« Nous entrons dans une période longue de relégation et d’oubli de la question environnementale »

Chronique

En plus d’être à l’origine d’une crise politique sans pareil, l’année 2024 a également entériné la quasi-disparition de l’agenda politique de la thématique environnementale, soumise à des cycles d’attention et de désintérêt, explique, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 05h30  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/29/nous-entrons-dans-une-periode-longue-de-relegation-et-d-oubli-de-la-question-environnementale_6472018_3232.html

L’année 2024 n’aura pas seulement été celle d’une crise politique sans précédent, ouverte par la dissolution de l’Assemblée nationale, et marquée par la paralysie du pays, la fragmentation du paysage politique et la polarisation extrême des opinions. Elle a aussi entériné la quasi-disparition de la thématique environnementale de l’agenda politique. La formation du dernier gouvernement est à cet égard révélatrice : confirmée à son poste, la ministre de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, passe du neuvième au douzième rang protocolaire, le climat disparaît de sa titulature et elle perd l’énergie. En 2017, on s’en souvient, Nicolas Hulot avait été nommé ministre d’Etat, troisième dans l’ordre protocolaire du gouvernement, et cette dégringolade illustre le reflux des préoccupations environnementales au cours des sept dernières années – au cœur du pouvoir, et par contagion dans la conversation publique et la société.

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Les mots d’ordre ont subtilement glissé. Sur le front climatique, il est de plus en plus question d’« adaptation » : ce n’est rien d’autre, en creux, qu’une manière d’accepter que la société thermo-industrielle et le climat terrestre restent sur une trajectoire de collision, et qu’il faudra encaisser le choc. Sur les autres sujets liés à l’environnement – santé, biodiversité, pollutions, etc. –, l’encéphalogramme s’est complètement aplati, les gouvernements successifs ne sacrifiant même plus aux politesses déclaratives d’usage. On ne prend plus la peine de faire semblant ; l’ordre des priorités est assumé.

Elargir la focale, regarder hors de France, n’offre pas de l’horizon une image très différente. Bien au contraire. La capture de grands médias ou des réseaux sociaux par les droites extrêmes, la bascule à droite du Parlement et de l’exécutif européens, le retour de la guerre sur le Vieux Continent et l’arrivée à la Maison Blanche d’un néofascisme décomplexé consacrent sans doute l’entrée dans une période longue de relégation et d’oubli de la question environnementale.

« Conscience écologique » fluctuante

Un alignement d’astres d’autant plus efficient que les moyen et long termes sont relativisés par les urgences et les horreurs de la guerre, en Ukraine et à Gaza. Comment considérer sérieusement les enjeux de bonne gestion de l’eau sous nos latitudes, comment mobiliser l’opinion autour des questions de pollution des ressources hydriques lorsque nous parviennent, à flux tendu, les images de la population gazaouie, qui survit depuis plus d’un an avec 2 à 9 litres d’eau par jour et par personne, selon le dernier rapport de Human Rights Watch, publié le 19 décembre ? Le malheur et la souffrance extrêmes, rendus si visibles par les médias sociaux, renvoient de facto la dégradation de l’environnement à un simple inconfort qui prête, après tout, bien peu à conséquences.

Il n’y a là, sans doute, rien de très nouveau. A la différence d’autres sujets, les questions environnementales s’inscrivent dans des cycles d’attention et de désintérêt, d’oubli et de redécouverte. Cette réalité est au cœur d’un profond malentendu, qui s’enracine dans la conviction que nos sociétés ne sont mues que par le progrès : on pense volontiers que la « conscience écologique » progresse constamment, en même temps que la connaissance. La réalité est plutôt que cette « conscience écologique » fluctue, qu’elle va et vient, qu’elle disparaît avant parfois de ressurgir. Et ce, indépendamment de l’état réel de l’environnement.

Depuis une quinzaine d’années, une quantité astronomique d’enquêtes, d’articles de vérification des faits ou de vulgarisation sur le réchauffement climatique et ses dénégateurs ont par exemple été produits par la presse de qualité. Le résultat ? On le cherche. Dans son dernier baromètre, rendu public en octobre, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) constate que de plus en plus de Français sont climatosceptiques – dont seuls 62 % se rangent au consensus scientifique. La mobilisation pour la préservation de la nature ? Là encore, nous pensons volontiers qu’elle est aujourd’hui plus forte que jamais. Mais qui se souvient que, le 22 avril 1970, près de 20 millions d’Américains, de tous bords politiques, étaient dans la rue pour le premier « Jour de la Terre » ?

