés que les ménages du quintile de revenu le plus élevé ». Pour l’économiste Isabella Weber, professeur à l’université du Massachusetts Amherst et chercheuse au Fairbank Center de l’université de Harvard :

« C’est encore assez grossier (les études avec prise en compte d’une inflation différenciée selon les revenus, ndlr), mais même avec un ajustement grossier, nous constatons que les personnes à faible revenu supportent une charge d’inflation beaucoup plus importante. Si, au-delà de l’ajustement du panier de consommation, nous examinons également les différents changements de prix subis par les différentes personnes, la variation des taux d’inflation devient encore plus prononcée. »

Le Bureau des statistiques souligne par ailleurs les lacunes de leurs études, et « plus important encore, nous reconnaissons l’importance de saisir les différences de variation de prix à des niveaux inférieurs d’agrégation des indices, par quintile de revenu ». Nous retrouvons ici les analyses et critiques, notamment exprimées en France par l’économiste de l’OFCE François Geerolf, sur la mauvaise prise en compte par les statistiques officielles de la réalité des inflations que subissent les différentes catégories de population. Le résultat étant l’invisibilisation et le déni par les « élites » politico-économiques des difficultés rencontrées par une grande partie de la population.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il n’est peut-être pas surprenant d’observer en France comme aux États-Unis le même rejet des discours officiels sur la prétendument « bonne santé » de l’économie. Début 2024 aux États-Unis, alors que la croissance annuelle était de +2,5 % pour la deuxième année consécutive et que les chiffres officiels de l’inflation annuelle étaient revenus durablement autour de 3-4 %, 56 % des Américainspensaient que les États-Unis étaient en récession et 72 % pensaient que l’inflation augmentait. Les sympathisants républicains étaient même encore plus nombreux à le penser.

Ce ressenti vis-à-vis de la situation économique explique peut-être pourquoi une part significative des électeurs aux plus bas revenus (moins de 100 000 $/an), qui votaient traditionnellement majoritairement démocrate, se sont reportés sur le vote Trump. Un sondage CNN Politics trouve ainsi que la moitié des Américains déclarant avoir éprouvé des difficultés modérées suite à la hausse des prix et presque les trois quarts de ceux déclarant de grandes difficultés ont voté Donald Trump aux dernières élections. Selon le Financial Times, « pour la première fois depuis des décennies, les démocrates obtiennent de meilleurs résultats auprès des Américains les plus riches qu’auprès des plus pauvres ».

Biden incapable de stopper des inégalités qui s’aggravent depuis 60 ans

Ces quatre dernières années n’ont pas été très favorables à une majorité de la population américaine, mais n’ont finalement été que la répétition d’un « jour sans fin » pour nombre d’entre eux. Pour la moitié la plus pauvre, la période Trump 2016-2020, avec presque 20 % d’augmentation de leurs revenus réels, a été non seulement la plus fructueuse depuis 1975, mais aussi celle qui les a fait sortir de quarante ans de marasme et de stagnation des revenus du travail. Les 40 % d’Américains situés entre la moitié la plus pauvre et le dixième le plus riche sont certes un peu mieux lotis avec un gros tiers de croissance de leur revenu réel depuis le début des années 1980, mais leur progression reste inférieure à la moyenne du pays depuis un demi-siècle.

Les principaux bénéficiaires depuis 50 ans sont les membres du dixième les plus riches. Et plus ils sont riches, plus ils ont capté de revenus. Pendant que les membres du 90 %-99 % – le top 10 % sauf le dernier 1 % – ont vu leurs revenus multipliés par deux en un demi-siècle, ceux du 99 %-99,9 % – le top 1 % sauf le dernier 0,1 % – les ont vu multipliés par presque trois.

Et pour les 0,09 % suivants – le top 0,1 % sauf le dernier 0,01 % – les revenus ont été multipliés par plus de quatre… Mais la palme revient sans conteste aux 0,01 % des Américains les plus riches, qui ont fait la culbute en multipliant par plus de sept leurs revenus depuis le milieu des années 1970 !

