Progression du cancer du pancréas en France : la piste des pesticides
La France est l’un des pays où l’incidence du cancer du pancréas progresse le plus et le quatrième pays le plus touché de la planète en valeur absolue.

Encore relativement rare, le cancer du pancréas est l’une des pathologies cancéreuses les plus redoutables. Son incidence progresse rapidement dans de nombreux pays – et singulièrement en France, où, à ce rythme, il pourrait devenir la deuxième cause de mortalité par cancer dès 2030. Une situation d’autant plus préoccupante que les causes de sa progression demeurent inconnues. Les travaux d’une équipe française, publiés en fin d’année dans la revue European Journal of Epidemiology, ont établi pour la première fois, sur le territoire métropolitain, un lien entre la répartition géographique du risque de contracter cette maladie et l’utilisation locale des pesticides. A eux seuls, ces travaux ne permettent pas d’expliquer la progression rapide de la maladie, mais ils ouvrent une voie de recherche peu défrichée jusqu’à présent.
« Le cancer pancréatique est en augmentation dans de nombreux pays, mais sa progression en France, de l’ordre de 3 % chaque année, est environ deux à trois fois plus rapide que dans la plupart des autres pays européens, explique le gastroentérologue et épidémiologiste Mathias Brugel (Centre hospitalier de Bayonne, université de Lille, Imperial College de Londres), coauteur de ces travaux. Or aucun des facteurs de risque connus pour ce cancer, en particulier l’obésité, le diabète et le tabagisme, ne permet d’expliquer cette singularité française. »
La question n’est pas seulement la vitesse de progression de la maladie. En valeur absolue, celle-ci est aussi plus fréquente en France que presque partout ailleurs : selon les données du Centre international de recherche sur le cancer, la France était en 2022 le quatrième pays le plus touché de la planète (après l’Uruguay, la Hongrie et le Japon) – même une fois pris en compte les effets d’âge de la population.
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Distribution géographique inégale
« On sait que la France est un grand pays agricole, où l’usage des pesticides est l’un des plus intenses au monde, explique M. Brugel. Nous avons donc voulu tester l’hypothèse d’un lien entre l’usage de ces produits et l’incidence locale de la maladie. » Les chercheurs ont ainsi croisé les informations de deux bases de données sur la décennie 2011-2021. La première, celle du Programme de médicalisation des systèmes d’information, permet d’obtenir le nombre de cas incidents de cancers diagnostiqués à une échelle géographique plus précise que le code postal, et la seconde (la base de données de vente des pesticides) rassemble les volumes de ventes de pesticides, substance par substance, à l’échelle d’une commune.
Premier enseignement : la distribution géographique du risque sur le territoire métropolitain est inégale. Le risque est plus élevé autour du bassin parisien, en Bourgogne et dans le centre de la France ainsi que sur l’arc méditerranéen, avec quelques zones de surrisque dans le Sud-Ouest. Le croisement de ces données avec les usages locaux de pesticides indique une association statistiquement significative entre la quantité de substances appliquées par unité de surface et le risque de contracter un cancer du pancréas. Et ce, même après avoir corrigé des différences entre territoires, d’âge et de sexe, de prévalence des maladies liées à l’alcool et au tabac, de la situation socio-économique des populations, et de l’obésité. La taille de l’effet mis en évidence est « faible, mais statistiquement robuste », écrivent les auteurs. En clair, pour une augmentation de 2,6 kilos de pesticides utilisés à l’hectare, le risque relatif de cancer pancréatique augmente en moyenne de 1,3 %.
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« Ce type d’étude est généralement utilisé pour détecter un signal étiologique, prévient Michaël Génin (université de Lille, CHU de Lille), coauteur de l’étude. Cela permet d’orienter la recherche vers un facteur de risque potentiel actuellement négligé. » En outre, la méthodologie utilisée ne permet d’évaluer de lien qu’avec les expositions environnementales aux pesticides – par le biais de l’eau, des poussières ou de l’air, par exemple – et non avec l’exposition par voie alimentaire. Or celle-ci, relèvent les auteurs, est « généralisée ».
Surrisque avec le chlordane
Des pesticides peuvent compter au nombre de facteurs de risque importants et demeurer sous le radar épidémiologique pendant des décennies. En témoignent d’autres travaux conduits par M. Brugel, publiés en août, suggérant notamment que l’exposition à un herbicide interdit dans les années 1970 mais très persistant, le chlordane, est associée à un surrisque important de cancer pancréatique. Sur la cinquantaine de personnes enrôlées dans l’étude en question, la détection des marqueurs de l’exposition au chlordane est associée à un risque multiplié par quinze de contracter un cancer pancréatique. « Cette substance est interdite depuis trop longtemps pour être en cause dans l’augmentation actuelle de la maladie », précise toutefois M. Brugel.
Quelles substances actuellement utilisées sont-elles susceptibles de participer à la hausse observée depuis une dizaine d’années ? Outre les quantités cumulées, les chercheurs identifient trois pesticides dont l’usage est localement associé à un léger surrisque : le glyphosate (un herbicide), le mancozèbe et le soufre en pulvérisation (deux fongicides). Les chercheurs insistent toutefois sur le fait que ces trois substances ne sont pas nécessairement en cause, leur association avec la maladie pouvant être le résultat d’usage concomitant avec d’autres des quelque 300 produits autorisés, qui n’ont pas tous été analysés individuellement.
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Ces travaux s’inscrivent dans la lignée de publications récentes mettant en évidence des liens entre les expositions environnementales aux pesticides et des effets délétères à l’échelle des territoires. En France, par exemple, la population des cantons où la viticulture est la plus implantée a un risque accru de 10 % de contracter la maladie de Parkinson, et la densité de vignes autour du domicile est associée à un risque plus élevé de leucémies infantiles et de tumeurs embryonnaires de l’enfant. Aux Etats-Unis, des chercheurs ont récemment montré que la mortalité infantile ou encore le cancer de la prostate étaient associés, à l’échelle des comtés, aux usages locaux de pesticides.