De la pensée magique en politique
Frédéric Pierru
Chapô
L’actualité politique française semble être des plus agitées et de cette agitation naissent de fols espoirs ou craintes. Si Emmanuel Macron décidait, devant sa marginalisation et son impuissance, de lâcher les commandes ? Resterait-il un pilote dans l’avion et, dans l’affirmative, qui prendrait les dites commandes ? Certains rêvent d’une politique enfin de gauche radicale, après des décennies d’alternances sans alternatives, d’autres caressent l’espoir – le cauchemar des autres – de l’arrivée du RN au pouvoir. Bref, les turbulences que traversent les institutions de la Ve République semblent rouvrir l’espace des possibles. C’est précisément l’hypothèse inverse que nous soutenons dans ce billet informé par la science politique.
Et si l’impensable devenait possible ?
Démissionnera, démissionnera pas ? La question anime le Landerneau politique et particulièrement les chaînes d’information en continu mais aussi les conversations politiques ordinaires. Les prises de position de ténors de la politique se multiplient, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, en passant par Dominique de Villepin ou même un homme réputé pour sa modération et sa pondération, Charles de Courson. Les raisons avancées, dans un sens comme dans un autre, sont des plus disparates. Certains avancent « l’esprit gaullien des institutions » : il est inimaginable, si l’on fait de l’histoire contrefactuelle, qu’un Général de Gaulle ne démissionne pas après trois revers électoraux cinglants, lui qui fit le choix de partir après un « modeste » référendum sur la régionalisation. D’autres évoquent le capital politique épuisé du chef de l’État : de fait, on n’a jamais vu des gouvernements aussi minoritaires sous la Cinquième République. Après des rounds interminables de concertation, parfois de négociation, d’abord à l’Élysée puis à Matignon, on se récrit : « chérie, j’ai encore rétréci mon socle ! ».
Force est de constater que les scansions de l’actualité politique tournent au burlesque. Les « verrous » sautent les uns après les autres tant cela ne se bouscule pas au portillon pour se perdre dans le crépuscule macroniste : des candidats à la députation perdants sont nommés ministres, un nouveau Premier ministre – le quatrième en un an avec une durée de vie qui tend asymptotiquement vers zéro – ne trouve rien de mieux que de relancer le débat sur le cumul des mandats, des troisièmes couteaux sortis d’on ne sait où deviennent ministres et même, cerise sur le gâteau, on voit revenir des zombies comme Manuel Valls qui, la main sur le cœur, avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus. Misère de la professionnalisation de la politique à outrance qui fait, elle, très Cinquième République. Les sondeurs ont, quant à eux, beau jeu de montrer, chiffres à l’appui, l’abîme de la popularité d’Emmanuel Macron et la dureté du jugement des Français sur son « bilan » qui ressemble à un énorme passif. On serait bien en peine de mettre quelque chose à l’actif tant le pays vole de crise en crise depuis son avènement en 2017 (rappelons qu’il est au pouvoir, avec des postes divers mais toujours éminents, depuis 2012). D’autres encore évoquent bien évidemment l’empêchement – au sens de l’impeachement nord-américain – du chef de l’exécutif au regard de la fragmentation de l’Assemblée nationale où désormais on chante « tu me tiens par le 49.2 et les motions de censure, je te tiens par le 49.3 ». On le presse de se « mettre en retrait » au profit d’un parlementarisme enfin retrouvé. Rappelons que contrairement à une idée reçue, il n’existe aucun pré carré de la présidence de la République mais seulement une coutume qui veut que ce soit le Président qui mène la politique étrangère de la France. C’est bien le gouvernement qui « détermine et conduit et la politique de la Nation ».
Les chiens de garde se déchaînent
Dans le camp adverse, les raisons pour appeler au maintien en place de Macron ne sont pas moins éclectiques et vont de la psychologie à la hussarde à des opinions politiques de droite grimées en « impératif de stabilité des institutions ». Le camp de l’ordre contre la chienlit gauchiste. Disons-le de suite, nous ne sommes guère friands du psychologisme même si le récent livre de Marc Joly offre des éclairages intéressants mêlant considérations psychologiques (la perversité narcissique d’un Macron) et éclairages sociologiques (( Marc Joly, La pensée perverse au pouvoir, Anamosa, 2024 )). Dans cette optique, Emmanuel Macron ne partira pas car il serait foncièrement « pervers », enclin au déni de réalité et au rejet de la responsabilité de ses propres choix sur les autres, à commencer par le peuple français qui n’aurait pas bien compris le sens de la dissolution. Il est bien connu que lorsque l’on n’obtient pas le résultat souhaité par les urnes, il convient de dissoudre le peuple.
