La France doit construire un projet politique, économique et social, sans quoi l’extrême droite promet de remporter les prochaines élections (Dominique Méda sociologue) – Critiques de la chronique

Dominique Méda : « Nous avons besoin d’un projet politique qui place les classes populaires en son cœur »

Chronique

Tirant les leçons de la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, la sociologue estime, dans une chronique au « Monde », que la France doit construire un projet politique, économique et social, sans quoi l’extrême droite promet de remporter les prochaines élections.

Publié aujourd’hui à 05h00  https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/01/04/dominique-meda-nous-avons-besoin-d-un-projet-politique-qui-place-les-classes-populaires-en-son-c-ur_6480562_3234.html

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Quels vœux former pour notre pays en ce début d’année ? Quelles résolutions pourraient nous permettre d’enrayer la spirale infernale qui semble devoir nous jeter à plus ou moins brève échéance dans les filets de l’extrême droite ? Nous avons besoin d’un projet. Un projet compréhensible par tous, à la construction et à la réalisation duquel l’ensemble de la population doit être appelé à contribuer et dont les bienfaits collectifs seront visibles. Un projet capable de dessiner les contours d’une société désirable.

Quels sont les ingrédients nécessaires à sa fabrication ? D’abord, une bonne connaissance de la situation concrète et des attentes de tous nos concitoyens. Rien ne pourra se faire sans cela. Nous disposons pour ce faire d’un remarquable matériel. Les nombreuses études et recherches menées par le service statistique public et le monde de la recherche nous permettent désormais d’en savoir beaucoup sur les conditions de vie réelles des différentes catégories de la population, notamment les plus modestes. Une mine d’informations gît également dans les cahiers de doléances, ces 200 000 contributions qui ont été écrites à l’occasion du grand débat national, dont quelques extraits ont été dévoilés à l’occasion de la diffusion du documentaire réalisé en 2024 par Hélène Desplanques, Les Doléances, mais qui restent pour l’instant non publiées et ne sont mobilisées par personne.

Il nous faut ensuite disposer des mots justes qui permettront de rendre visibles les avantages du projet en question et donc renoncer à utiliser les formules que nous savons désormais rejetées par une large partie de la population. Plusieurs articles récents ont par exemple mis en évidence le refus d’une certaine manière de parler d’écologie, considérée comme la marque de fabrique des « bobos » urbains, et jugée « punitive » envers les classes les plus modestes. Nous devons être capables de mettre en évidence comment la vie des moins aisés sera concrètement améliorée par les mesures mises en place et trouver les modalités d’exposition les plus adaptées.

Ressentiment attisé

Plus généralement, nous devons placer les classes populaires au cœur de ce projet. Plusieurs travaux récents nous y invitent. Dans Sociologie des gilets jaunes. Reproduction et luttes sociales (Le Bord de l’eau, 2024), Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec mettent en évidence la vulnérabilité de cette fraction des classes laborieuses dont le niveau d’éducation est relativement faible et le travail marqué par la pénibilité, l’engagement et l’usure des corps. Ils soulignent la spécificité des trajectoires des « gilets jaunes », marquée par un isolement relationnel et des difficultés grandissantes à tenir leur rang.

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C’est sur cette même classe laborieuse que la sociologue Joan C. Williams a braqué le projecteur dans son ouvrage White Working Class. Overcoming Class Cluelessness in America, publié en 2017 et traduit sous le titre La Classe ouvrière blanche. Surmonter l’incompréhension de classe aux Etats-Unis (Unes, 2020). Elle y montre pourquoi Donald Trump a réussi, lors des élections de 2016, à attirer le vote de cette catégorie qui représente plus de 50 % de la population. Méprisés par une élite dont les valeurs sont devenues radicalement différentes des leurs, considérés par celle-ci comme des ploucs sexistes et racistes, les membres de cette classe laborieuse, dont une large partie est sans diplôme, a vu son accès aux emplois stables remis en cause et ses conditions de vie bouleversées. Les démocrates ont cessé de s’intéresser à eux, de parler leur langage et de les comprendre, préférant s’adresser à l’élite et proposer des allocations aux plus pauvres, attisant ainsi le ressentiment de ceux qui travaillent.

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Mme Williams ne voyait à l’époque qu’une seule solution pour éviter une nouvelle élection de Trump : que les démocrates remettent les attentes des membres de la classe laborieuse au cœur de leur programme, fassent tout pour leur garantir un accès à de bons emplois, permettant de subvenir aux besoins de leurs familles, et parviennent à réconcilier l’élite et la classe laborieuse.

