La nouvelle est passée plutôt inaperçue. Mi-novembre 2024, un consortium de 11 entreprises françaises a racheté l’ESJ Paris, parmi lesquelles La Compagnie de l’Odet, La Financière Agache, CMA Média ou Koodenvoi, comme l’a communiqué la direction de « la plus vieille école de journalisme au monde ». Traduction : les fameux Bolloré, Dassault, Arnault et autres Saadé détiennent à la fois le pouvoir financier, a fortiori le pouvoir politique, mais aussi le pouvoir médiatique puisqu’ils ont tous le point commun d’être des milliardaires propriétaires de grands médias français (Canal +, C8, Europe 1, le JDD, Les Échos, Le Parisien, La Croix, BFM, RMC, Le Figaro, etc.). A prioriconcurrents, ils s’affichent ici unis pour un combat idéologique qui consiste à répandre les valeurs du catholicisme extrémiste dans les médias français.
publié le 23/12/2024 Par Marine Rabreau

C’est une nouvelle étape terrifiante dans la dérive médiatique française. Mi-novembre 2024, l’ESJ (école supérieure de journalisme) Paris a soudainement annoncé, dans un communiqué de presse, son rachat par « plusieurs entreprises françaises issues du secteur médiatique et entrepreneurial », grâce auxquelles l’école va pouvoir « renforcer sa position de référence dans le domaine de l’enseignement journalistique». Et d’ajouter : « en particulier en économie ». Le projet consiste à « transformer l’ESJ Paris en un véritable laboratoire d’excellence pour les talents journalistiques de demain ».
C’est alors que le communiqué détaille : « Les entreprises françaises qui ont accepté de participer au renforcement de l’ESJ sont notamment la Financière Agache, Groupe Bayard Presse, Koodenvoi, Spes, CMA Média, Stanislas et Godefroy de Bentzmann, Watchers&co, Pierre Gattaz, Financière de La Lance, TSV Immobilier et la Compagnie de l’Odet », étalant ainsi une liste de personnes physiques et morales dont les noms, assez flous pour le grand public, ne permettent pas forcément de réaliser, de prime abord, ce qu’elle représente réellement d’un point de vue médiatique, et donc politique (au sens noble) et démocratique.
Activation du décrypteur Élucid
Prenons ce communiqué de presse comme un cas d’école. C’est le cas de le dire… En bon réflexe de journaliste, il s’agit, comme pour tout communiqué de presse provenant de n’importe quelle entité, publique ou privée (et même bien sûr associative), de commencer par comprendre les faits, et de se défaire des éventuelles entourloupes communicationnelles.
Et la première entourloupe évidente ici, c’est de ne pas détailler davantage qui sont ces racheteurs qui se sont payés – pour un montant inconnu – l’ESJ Paris. C’est ainsi qu’Élucid se permet de brancher son décrypteur… Dans l’ordre, donc :
1- La Financière Agache
Pour faire court, c’est Bernard Arnault, un titan du monde des affaires. L’une des figures les plus influentes du monde dans le luxe. Il est PDG de LVMH (Louis Vuitton, Dior, Givenchy…), le plus grand conglomérat du secteur au monde. Une véritable machine à profits dont il détient, via sa holding Groupe Arnault, 48 % du capital et contrôle 63 % des droits de vote.
L’homme de 75 ans, qui possède également des actifs dans l’immobilier, le secteur de la technologie, des arts et de l’industrie, à travers des structures de holdings complexes favorisant l’optimisation de son patrimoine, fait partie des plus grandes fortunes à l’échelle planétaire, avec une richesse oscillant entre 160 et 200 milliards de dollars selon les soubresauts des marchés financiers, aux côtés d’Elon Musk, Jeff Bezos et autres Marck Zuckerberg.
Bernard Arnault est par ailleurs propriétaire de titres de presse comme le quotidien économique libéral pro-européen Les Échos (depuis 2007) et le journal généraliste le plus populaire Le Parisien (depuis 2015), ou encore Radio Classique.
2- Groupe Bayard Presse
Il s’agit d’un groupe de presse fondé en 1970 sous l’impulsion des Assomptionnistes, une congrégation religieuse catholique qui en reste le propriétaire principal. Groupe Bayard Presse demeure ainsi fidèle à ses valeurs d’origine, notamment autour de la transmission, de l’éducation et de la spiritualité. Il est connu pour ses publications jeunesse (J’aime Lire, Okapi…), ados (Phosphore), famille (Notre Temps, Pèlerin), et religion (Panorama, Prions en Église…) et notamment pour son journal phare, le quotidien « chrétien et humaniste » La Croix, 6e en France en termes de diffusion avec près de 82 000 exemplaires vendus par jour.