Au reste, les récentes déclarations du chef de l’État semblent conforter cette lecture : il faudra encore le supporter dans les trente mois qui viennent et il n’y aura pas de nouvelle dissolution en juillet. Non qu’Emmanuel Macron ait enfin compris la différence entre monarque (dont les pouvoirs n’étaient, au passage, pas si absolus que cela) et Président de la République mais tout simplement parce que de nouvelles Législatives amèneraient une majorité écrasante pour le RN. Mais peut-être est-il assez pervers pour souhaiter une cohabitation avec Jordan Bardella, dont les idées ne sont finalement pas si éloignées des siennes. L’aporie de ce type de lecture de l’actualité politique est qu’elle est infalsifiable en plus, nous allons y revenir, de résumer la vie politique à un théâtre où s’agitent des acteurs dotés de caractères singuliers. Non, s’il y a perversité, elle est toute politique et concerne les responsables (?) politiques de droite qui cherchent, en invoquant la nécessaire « stabilité des institutions », à justifier la continuité, pour ne pas dire l’accélération, de l’orientation néolibérale des politiques publiques. Après tout, que pèse le Parlement où s’affrontent trois blocs, face à un Président élu au suffrage universel direct en 2022 ? Ils oublient de mentionner, ce faisant, quelques menus détails : malgré le « barrage républicain », Marine Le Pen a fait au second tour 42% des votes. Il avait d’ailleurs déclaré le soir de son élection que ce résultat l’engageait, comme il engageait Jacques Chirac un soir de mai 1995… Dans les deux cas, on a vu ce qu’il est advenu : le barrage républicain a été piétiné. Jacques Chirac, une fois élu, a nommé Alain Juppé Premier ministre qui s’est empressé d’adopter une politique austéritaire qui devait déclencher le plus grand mouvement social de l’après-guerre jusqu’à celui contre la réforme des retraites (encore une fois !) remise sur le travail une fois la crise du Covid passée. Dans les deux cas, c’est une note de la direction du Trésor qui a poussé à la dissolution.
Un théâtre d’ombres…
Nous arrivons ainsi au cœur de ce billet. Les citoyens « ordinaires » tout comme les « milieux autorisés », pour reprendre le mot de Coluche, font comme si le théâtre politique français était souverain, comme si de l’issue des intrigues de cour sortirait une politique « de gauche » ou une politique « de droite ». Que Macron nomme Lucie Castets et le NFP déterminera et conduira une politique « de gauche », bien entendu en passant des compromis avec les autres composantes de l’Assemblée Nationale. Que Macron nomme Barnier et on aura une politique de droite, bien à droite, à la Retailleau ; qu’il nomme François Bayrou et l’on aura une politique « centriste » (qu’est-ce qu’une politique centriste, personne ne le sait, hormis qu’elle est de droite). Bref, tout se passe comme si la comédie dramatique française comptait dans l’orientation des politiques publiques. Arrivé à ce point, le spécialiste de science politique… tique.
En réalité, un gouvernement n’a que de très faibles marges de manœuvre, notamment à cause de la « grande pétrification » qui affecte les finances publiques : la plupart des crédits sont reconduits d’année en année, même si les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, tentent d’amorcer une inflexion qui prendra des années pour être perceptible. Il faut bien continuer à verser les retraites, à rembourser les soins (n’en déplaise à Elisabeth Borne, palme d’or de la dramatisation avec ses cartes vitales qui cessent de fonctionner en cas de renversement du gouvernement), à payer les fonctionnaires, etc. On ne manie pas la tronçonneuse avec autant de facilité en France qu’en Argentine sauf à déclencher une Révolution ! On arrive au second taquet, peut-être le plus important, de l’action gouvernementale : la tectonique des plaques sociologiques. La « société » n’est pas une cire molle sur laquelle un gouvernement viendrait souverainement frapper son sceau. La tripartition de l’Assemblée nationale reflète, peu ou prou, les clivages qui traversent la société française.