Augmentation des revenus des ménages, 1975-2023

Cet accaparement des revenus se traduit en concentration des patrimoines vers le haut, avec les 1 % des Américains les plus riches qui détiennent plus d’un tiers du patrimoine des particuliers… En élargissant au top 10 % des Américains, ils en détiennent presque les trois quarts. À l’autre bout du spectre, les 50 % les plus pauvres n’en possèdent que 1,5 %… une situation qui a peu évolué depuis les années 1960, alors que le rêve américain est souvent brandi par les promoteurs de la méritocratie…

Depuis les années 1970, le top 1 % s’est enrichi de +50 %, c’est +10 % pour le top 10 % depuis les années 1980. Verdict, il reste de moins en moins de gâteau à partager entre les 90 % restants. D’ailleurs, la situation de la moitié la plus pauvre n’a pas changé en 60 ans et son filet de sécurité se réduit à peau de chagrin…

Les conséquences de ces très fortes inégalités se voient sur le taux de pauvreté à plus de 24 % depuis le début des années 2010 (pas de mesures disponibles avant). Il était descendu sous les 23 % pendant le Covid avant de repartir à la hausse en 2022. À presque 25 %, il est revenu au niveau du premier mandat de Trump et se situe parmi les plus élevés de l’OCDE, devancé seulement par le Costa Rica et le Brésil.

Répartition du patrimoine aux Etats-Unis, 1962-2022

Dans ce contexte de marasme économique pour les moins aisés, le déni de réalité d’une partie de la classe dirigeante démocrate et des médias mainstream s’est heurté de plein fouet à la campagne populiste des soutiens de Trump.

L’équipe de Trump a même réussi le tour de force d’apparaître comme proche du peuple et contre les élites, alors qu’ils ont pourtant tous des formations élitistes : Trump est diplômé de Penn University, son vice-président JD Vance de Yale, pour Elon Musk c’est Penn University et Stanford. Vivek Ramaswamy, qui épaulera Musk, cumule Harvard et Yale, et Pete Hegseth, futur ministre de la Défense, est sorti de Princeton et Harvard…

À la vue de ces pedigrees, difficile d’imaginer que les outrances verbales – « les migrants mangeant chiens et chats », « les élites et l’État profond sont les « ennemis de l’intérieur » » – ou les injures – Kamala Harris « vice-présidente de merde » – ne soient pas simplement du bruit pour rendre les discours démocrates encore plus inaudibles.

Et la campagne présidentielle de 2024 a été menée avec un soutien inédit des plus riches des plus riches. Une semaine avant l’élection, 150 familles de milliardaires (environ 2 700 milliards de dollars de patrimoine) avaient dépensé presque 2 milliards de dollars en soutien aux candidats à la présidentielle et aux sénatoriales, dont les trois quarts pour les candidats républicains.

En même temps, on les comprend. Selon l’Institute on Taxation and Economic Policy (ITEP), un cabinet d’étude de politique fiscale à but non lucratif et non partisan, le programme fiscal de Trump – impôts et droits de douane –  va diminuer les taxes payées pour le top 5 % des revenus et les augmenter pour les 95 % restants. Si toutes les études ne sont pas aussi drastiques dans la répartition des gagnants et des perdants, elles semblent toutes indiquer une taxation qui bénéficiera davantage aux plus hauts revenus qu’au reste de la population.

Elon Musk seul a donné – investi serait surement plus juste – plus de 130 millions de dollars. Sans parler de la loterie de fin de campagne qui faisait gagner un million de dollars par jour aux électeurs des États clés (4). Désormais, Musk veut assécher les budgets fédéraux, alors que Space X a été rendu possible grâce aux investissements de la défense américaine (DARPA), et voit d’un œil gourmand les 25 milliards de dollars du budget de la Nasa.

Il n’a pas hésité à mettre la puissance de frappe du réseau social X au service de la campagne de Trump. Une étude montre ainsi qu’à partir de mi-juillet 2024, après l’annonce de son soutien à Trump, les comptes et publications en faveur des républicains ont été systématiquement favorisés par l’algorithme. Un coup de pouce bienvenu alors que 12 % des adultes américains déclarent s’informer régulièrement sur X.