3- Koodenvoi
Là, ça devient plus flou. En effet, seuls quelques articles de presse sont sortis au moment de sa création en 2021. Koodenvoi est donc un fonds d’investissement, son siège est situé rue Kléber, Paris 16e. Sur societe.com, on lit que sur l’année 2023, l’entreprise a réalisé « un chiffre d’affaires de 0,00 € » et que « le total du bilan est resté stable entre 2022 et 2023 ». Sur Pappers, on lit que la société n’emploie aucun salarié. Continuons : Koodenvoi affiche un capital social de 1 million d’euros et est présidée par « l’entreprise Habert Dassault Finance, représentée par Marie-Hélène Habert », tandis qu’Aurélie Obry et Octave Habertsont directeurs généraux.
Ah ! C’est donc la famille Dassault qui est derrière Koodenvoi, Marie-Hélène Habert étant en réalité Marie-Hélène Habert-Dassault, l’une des héritières en ligne directe de Serge Dassault, qui a intégré le Groupe Dassault en 1991. Groupe qui n’est autre que… le propriétaire du quotidien libéral, conservateur et pro-européen Le Figaro, dont le directeur de la rédaction Alexis Brézet a fortement inquiété les journalistes après un éditorial pro-RN sur Europe 1 entre les deux tours des législatives surprises de juin dernier.
Bref, sur le fond, Koodenvoi s’est revendiqué en 2021 comme « le premier fonds d’investissement » dédié… (attention ça pique), « aux entrepreneurs issus de quartiers défavorisés » (!). Ce, dans le cadre du programme « Entrepreneurs dans la Ville ». Depuis, plus de son, plus d’image. Aucune actu, pas d’infos, juste un chiffre d’affaires à zéro euro, et mi-novembre, sa participation au rachat de l’ESJ Paris qui, sauf erreur, ne constitue pas un « jeune entrepreneur issu de banlieue recruté sur un terrain de foot ou de basket »…
4- Spes
Spes… c’est quoi ? On tape sur le moteur de recherche. Un resto bistro dans le 67 ? Non. L’association SPES, spécialisée dans les soins palliatifs ? Sûrement pas. Le syndicat de la presse professionnelle ? Ça paraît étonnant, mais a prioriplus logique. Mais non, ça, c’est le SPEPS. Cherchons « spes fonds d’investissement ». Rien. Et « Spes entreprise française » ? On tombe sur Spes Medica, une société à mission. Ça serait bizarre…
Allons sur ChatGPT : « ESJ Paris a été rachetée par onze entreprises dont SPES, c’est quoi SPES ? ». Bingo ! Réponse : « SPES (Société de Participations et d’Entreprises Stratégiques) est une entité impliquée dans l’investissement en France ». Ah, on a au moins trouvé le nom. Sur Google, la requête « SPES Société de Participations et d’Entreprises Stratégiques » ne donne toujours rien. Il faut chercher en direct sur Pappers pour trouver cette société Spes, parmi d’autres éponymes opérant dans les jus de fruits, la pharma ou l’éolien. Il s’agit donc d’une société basée à Chalampe (68) qui agit dans le champ des « activités de holding » et proposant des « activités de services financiers ».
Effectif : zéro. Création : décembre 2022. Capital social : 250 010 €. Dirigeants : Julie Ziolkowski, qui est par ailleurs DG depuis 2023 de l’entreprise Fralan(8 M€ de CA en 2022, 129 000 € de bénéfice net), dans le commerce de gros dans l’alimentaire, et son mari Yohann Ziolkowski, qui gère par ailleurs notamment Yoanie, société répertoriée dans les activités des sièges sociaux, qui fait état d’un CA de 2,26 M€ en 2022 et un résultat net négatif de près de 2 M€.
