Quentin Haroche| 09 Janvier 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/france-championne-deurope-dépression-2025a10000gk?ecd=wnl_all_250109_jim_daily-doctor_etid7151477&uac=368069PV&impID=7151477&sso=true
PARIS – En 2019, 11 % des Français souffraient de troubles dépressifs, plaçant notre pays en tête des pays européens où l’on broie du noir.
Un cliché tenace veut que les Français (et particulièrement les Parisiens) soient des gens bougons, jamais contents et peu souriants, comparés par exemple à nos voisins Italiens ou Espagnols. Il semblerait que, contrairement à d’autres lieux communs, celui soit bien fondé scientifiquement. Selon les données de l’European Health Interview Survey (EHIS), une grande enquête sur la santé des Européens menée auprès de 300 000 personnes (dont 14 000 Français) et dont la Drees (le service des statistiques du ministère de la santé) rapporte les résultats ce jeudi, 11,1 % des Français souffrent des troubles dépressifs. Une prévalence de la dépression qui place notre pays en tête des pays européens.
Si 6 % des Européens sont dépressifs, on observe que, de manière générale, ce sont les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord qui sont les plus mélancoliques. Ainsi la Suède (9,9 % de dépressifs) et l’Allemagne (9,1 %) complètent le podium et sont suivis de peu par d’autres pays nordiques comme l’Estonie (8,1 %) ou les Pays-Bas (8,1 %). En revanche, les habitants des pays d’Europe de l’Est et du Sud ont tendance à voir la vie du bon côté (peut être un effet du beau temps) : les Grecs (2,5 % de dépressifs), les Chypriotes (2,4 %) et les Serbes (2 %) sont particulièrement épargnés par la dépression.
Heureux comme un vieux finlandais…
Les différences régionales varient cependant en fonction des tranches d’âges considérés. Chez les sujets âgés de plus de 70 ans, c’est au contraire en Europe de l’Est et du Sud que l’on trouve les taux de dépression les plus élevés : 15,6 % des seniors croates, 15,8 % des vieux portugais et 16 % des roumains âgés souffrent de dépression.
Là encore, la France se démarque par un taux de dépression particulièrement élevé, puisque 15,6 % des sujets âgés de plus de 70 ans y sont dépressifs. En revanche, la vieillesse semble plus joyeuse dans les hautes latitudes : la Finlande, la Norvège et le Danemark sont les seuls pays européens où moins de 5 % des séniors sont dépressifs.
Les auteurs de l’étude de la Drees se sont intéressés à ce qui éléments qui favorise la dépression chez les personnes âgées : sans surprise, un mauvais état de santé, l’isolement social et le veuvage ne sont pas bon pour le moral des seniors et ceci est particulièrement vrai en Europe de l’Est et du Sud. Ces facteurs peuvent d’ailleurs expliquer en partie les différences régionales sur la prévalence de la dépression chez les plus de 70 ans : en Europe de l’Est, les personnes âgées ont tendance à être en plus mauvaise santé et plus isolées socialement qu’en Europe du Nord, tandis que les fortes différences d’espérance de vie entre les hommes et les femmes en Europe orientale augmentent le taux de veuvage. En revanche, contrairement à une idée reçue, le fait d’avoir des faibles revenus semble avoir un effet limité sur le taux de dépression.
…ou comme un jeune roumain
Chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, la situation s’inverse : ce sont les pays du Nord qui présentent les taux de dépression les plus importants. Ainsi, 13,3 % des jeunes finlandais, 14,4 % des jeunes suédois et 17 % des jeunes danois sont dépressifs, tandis que la dépression est quasi inexistante (moins de 1 %) chez les jeunes dans de nombreux pays d’Europe de l’Est et du Sud (Roumanie, Grèce, Serbie, Chypre…). La France se situe encore une fois dans le haut du classement, avec 10,1 % de nos jeunes qui souffrent de troubles dépressifs.
Pour la Drees, ces différences régionales s’expliqueraient cette fois par l’isolement social. Dans les pays scandinaves, les jeunes quittent le foyer familial relativement tôt (21 ans en moyenne en Finlande, 22 ans en Suède…) les amenant à vivre seuls une grande partie de leur vingtaine. Un isolement qui les rend « plus vulnérables aux effets nocifs des réseaux sociaux » notent les auteurs de la Drees, qui observent que la prévalence de la dépression chez les jeunes a augmenté depuis 2010 et la généralisation de l’usage du smartphone (sans bien sûr de relation causale démontrée…).
A l’inverse, dans les pays du Sud, où il n’est pas rare de rester chez ses parents au-delà de 30 ans, les jeunes souffrent moins d’isolement social. Une constante que l’on observe à la fois chez les jeunes et les seniors : les femmes sont toujours davantage touchées par la dépression que les hommes.
Comme le soulignent les analystes de la Drees, les données de l’EHIS ont de multiples limites. Tout d’abord, elles reposent sur un questionnaire, dans lequel l’état dépressif du répondant est évalué via des symptômes autodéclarés. Des facteurs sociétaux et culturels, qui jouent sur la « verbalisation autour de la santé mentale » pourraient donc expliquer des différences de réponses selon les pays européens.
Il est d’ailleurs à noter que le questionnaire était généralement réalisé en face à face dans les pays d’Europe du Sud et de l’Est, tandis qu’il était rempli en ligne à l’Ouest et au Nord, ce qui peut également influencer les résultats.
L’autre limite de ces données est bien sûr qu’elles ont été collectées en 2019. Depuis, la crise sanitaire a, selon de nombreux observateurs, provoqué une hausse des troubles dépressifs, notamment chez les plus jeunes. La prochaine édition de l’EIHS a justement lieu en cette année 2025. Les résultats permettront d’évaluer comment la pandémie a joué sur la santé mentale des Européens et si la France détient toujours son titre peu glorieux de pays le plus triste d’Europe.