Disparition de millions d’oiseaux

Sur nombre de sujets, un regard rétrospectif suffit à se convaincre que la place de l’environnement dans les esprits ne progresse pas toujours. Le virologue Bruno Canard (CNRS), grand naturaliste à ses heures, partage parfois ses découvertes bibliographiques avec Le Monde et l’une de ses dernières trouvailles, dans un vieux périodique, vient à l’appui de cette inconfortable réalité. C’est une longue et élogieuse recension du livre de l’Américaine Rachel Carson, Printemps silencieux, le premier ouvrage à s’inquiéter, en 1962, des effets des pesticides sur l’environnement et en particulier sur les oiseaux.

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Sous le titre « Un cri d’alarme qui doit être entendu », le papier déploie sur une pleine page la plume élégante et surannée d’un certain « L. Marcellin », qui semble avoir été un authentique écologiste. « Les oiseaux sont décimés à la fois par le poison et la destruction trop absolue de leurs aliments habituels, écrit-il. Comment faire ? Faut-il laisser vivre nos ennemis pour que nos amis survivent, ou faut-il tuer tout le monde ? Il semble qu’une protection générale, effective, absolue, de nos charmants alliés nous assurerait déjà une diminution très sensible des indésirables. Après quoi on pourrait se débarrasser du reste par des moyens naturels. » Cette ode à l’agroécologie était publiée en novembre 1963 dans Le Chasseur français. Depuis, des centaines de millions d’oiseaux ont disparu de nos campagnes, mais les lecteurs du magazine n’en sont pas moins devenus, aujourd’hui, parmi les plus hostiles aux héritiers de Rachel Carson.

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La planification écologique, éternelle variable d’ajustement et victime collatérale de l’instabilité politique en France

Les enjeux du « défi du siècle » de lutte contre le dérèglement climatique semblent passés au second plan. François Bayrou, peu connu pour son appétence pour les questions environnementales, changera-t-il la donne ? 

Par Publié le 16 décembre 2024 à 11h00, modifié le 16 décembre 2024 à 12h56 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/12/16/francois-bayrou-premier-ministre-la-planification-ecologique-eternelle-variable-d-ajustement-politique_6451427_3244.html

Temps de Lecture 4 min.

La ministre démissionnaire de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, en visite dans le village de Limony (Ardèche), touché par les inondations, le 18 octobre 2024.
La ministre démissionnaire de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, en visite dans le village de Limony (Ardèche), touché par les inondations, le 18 octobre 2024.  JEFF PACHOUD / AFP

François Bayrou a été nommé premier ministre en pleine tempête politique, mais son premier dossier chaud est un cyclone dévastateur à Mayotte, dont le bilan pourrait s’élever à plusieurs centaines de morts. En l’espace d’un week-end, le monde politique a été rattrapé par une catastrophe naturelle. Et même s’il est encore trop tôt pour établir un lien avec le réchauffement climatique dans le cas présent, différentes études ont établi que les tempêtes tropicales s’intensifient à cause du changement climatique. Or, force est de constater que, depuis des mois, le « défi du siècle », selon les termes d’Emmanuel Macron, a disparu de l’agenda politique.

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Lundi 9 décembre, l’institut européen Copernicus annonce que l’année 2024 sera la première à dépasser le seuil de + 1,5 ºC de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle, le plus ambitieux de l’accord de Paris. Ce jour-là, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes, évoque devant le président de la République cette urgence climatique puis plaide le lendemain, devant les autres chefs de parti, pour un impôt sur la fortune « vert » et pour une loi climat. « Personne ne rebondit, nous étions vraiment dans des discussions sur la méthode, même si certains ne se privaient pas d’évoquer leurs lignes rouges avec les retraites. Mais si vous croyez qu’ils veulent parler d’écologie dans ces moments-là… », critique la patronne des Verts.

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Déjà bien mal en point depuis quelques mois, la transition ne cesse de s’enfoncer dans le magma de l’Assemblée nationale et de l’exécutif. Deux ans et demi après la mise en place d’une planification, aucun projet de loi n’est à l’agenda du ministère de la transition écologique. La grande conférence sur l’eau, annoncée par Michel Barnier, n’aura pas lieu la semaine du 16 décembre. « Tant qu’il n’y a pas de stabilité politique, tout est fragile, surtout quand il n’y a aucun portage d’envergure, résume Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace. En France, l’écologie a toujours été vue comme un sujet à la marge. La planification n’a pas réussi à changer cela puisque ce thème cesse d’exister quand le contexte politique déraille. »

Aucune marge de manœuvre

La transition, éternelle variable d’ajustement de crises jugées plus urgentes, a été une victime collatérale de la motion de censure contre Michel Barnier. Certaines associations de défense de l’environnement se sont initialement réjouies de l’impossibilité de faire voter le projet de loi de finances 2025, qui réduisait certaines enveloppes importantes pour la transition écologique : − 1,5 milliard d’euros sur MaPrimeRénov’, − 1,5 milliard sur le fonds vert, − 500 millions sur l’électrification des véhicules, etc.