L’activité principale déclarée par Spes : « Acquisition, vente, détention, gestion de toutes participations dans des sociétés exerçant leur activité dans le secteur de l’artisanat, du commerce et de la distribution et de manière générale, de tout portefeuille d’actions de parts, d’obligations et/ou de titres de toute sorte ». Ce couple, pas encore quarantenaire, inconnu au bataillon, qui a exploité un nouvel Intermarché à Mulhouse en 2020 d’après les Dernières Nouvelles d’Alsace, détient donc une holding, qui fait un peu de tout, et peut-être de rien, qui sait, puisqu’« aucun compte n’est disponible pour cette entreprise », lit-on sur Pappers. Et qui fait donc partie du « groupe des 11 » qui rachète l’ESJ Paris…
5- CMA Média
Là, ça ne saute pas forcément aux yeux tout de suite, mais CMA Média est bien identifié : il s’agit de la branche médias du géant mondial du fret maritime CMA-CGM. Rien à voir entre ces deux métiers en effet, mais le big boss de CMA-CGM, le franco-libanais Rodolphe Saadé, a commencé à dévoiler son appétit pour les médias français, ainsi que son pouvoir, en 2022, lorsqu’il a raflé les parts de Bernard Tapie dans le journal La Provence, sous le nez du puissant Xavier Niel (propriétaire de Free et coactionnaire du Monde et de L’Obs). Quelques semaines plus tard, CMA-CGM se positionnait, avec le producteur Stéphane Courbit, pour reprendre la chaîne de télé M6. Une opération qui avait finalement avorté.
En 2023, Rodolphe Saadé s’est offert La Tribune en 2023, puis a lancé La Tribune dimanche, en réaction au rachat du Journal du dimanche par Vincent Bolloré. Et au printemps dernier, ce cinquantenaire redoutable et richissime – il est désormais la 5e fortune de France (32 Md€) à la faveur de la flambée historique des prix du fret maritime post-covid – a surpris l’univers des médias en rachetant Altice Média, c’est-à-dire les chaînes BFM TV, BFM Business, BFM Régions, BFM Radio, RMC, RMC Story, RMC Découverte, RMC Sport et RMC BFM Play, à un Patrick Drahi (oui, encore un milliardaire) affaibli par la chute de SFR et les scandales de corruption entourant la maison mère Altice.
À lire : Qui est CMA-CGM, ce nouveau poids lourd français du monde des affaires ?À lire : Dette, accusations de corruption : l’empire Drahi au bord de l’effondrement ?
6- Stanislas et Godefroy de Bentzmann
Ce sont deux frères et entrepreneurs français, connus pour avoir cofondé en 1995 la société Devoteam, spécialisée dans le conseil en transformation numérique et le cloud computing, qui a dépassé le milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2022 et qui revendique des partenariats avec des géants comme AWS, Microsoft et Google Cloud. En 2023, la société a racheté le portugais Singularity pour se renforcer dans l’IA, secteur hautement stratégique.
Stanislas de Bentzmann a ouvertement soutenu François Fillon en 2017, en tant que « porte-parole des entrepreneurs avec Fillon ». Il a été, de 2013 à 2016, le président de Croissance Plus, un réseau français de dirigeants de petites et moyennes entreprises et entreprises de taille intermédiaire françaises, créé en 1997 par Denis Payre, un entrepreneur financeur de start-up qui avait fondé le parti politique Nous Citoyens en 2013 avant d’adhérer aux Républicains en 2021.
7- Watchers&co
Mais qu’est-ce que c’est que cette entreprise encore ? D’abord, Watchers&Co est en fait une société belge, contrairement à ce qu’indique l’ESJ Paris, qui parle « d’entreprises françaises » dans son communiqué, mais peu importe. Cette société a été fondée en 2007. Elle est spécialisée dans des activités liées à… des sociétés holding. Ah, encore. Il y a (là encore) vraiment très peu d’informations publiques sur cette entreprise. Sur Companyweb, on peut lire que la société a enregistré 1,8 M€ de bénéfices en 2023, après 17 177 € en 2022, et 12 647 € en 2021 ! Bizarre.
Sur Pappers.be, on trouve que Watchers&Co est administrateur unique d’une fondation d’utilité publique baptisée ZeWatchers créée en 2019, « agissant par son représentant permanent Madame Chantal Barry-Duc ». C’est là que ça fait tilt : Chantal Barry, c’est une productrice de télévision, qui a plus de 40 ans de carrière au compteur, dont une trentaine à la tête, avec son mari Jean-Pierre (décédé en 2018), d’Euro Media Group, le plus grand groupe européen de prestations techniques dans l’audiovisuel, capable de produire « 12 000 tournages d’émissions par an, de Secret Story à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques », comme le relate Libération dans un article titré « Qui est Chantal Barry, cette proche de Bolloré qui veut propager un message chrétien dans les médias ? ».