Dignité durablement affectée

Il est urgent de tirer les enseignements de ces travaux si nous voulons éviter que cette dernière, lassée de cette indifférence, ne porte encore plus massivement ses suffrages vers l’extrême droite lors des prochaines élections françaises. Les autres partis politiques sont particulièrement responsables et devront rendre des comptes. La gauche doit indiquer de la façon la plus claire qu’elle a totalement rompu avec la tentation qu’évoquait la fameuse note de Terra Nova publiée en 2011 dans laquelle était souligné le divorce entre les valeurs de la classe ouvrière et le Parti socialiste. La droite doit cesser d’opposer les travailleurs aux « assistés » : nombre de ces derniers sont issus de la classe laborieuse mais, éjectés d’un marché du travail trop sélectif et faute d’accompagnement convenable, ont été contraints de dépendre des minima sociaux.

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Comme aux Etats-Unis, leur dignité en est durablement affectée. La droite doit aussi cesser de suggérer que les personnes issues de l’immigration sont dangereuses, alors que nombre d’entre elles présentent de magnifiques réussites, sur fond d’intenses discriminations. Le rapprochement des classes qui semble urgent à Joan C. Williams, et qui était déjà l’un des principaux objectifs de la création de la Sécurité sociale française en 1945, ne pourra pas se faire sans une augmentation de la contribution des plus aisés. Il est de la responsabilité de la droite et du centre de rompre avec le dogme absurde et révoltant de la non-augmentation des impôts des plus riches.

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris Dauphine-PSL et présidente de l’Institut Veblen. Elle vient de publier Une société désirable. Comment prendre soin du monde (Flammarion, 272 pages, 20 euros).

Quand “Le Monde” nous appelle à “remettre les couches populaires au centre du projet”

Publié le 7 janvier 2025 par Descartes

https://descartes-blog.fr/2025/01/07/quand-le-monde-nous-appelle-a-remettre-les-couches-populaires-au-centre-du-projet/

Quand j’étais enfant, le nouvel an était une fête extraordinaire. On se levait le 1er janvier, on regardait par la fenêtre et on voyait un nouveau monde. La sensation était indéfinissable, et pourtant palpable. Le monde au 1erjanvier n’était pas le même que celui du 31 décembre. Tout ce qui semblait impossible hier devenait possible, porté par les ailes d’un optimisme renouvelé et des bonnes résolutions. Avec l’âge, ce sentiment s’émousse, bien sûr. A mesure qu’on s’endurcit, on s’aperçoit que cet optimisme tient plus de l’autosuggestion que de la réalité. Et quelle que soit l’envie qu’on a d’y croire, on n’y arrive plus.

La lecture des journaux n’aide pas. Ainsi « Le Monde », le journal des classes intermédiaires qui se prennent pour des élites, offre pour ouvrir une année qu’on voudrait pleine d’espérance une tribune de Dominique Méda (1) qui, à moins que le deuxième degré m’ait échappé, confirmera aux idéalistes les plus volontaires que le passage à la nouvelle année n’a rien changé.

Le titre est prometteur : « Nous avons besoin d’un projet politique qui place les classes populaires en son cœur ». Et le début du texte ne le dément pas : « Nous avons besoin d’un projet. Un projet compréhensible par tous, à la construction et à la réalisation duquel l’ensemble de la population doit être appelé à contribuer et dont les bienfaits collectifs seront visibles. Un projet capable de dessiner les contours d’une société désirable ». Bravo, j’ai envie de dire. Après tout, c’est la position que je défends depuis des années, alors même que la gauche et tout particulièrement les dirigeants socialistes – dont Madame Méda est très proche – avaient laissé tomber les couches populaires pour se concentrer sur les classes intermédiaires, suivant en cela les avis de leur cercle de réflexion Terra Nova. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Mais malheureusement, après ce début en fanfare, on retombe rapidement dans les vielles obsessions. Pourquoi « avons-nous besoin d’un projet » ? Quelle est la motivation pour « placer les classes populaires » au cœur de celui-ci ? On pourrait penser qu’il s’agit d’améliorer la situation du monde du travail. Ou bien de restaurer un fonctionnement normal des institutions. Ou peut-être même de rétablir la France dans son indépendance et dans sa grandeur, comme on écrivait du temps du CNR. Eh bien, pas du tout, naïfs que vous êtes. Ce n’est ni le monde du travail, ni les institutions, ni la France qui sont l’objet de tant de sollicitudes. Nous « avons besoin d’un projet » pour une raison bien plus banale, et qui apparaît clairement dans le « chapeau » ajouté par le rédacteur en chef du journal : « la France doit construire un projet politique, économique et social, sans quoi l’extrême droite promet de remporter les prochaines élections ».