Au final, Trump n’a pas fait beaucoup plus de voix qu’en 2020 ; ce sont les démocrates qui ont perdu 9 millions d’électeurs.  En parallèle, la campagne de Trump sur la promesse de stopper l’inflation a résonné chez la majorité des Américains touchés durement par la hausse des prix ces dernières années. Pour convaincre, il a su jouer la carte du bouc émissaire en pointant l’immigration comme coupable idéal de tous les maux des Américains. Et cela a fonctionné : de nombreux Américains semblent considérer la réduction de l’immigration comme une question politique essentielle. Ils imputent la faible croissance des revenus réels et les emplois mal rémunérés à un trop grand nombre d’immigrants… alors que c’est l’immigration qui soutient la croissance économique selon le Bureau du budget du Congrès américain (Congressional Budget Office – CBO).

Selon l’agence fédérale, c’est en grande partie la forte augmentation de l’immigration, deux fois plus rapide que dans la zone euro, qui tire la croissance américaine. D’ici 2033, l’agence projette un accroissement de la population active américaine de plus de 5 millions de personnes, principalement grâce à l’immigration. Un surplus de travailleurs qui produira plus de biens et de services, qui générera plus de consommation et plus d’impôts pour les recettes publiques. La croissance de l’économie résultante est ainsi estimée à 7 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Un résultat qui serait impossible à atteindre sans cet afflux de nouveaux migrants compte tenu des tendances démographiques du pays :

« L’immigration nette est de plus en plus le moteur de la croissance démographique et représente la totalité de la croissance démographique à partir de 2040, en partie parce que les taux de fécondité restent inférieurs au taux qui serait nécessaire pour qu’une génération se renouvelle en l’absence d’immigration. »

Pour maintenir une croissance du PIB de 2,5 % par an sans immigration, il faudrait augmenter une productivité de la main-d’œuvre américaine qui se dégrade depuis plusieurs décennies. Et alors que les immigrants sont déjà des rouages indispensables de l’économie américaine, si le volume de main-d’œuvre cessait d’augmenter, par exemple par un manque d’immigration, la croissance du PIB repasserait sous la barre des 2 % par an.

Part d'immigrés parmi les employés des secteurs stratégiques aux Etats-Unis, 2023

Pour faire bonne mesure et toujours sous la bannière de redonner du pouvoir d’achat aux travailleurs, Donald Trump distribue les baisses d’impôts, un peu pour les moins riches et beaucoup pour les plus riches. Aux classes moyennes, il promet ainsi la réduction des taux de l’impôt sur le revenu, l’augmentation des crédits d’impôt enfants ou encore l’exemption d’impôts pour les heures supplémentaires, les pourboires et les prestations de sécurité sociale.

Mais le jackpot des réductions d’impôts devrait être plutôt pour les plus riches, avec en premier lieu une nouvelle baisse du taux de l’impôt sur les sociétés. Sous son précédent mandat, les taux d’imposition effectifs des entreprises étaient passés de 22,0 % en moyenne à 12,8 % après l’entrée en vigueur de la loi fiscale Trump. Une mesure qui profite principalement au 1 % le plus riche et qui sera complétée par la limitation de l’impôt sur les successions avec une exemption jusqu’à plus de 27 millions de dollars ou la création d’une déduction de 20 % pour les revenus provenant d’entreprises individuelles, sociétés de personnes ou LLC (sociétés à responsabilité en France), des structures qui sont favorisées par les plus aisés pour se rémunérer en dividendes.

Pour conclure, les électeurs de Donald Trump font parfois l’objet de condescendance dans les médias américains. Peu éduqués, ils ne se rendraient pas compte des outrances de leur champion. Cette analyse occulte la situation économique difficile de ces électeurs, première motivation de leur vote. Elle met aussi sous le tapis la responsabilité de certaines élites démocrates qui ont laissé dériver les inégalités en abandonnant les classes populaires.

Photo d’ouverture : Discours de Joe Bien dans la roseraie de la Maison-Blanche, 26 novembre 2024 (Photo SAUL LOEB / AFP)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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