C’est elle qui a récemment produit l’émission « Bienvenue au Monastère » diffusée depuis janvier 2024 sur C8, chaîne appartenant au groupe Bolloré. Et oui, parce que « c’est grâce au couple Barry que Vincent Bolloré est entré sur le marché des médias, en 2001 », relate Le Monde dans un article intitulé « Proche de Vincent Bolloré, Chantal Barry, l’évangélique cathodique ».
Chantal Barry ne s’en cache pas. Elle et son mari ont créé Watchers&Co et ZeWatchers pour investir dans des start-up et des contenus propageant, selon eux, des valeurs chrétiennes. Pour répandre la parole de l’Évangile dans les médias français, en somme. Et c’est parfaitement assumé.
8- Pierre Gattaz
Pierre Gattaz a été le président du Medef de 2013 à 2018 et président du groupe Radiall, fondé par son père Yvon, et spécialisé dans les composants électroniques pour l’aéronautique, la défense, et les télécommunications. Pierre Gattaz constitue une voix influente dans les débats économiques, plaidant notamment pour la réduction des charges sociales, la simplification du Code du travail et une plus grande flexibilité du marché du travail.
Lors de son mandat de président du Medef, il avait promis la création d’un million d’emplois en 5 ans en échange de la réduction des charges pour les entreprises. Ce que François Hollande avait fait avec notamment le CICE. Raté, malgré un coût de 40 milliards d’euros, le compte n’a pas été bon. L’OFCE, qui a intégré les effets macro d’une telle politique économique, a estimé que la création nette d’emplois sur la période n’a été que de 240 000.
Vexé, Pierre Gattaz avait pesté et lancé : « Ceux qui disent que je me suis engagé sur ses chiffres sont des menteurs ! »… No comment. Il avait par ailleurs soulevé la polémique alors qu’il avait fortement augmenté les dividendes de Radiall, pendant qu’il demandait des efforts financiers aux salariés et plaidait pour des mesures d’austérité au niveau national.
9- Financière de La Lance
Il s’agit d’une société qui opère principalement comme… holding, dans la gestion de participations. Fondée en 2004, elle est dirigée par Vianney Audemard d’Alançon, qui est également associé unique et président. Lui est héritier d’une famille aux racines bourgeoises et militaires. Il a fondé Laudate, une entreprise spécialisée dans la fabrication de médailles religieuses et militaires. Il est propriétaire de plusieurs châteaux, dont la forteresse de Saint-Vidal en Auvergne, où il propose depuis 2016 des spectacles historiques (qu’il écrit lui-même) à grand renfort de bénévoles (avec le soutien de l’ancien maire du Puy-en-Velay, Laurent Wauquiez, proche des milieux catholiques traditionalistes), façon Puy-du-Fou vendéen.
En 2020, il a racheté le château de La Barben en Provence, où il a développé un parc à thème, baptisé Rocher Mistral. Critiqué pour sa façon de livrer une version totalement orientée, voire carrément erronée, de l’Histoire, Vianney d’Alançon a été condamné en 2024 pour avoir complètement bafoué les règles d’urbanisme et d’environnement !
Vianney d’Alançon n’était pas seul dans cette aventure : parmi les autres co-propriétaires de La Barben, figurent la famille Michelin, la famille Deniau, mais aussi Vincent Montagne, patron du groupe Médias Participations spécialisé dans l’édition et la presse catholique, qui édite notamment le magazine Famille Chrétienne, ou encore Benoît Habert, membre par alliance de la famille Dassault, famille qui détient Le Figaro, et qui décrit Vianney d’Alançon comme « un chevalier du patrimoine ». Décidément, le monde est tout petit !
L’approche de Vianney d’Alançon, c’est « l’économie de communion », c’est-à-dire la prise en compte des préceptes de l’évangile appliqués au monde économique. Un modèle qui prévoit de reverser une partie des bénéfices à des œuvres caritatives et religieuses. Parmi les bénéficiaires, Vianney d’Alançon citait en 2020 dans Marsactu (lire l’enquête de Marsactu) la très controversée fondation Espérance Banlieue, fondée par Éric Mestrallet, qui fut un temps conseiller parlementaire de l’ex-sénateur Bernard Seillier, un proche de Philippe de Villiers (Mouvement pour la France). Espérance banlieue, financée par des dons privés ou d’entreprises comme Total, Bouygues, Thales ou Vinci, ouvre depuis 2013 des écoles privées hors contrat dans les quartiers populaires (décidément, les quartiers populaires ont bon dos), pour « transmettre aux enfants qui y grandissent “le meilleur” de la culture française – sa langue, son histoire, ses auteurs et ses héros », dans un relent de paternalisme et de néocolonialisme.