Diable ! On aurait pu croire que l’appel de Dominique Méda était motivé par un élan de générosité, par sa révolte devant le sort de moins en moins enviable fait aux couches populaires. Eh bien non : si les couches populaires s’abstenaient sagement, ou bien votaient au hasard n’importe quel parti du « cercle de la raison », il n’y aurait aucune raison de s’en occuper. Le problème n’apparaît que parce qu’elles votent « mal », et que du coup « l’extrême droite promet de remporter les prochaines élections » si l’on ne fait pas quelque chose rapidement.

Du temps où l’extrême droite était loin du pouvoir, quand les couches populaires avaient le bon goût de s’abstenir, le think-tank social-libéral « Terra Nova » ne se gênait pas pour expliquer qu’il fallait que la gauche oublie les classes populaires, ces beaufs racistes et sexistes, pour s’adresser à d’autres électorats. Maintenant, parce que le RN semble être aux portes du pouvoir porté précisément par le vote des couches populaires, les élites « de gauche » parlent de « placer les couches populaires au centre » du projet. Le plus amusant, c’est que cet aveu donne finalement raison à ceux qui, dans l’électorat populaire, ont donné leur suffrage au RN. Sans ce geste, on les aurait oubliés. C’est grâce à ce suffrage qu’on réfléchit doctement dans les colonnes du « journal de référence » à mettre les couches populaires « au centre du projet ».

Mais quel pourrait être ce projet « désirable » ? Méda ne le dit pas. Tout au plus, elle cite des travaux de sociologues américains (2), comme Joan C. Williams qui, pour empêcher l’élection de Trump, considérait nécessaire « que les démocrates remettent les attentes des membres de la classe laborieuse au cœur de leur programme, fassent tout pour leur garantir un accès à de bons emplois, permettant de subvenir aux besoins de leurs familles, et parviennent à réconcilier l’élite et la classe laborieuse ».

Vaste programme, aurait dit mongénéral… Comment « garantir un accès à de bons emplois », alors que les « bons emplois » accessibles aux couches populaires disparaissent emportés par la mise en concurrence des travailleurs français avec ceux du reste du monde ? Comment s’assurer que ces emplois « permettent de subvenir aux besoins de leurs familles » alors que la privatisation des services publics reporte de plus en plus la charge sur les ménages modestes, que la politique de subvention aux bas salaires, créant une « trappe à pauvreté », entraîne une « smicardisation » croissante de la pyramide des revenus, que la contrainte de « compétitivité » pousse les salaires vers le bas ?

Et finalement, comment « réconcilier l’élite et la classe laborieuse » alors que l’élite, issue des classes intermédiaires, a perdu toute notion du « noblesse oblige » et n’est prête à rien sacrifier sur l’autel de cette « réconciliation » ? L’article de Dominique Méda est sans ambigüité de ce point de vue. Voici sa conclusion : « Le rapprochement des classes (…) ne pourra pas se faire sans une augmentation de la contribution des plus aisés. Il est de la responsabilité de la droite et du centre de rompre avec le dogme absurde et révoltant de la non-augmentation des impôts des plus riches ». A partir de quel revenu, de quel patrimoine commence cette catégorie ? Madame Méda, pour ne prendre que son exemple, s’inclut-elle dans la catégorie des « plus riches » ou même « des plus aisés » ? Le ton de l’article laisse penser le contraire. Et si elle ne s’y inclut pas, on peut supposer qu’une large portion des classes intermédiaires ne s’y inclut pas non plus. Autrement dit, OK pour toucher au « dogme absurde », tant que cela ne concerne que les autres. Dès lors qu’il s’agit des classes intermédiaires qui, bien entendu, ne sauraient être considérées parmi « les plus aisés » ou « les plus riches », on n’y touche pas. Quand bien même leur niveau de vie est supérieur au niveau de vie médian qui, rappelons-le, correspond à 2050 €/mois de revenu disponible pour un célibataire, à 4250 €/mois pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans (source INSEE). Moins de la moitié de ce que doit toucher Dominique Méda en tant qu’inspecteur général des affaires sociales et professeur des universités.