Leur raisonnement était que le projet de loi spéciale obligerait le gouvernement démissionnaire à revenir aux enveloppes de l’automne 2023, qui avaient bénéficié d’une hausse de 7 milliards d’euros. « Le projet de loi spéciale permet d’éviter un shutdown [arrêt] du fonctionnement des services publics et des opérateurs de l’Etat, pas un shutdown des investissements dans la transition », résume François Thomazeau de l’Institut de l’économie pour le climat.

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Devant la commission des finances du Sénat, mercredi 11 décembre, le ministre démissionnaire du budget Laurent Saint-Martin a confirmé que les « dépenses nouvelles discrétionnaires » ne sont pas permises par la loi spéciale. Et, dans les semaines à venir, jusqu’au vote d’un projet de loi de finances, chaque décret sera surveillé par le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel. L’inquiétude est encore plus grande du côté du ministère, qui décrit une situation très « handicapante » avec aucune marge de manœuvre. « Des secteurs pourraient être obligés de réduire la voilure faute de visibilité ou de soutien financier, ce qui aura un impact sur nos trajectoires, prévient Agnès Pannier-Runacher, ministre démissionnaire de la transition écologique. En votant la censure, l’extrême droite, mais aussi la gauche, ont mis des bâtons dans les roues aux politiques écologiques. »

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Une situation qui complique encore un peu plus l’étape la plus importante de la planification : la mise en œuvre des trajectoires climatiques qui doit mener la France à une réduction de 55 % de ses émissions de gaz à effet de serre en 2030. Cet automne, Michel Barnier et son gouvernement, grâce à une stratégie de « la locomotive à marche forcée », selon les mots de Mme Pannier-Runacher, ont présenté trois textes très attendus : la troisième stratégie nationale bas carbone, la programmation pluriannuelle de l’énergie et le troisième plan national d’adaptation au changement climatique.

Signes d’essoufflement

Mercredi, Agnès Pannier-Runacher est venue les présenter devant le conseil national de la transition écologique. « C’est une situation un peu particulière avec une ministre démissionnaire, au milieu d’un grand flou politique, estime Anne Bringault, directrice des programmes du Réseau Action Climat, un collectif plutôt en accord avec les trajectoires, mais très inquiet sur la suite. Il faut une adéquation entre les ambitions et l’action. Le verdissement des flottes de voitures, le déploiement de l’éolien, la rénovation des bâtiments… tout cela demande des moyens. »

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A la fois bousculés par la conjoncture économique et par le brouillard sur les aides et les normes, certains secteurs commencent à montrer des signes d’essoufflement. Ainsi, la vente de voitures électriques a baissé de 18 % en octobre par rapport à la même période l’an dernier, plus que la moyenne mondiale (− 11 %). L’installation des pompes à chaleur est aussi en chute libre. « Les entreprises, les ménages, les collectivités, tout le monde a l’arme au pied, car il y a un manque de visibilité, principalement provoqué par l’instabilité politique », affirme Géraud Guibert, président du think tank La Fabrique écologique.

En parallèle, la cause climatique n’est guère plus incarnée. L’Elysée a renoncé depuis longtemps à en faire un axe de sa communication, et Michel Barnier a eu très peu d’espace pour s’en emparer. François Bayrou, peu connu pour son appétence pour les questions environnementales, changera-t-il la donne ? Les difficultés budgétaires et les équilibres au sein d’une future alliance gouvernementale, sans doute toujours sous la surveillance du Rassemblement national, ne vont pas disparaître.

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« La configuration politique du moment rend tout très compliqué », constate Jean-François Julliard. Conscientes que cette situation de précarité de l’exécutif est amenée à durer, les associations ont décidé d’adapter leur stratégie. Greenpeace travaille ses actions à l’international, et le Réseau Action Climat veut se rapprocher des collectivités et des élus locaux alors que les élections municipales auront lieu en 2026. Comme si elles avaient déjà renoncé à retrouver un peu de cohérence à l’échelon national…

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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