En tout cas, Vianney d’Alançon fait bel et bien partie de la « clique des 11 », et qui plus est, il a été nommé Directeur de l’ESJ Paris. Lui qui « entretient des relations houleuses avec les journalistes qui chroniquent ses affaires », relate Mediapart, « ne manque pas de leur faire savoir, parfois par des menaces ». Ambiance…
10- TSV Immobilier
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en matière de nébulosité. TSV Immobilier est selon Pappers une entreprise qui prodigue « des services aux entreprises et particuliers dans le cadre de toutes transactions ayant trait à l’immobilier, à l’art ou la finance ». Créée en 1995, et basée rue du Faubourg Saint-Honoré dans le 8e arrondissement de Paris, la société ne publie plus ses comptes sociaux depuis 2019. Dans l’encart Dirigeants et représentants, l’on apprend que TSV Immobilier fait l’objet d’une habilitation depuis juillet 2024 et d’un audit comptable depuis mars 2023.
De 2016 à 2022, la société a été présidée par un certain Thibault de Saint-Vincent, qui est (ou a été) lié à 26 entreprises, principalement dans l’immobilier. Il est notamment président de l’enseigne d’immobilier de luxe Barnes depuis 2004, en plus de détenir plusieurs SCI basées à Neuilly, Paris – Kléber, Boissière – et dont une baptisée SCI Bonaparte, ainsi que des SAS d’immobilier de luxe comme Cavallo Luxury Realty, Propriété et Châteaux, Héritage&Patrimoine, etc. Il dirige également une société répertoriée dans l’enseignement : Educabil, dont on ne sait pas grand-chose à part qu’elle est aussi basée rue du Faubourg Saint-Honoré et qu’elle ne publie pas non plus ses comptes depuis 2019.
Et il opère dans l’édition, avec le Groupe Jours de Passions, qui édite les publications trimestrielles Jours de Chasse ou Jours de Cheval. Thibault de Saint-Vincent préside Jours de Passions, tandis qu’à la vice-présidence, figure… Olivier Dassault, qui avait créé Jours de Chasse en 2000. Et la boucle est bouclée !
11- La Compagnie de l’Odet
Citée en dernier dans le communiqué de presse, la Compagnie de l’Odet n’est autre que la holding qui ne détient pas moins de 67,4 % de Bolloré SE. Ah, quand même ! Il ne manquait plus que lui. Bolloré SE, c’est un gigantesque groupe qui emploie 85 000 personnes dans le monde et qui opère dans la logistique pétrolière, les batteries, le plastique, la gestion d’actifs financiers… et multiplie les controverses en France, en Europe, en Afrique, dans les Amériques. En 20 ans, son propriétaire Vincent Bolloré a accumulé un pouvoir financier, politique et médiatique exceptionnel, qui lui confère le titre de l’homme le plus puissant de France. Il est désormais à la tête d’un véritable empire de la communication et des médias.
En 2005, il obtient gratuitement la fréquence de la chaîne télé Direct 8 (devenue C8). En 2010, il rachète au groupe Lagardère la chaîne Virgin 17, renommée Direct Star. En 2012, il vend ces deux chaînes à Canal +, puis devient le premier actionnaire du géant mondial de la communication Vivendi, puis de Canal+ (appartenant à Vivendi) en 2015. Dès lors, l’industriel breton a appuyé sur l’accélérateur.
Aujourd’hui, le groupe Bolloré détient les chaînes du Groupe Canal+ (C8, Canal+, CNews, CStar), l’éditeur Editis, les radios Europe 1 et RFM, ou encore Télé-Loisirs, Geo, Gala, Voici, Femme actuelle, Capital, Le Journal du dimanche (JDD) – où la rédaction s’est vidée de ses journalistes avec l’arrivée en 2023 de Georffroy Lejeune, venu du journal d’extrême droite Valeurs Actuelles – et désormais le magazine JDNews, dont le rédacteur en chef est Louis de Raguenel, ancien… de Valeurs actuelles.
À chaque nouveau titre acquis, Bolloré active le rouleau compresseur : il change la composition des équipes et la ligne éditoriale. C’est absolument flagrant, et incroyablement rapide.
Un club des 11 (devenu 10 !) qui ne se cache presque plus
Nous avons donc bel et bien une école de journalisme, en l’occurrence l’ESJ Paris qui, factuellement, a été rachetée principalement par des holdings géantes, détenues par des milliardaires très puissants, qui sont également détenteurs de titres de presse (Bolloré, Dassault, Arnault, Saadé). Censés être concurrents, ils ont su s’allier pour cette occasion.