Si Méda – et plus généralement les élites social-libérales – croient un instant qu’ils arriveront à persuader les couches populaires qu’ils « placent les classes populaires au cœur » de leur projet simplement en criant haro sur « les plus riches » tout en s’affranchissant eux-mêmes de toute contribution, ils se trompent. Non parce que les classes populaires auraient une prévenance particulière envers les Arnault et Pinault de ce monde, mais parce qu’elles savent bien quelles sont les limites de ces discours dans une France asservie aux règles de l’Union européenne. Hollande nous a déjà fait le coup en expliquant que « son ennemi était la finance », et on a vu ce qui en a résulté. Pour faire plus, il faut remettre en cause la « libre circulation des capitaux », ce qu’aucun gouvernement « de gauche » n’a fait ces quarante dernières années, non par manque de courage comme on le dit couramment, mais parce que ce n’est pas dans l’intérêt des classes intermédiaires qui l’ont porté au pouvoir. Il faut beaucoup d’imagination – et peu de mémoire – pour concevoir « la gauche » taxant « les plus riches », au-delà de quelque ISF plus ou moins symbolique.

Dominique Méda nous dit qu’il nous faut « un projet capable de dessiner les contours d’une société désirable », mettant « au cœur du projet les couches populaires », mais oublie un élément essentiel : ce projet doit non seulement être désirable, il doit surtout être crédible. Parce que les couches populaires ont une longue expérience de projets fort désirables promettant de « changer la vie », portés par des dirigeants et des partis qui, une fois élus, leur ont tourné le dos. Et c’est là le problème fondamental : personne n’est capable de dire en quoi pourrait consister un tel projet ni, surtout, qui pourrait l’élaborer. Et cela pour une raison simple : la classe qui a les instruments intellectuels pour proposer un tel projet n’a aucun intérêt à le faire. D’où l’ambigüité du « nous » utilisé par l’auteur de cette tribune. Qui est ce « nous » qui aurait « besoin d’un projet » – dans le but, rappelons-le, d’empêcher l’arrivée du RN au pouvoir ? Est-ce la France ? Les « couches populaires » ? La « gauche » ? Le Parti Socialiste ? Ou tout simplement les classes intermédiaires, soucieuses de préserver un statu quo qui les avantage et que l’arrivée au pouvoir des « populistes » pourrait mettre en danger ?

Soyons sérieux : cet appel à « mettre les classes populaires au centre du projet » c’est une n-ième tentative de donner une légitimité au projet des classes intermédiaires. Dans sa tribune, Dominique Méda ne donne à cette « mise au centre » la moindre traduction pratique. Cela veut dire quoi, exactement, « mettre les classes populaires au centre du projet » ? Mettre en exergue les questions économiques et sociales en faisant passer les questions sociétales au second plan ? Prendre au sérieux les questions d’immigration en revenant à une logique restrictive d’assimilation ? Travailler sur la sécurité en rétablissant des valeurs comme la discipline et l’autorité ? En finir avec une construction européenne qui met en concurrence les travailleurs et aboutit fatalement à un nivellement par le bas ? Remiser aux oubliettes une « écologie punitive » qui taxe les vieux diesels mais exonère le kérosène des avions ? Remettre en route l’ascenseur social en revenant à une logique méritocratique ? Parce que c’est cela que les classes populaires demandent à travers leur vote. Si c’est cela que vous proposez, Madame Méda, il faut le dire clairement – et je doute que dans ce cas on vous réinvite à publier une tribune dans le « journal de référence ». Si par « mettre les couches populaires au centre du projet » vous entendez essayer de les convaincre qu’il faut plus d’écologie, plus d’Europe, plus de tout ce qui nous a amenés là où nous sommes, vous perdez votre temps.

Descartes

(1) https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/01/04/dominique-meda-nous-avons-besoin-d-un-projet-politique-qui-place-les-classes-populaires-en-son-c-ur_6480562_3234.html

(2) On note dans l’article que la situation française semble vue avec le prisme américain, comme si le RN était un avatar du Parti Républicain et la gauche française une image miroir du parti démocrate. Il ne manque pas de sociologues français à citer, surtout lorsqu’il s’agit d’enfoncer des portes ouvertes…

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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