En y allant à la serpe, le NFP rassemble les fonctionnaires et les classes moyennes éduquées, le macronisme, cela a été assez dit pour ne pas y revenir, le « bloc bourgeois », et le RN l’historique « boutique » (les commerçants, artisans, agriculteurs qui avaient un temps fournis les bataillons du poujadisme) et une fraction des classes populaires qui votent encore. Asséner que le RN est un parti d’extrême droite, soit 11 millions d’électeurs, est franchement court sauf à penser que la France porte en son sein 11 millions de Waffen SS, hypothèse dont on nous accordera qu’elle est pour le moins audacieuse. En réalité, Marine Le Pen est dans l’embarras car son électorat est composite, et ses demandes potentiellement contradictoires. Ses hésitations par rapport aux différents gouvernements nommés par Macron reflètent moins son goût pour le jeu du chat avec la souris que des tensions au sein même du RN. Elle doit donc composer avec des forces contradictoires et centrifuges. Qu’elle satisfasse les exigences de la boutique (« baisser les charges sociales », le nombre de fonctionnaires et les prestations sociales) et elle se met immédiatement à dos les demandes de sécurisation d’une autre partie de son électorat : chômeurs, précaires, ouvriers et employés. Les valses hésitations, sans mauvais jeu de mot, de la direction du RN reflète, autrement dit, moins un esprit stratégique qu’un gros embarras. La même analyse pourrait être faite pour le « bloc bourgeois » de plus en plus fissuré avec une partie tentée de rejoindre les LR à la sauce Retailleau tandis que les ex-électeurs « socio-démocrates » (terme complètement vidé de son sens historique et que l’on définira comme gauche d’accompagnement) venus du PS se verraient bien revenir au bercail à la sauce hollandaise… Quant au NFP, il n’est point besoin de s’appesantir sur cet attelage baroque écartelé entre demande de « radicalité » woke, ambitions personnelles et volonté d’apparaître « responsable et capable de gouverner ».
… Et une histoire de poupées russes
Inertie des politiques publiques, tectonique des plaques sociologiques réfractée par le champ politique : on voit bien que les marges de manœuvre des acteurs politiques sont des plus réduites. Cependant, l’auteur de ce billet souhaiterait réintégrer dans l’analyse politique du moment un facteur X pourtant aussi gros que l’éléphant dans la pièce : l’Union européenne. Les tourments de la vie politique française sont la plus petite poupée russe emboîtée dans une plus grande, l’Union européenne, elle-même emboîtée dans une plus grande encore, appelée « Occident » qui est, en réalité, l’autre nom de l’hégémon nordaméricain. Le théâtre politique français est un théâtre d’ombres pour la seule raison que nous n’avons plus ni souveraineté monétaire, ni souveraineté budgétaire, ni souveraineté commerciale (voir le Mercosur), ni souveraineté industrielle (mais il y a un lien avec la précédente et son libre échange doctrinaire), ni même souveraineté en matière de politique étrangère puisque désormais la France, via l’UE, est devenue un vassal des États-Unis. On est encore moins souverain lorsque l’on traîne un boulet de plus de 3000 milliards de dette et que nos taux d’intérêt dépendent des agences de notation. Nous ne cesserons de nous étonner de la capacité des acteurs et observateurs du spectacle politique à faire comme si nous pouvions encore décider souverainement de quoi que ce soit. Le bavardage incessant n’a plus qu’à se mettre sous la dent qui la psychologie du chef de l’État, qui l’arrivisme sans scrupule d’un Valls, qui « les affaires » de telle ou telle personnalité politique (le timing judiciaire d’une Le Pen va-t-il précipiter la chute du gouvernement Bayrou ?). Dans un ouvrage intitulé L’ère du vide, Gilles Lipovetsky, auteur pas franchement de gauche, évoquait la « dérive burlesque du politique ». Un homme de gauche, lui, Emmanuel Todd, parle de « très grande comédie ». Les deux tapent juste, cruellement juste. Regarder les chaînes d’information continu provoque quelques souvenirs de lecture du grand ouvrage du non moins grand sociologue Norbert Elias, « La Société de Cour » ou du visionnage du film de Patrice Leconte, « Ridicule ».
Alors : partira, partira pas ? Au fond, la réponse importe peu même si elle émoustille. Sans mouvement social d’ampleur, avec un gouvernement déterminé à renverser la table européenne à sa tête, la vérité est terrible : rien d’essentiel ne changera. Il faut rompre avec la pensée magique en politique. Tsipras en a fait l’amère expérience et même un Varoufakis, pourtant longtemps européiste dans l’âme, dans son dernier ouvrage écrit que la France va suivre le même chemin. Une Europe de gauche, il n’y croit plus. Nous non plus. Mêmes causes, mêmes effets. Tout au plus, si l’option de la démission se réalisait, pourrions-nous nous satisfaire de la gratification psychologique de ne plus contempler le visage anguleux et confis de satisfaction d’Emmanuel Macron. C’est toujours bon à prendre. Mais faute de déballer les poupées russes par ordre de grandeur, cette satisfaction risque fort d’être de courte durée.