Pas de manière hyper frontale et claire certes (l’ESJ Paris communique une liste de noms opaques, dans un ordre qui n’a ni queue ni tête), mais sur le fond, les points communs sautent aux yeux. Ces quatre magnats de la presse française sont résolument marqués à droite, voire très à droite politiquement et économiquement, conservateurs, voire extrémistes, pro-néolibéralisme et pro-Europe (même si ce n’est pas toujours simple à assumer). Pour ce faire, ils se sont entourés de proches comme De Saint-Vincent et Vianney d’Alançon pour Dassault, ou Chantal Barry pour Bolloré, qui ont à cœur de répandre les valeurs les plus extrêmes du catholicisme. Eux ne s’en cachent pas du tout.
Tout ce petit monde de l’entre-soi s’est fait accompagner dans cette opération financière – d’un montant d’environ 3 millions d’euros selon Le Pointqui confirme les chiffres de Challenges – de fonds d’investissement pour le moins nébuleux qui font partie du tour de table (Spes, Koodenvoi). Et d’ajouter à la liste du club des racheteurs deux patrons d’entreprises influents, mais pas tant que ça (Gattaz et Bentzmann), histoire de valider la dimension soi-disant « économique » – bel et bien néolibérale, donc – du projet de refonte de l’ESJ Paris.
Le 3 décembre 2024, sous la pression de ses salariés apeurés, le groupe Bayard Presse a décidé de se renoncer à sa « participation symbolique » de l’ESJ Paris, en revendant sa part, et de renoncer également au recrutement d’Alban de Rostu, ex-bras droit du milliardaire proche de l’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, et ex de McKinsey, à la direction de la stratégie. « Pas de réacs dans nos rédacs, pas de fachos dans nos locaux », entonnaient 200 à 300 salariés devant le site de Bayard à Montrouge (Hauts-de-Seine).
Un déménagement et une nouvelle direction en janvier
Dès janvier, l’ESJ, actuellement située rue de Tolbiac dans le 13e arrondissement de Paris, devrait déménager dans de nouveaux locaux. On peut compter sur TSV Immobilier pour trouver des bureaux dans un quartier parisien bien plus huppé… En janvier également, une nouvelle équipe de direction « sera nommée » pour « piloter l’école vers une dynamique de renouveau », selon les termes de l’ESJ Paris. À ce stade, la présidence de l’établissement est confiée à Vianney d’Alançon, qui a visiblement le bras très très long : d’après Libération, « c’est lui qui est à l’origine du tour de table rassemblant le gratin du capitalisme français ».
Pour le moment, la direction générale par intérim est confiée à Madame Elhame Medjahed, actuelle responsable pédagogique de l’école, en remplacement de Guillaume Jobin, après 15 ans de maison. Ce médecin, auteur de plusieurs ouvrages sur la Russie et le Maroc, « qui a employé notamment le journaliste indépendant Jean-Paul Ney ou la reporter russophile Anne-Laure Bonnel et qui entretenait un tropisme pour le Moyen-Orient, avec une filière orientée vers le marché des médias des pays arabes », relate Libération, n’est en effet pas du tout du goût des nouveaux racheteurs. Le Grand remplacement a donc déjà commencé à l’ESJ Paris…
Des étudiants atterrés et le syndicat CFDT de la presse très inquiet
L’avenir sera bien loin des valeurs de l’école des débuts, la première au monde à s’ouvrir aux femmes, soutenue par Émile Durkheim et honnie par la droite antidreyfusarde. Les étudiants à l’ESJ Paris, qui paient 7 000 euros par an de frais de scolarité, ont appris la nouvelle par voie de presse. Ils sont abasourdis. L’une d’entre elles, citée par Libération, s’exprime : « Ça me rend hyper triste de me dire que le truc qui sera sur mon CV toute ma vie, ce sera ça. Et j’ai peur de ne pas trouver du travail quand les rédactions verront que j’ai fait la Bolloré School of Journalism ».
Une expression et une inquiétude reprises par le syndicat CFDT Journalistes :
https://cfdt-journalistes.fr/wp-content/uploads/2024/11/Cqe-CFDT-ESF-Paris.pdf
Photo d’ouverture : Logo de l’école supérieure de journalisme ESJ Paris, à Paris, le 16 novembre 2024. (Photo Ian LANGSDON / AFP)
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