Les libertariens Musk et Milei veulent dominer le débat économique

Le récit autour du succès de Javier Milei et de l’héroïsation d’Elon Musk traduit une poussée des idées libertariennes. L’extrême droite devient le débouché naturel de cette idéologie qui entend occuper le vide laissé par un néolibéralisme à l’agonie.

Romaric Godin

26 décembre 2024 à 17h36 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/261224/les-libertariens-musk-et-milei-veulent-dominer-le-debat-economique?utm_source=quotidienne-20241226-181204&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241226-181204&M_BT=115359655566

C’est entendu, le néolibéralisme a échoué. Les grandes lignes des politiques menées depuis les années 1980 – mondialisation, financiarisation et répression sociale – ont toutes montré leurs limites sociales, écologiques et politiques. Mais cet échec ne signifie pas la fin de la contre-révolution en faveur du capital entamée avec le néolibéralisme. Bien au contraire, ce qui se dessine ressemble plutôt à une accélération de ce phénomène avec l’émergence d’une alternative libertarienne.

Comme dans les années 1980, le phénomène pourrait bien partir du sud du continent américain pour aller vers le nord avant de rejoindre l’Europe et le reste du monde. On se souvient que, en 1981, Friedrich Hayek et Milton Friedman avaient vanté les mérites de la politique économique d’Augusto Pinochet au Chili. Le laboratoire chilien avait déjà inspiré les stratégies de choc de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan et favorisé l’émergence d’une référence néolibérale à laquelle le reste de la planète avait dû se conformer.

Cette fois, c’est de l’Argentine qu’est venu le choc. L’anniversaire de l’entrée en fonction du président Javier Milei et de sa politique de « tronçonneuse » a été l’occasion d’une avalanche d’éloges dans la presse économique et financière du monde entier. L’appauvrissement généralisé, la destruction des services publics, la nature inégalitaire et réactionnaire de sa politique sont devenus des détails dont on parle à peine. La « motosierra » (nom espagnol de la tronçonneuse) miléiste a réussi l’essentiel : réduire l’inflation et faire repartir la croissance du PIB. Autrement dit : faire reprendre l’accumulation du capital, à n’importe quel prix.


Javier Milei et Elon Musk lors de la visite du président argentin à la gigafactory Tesla à Austin (Texas) le 12 avril 2024.  © Photo compte X Elon Musk

Les éloges envers l’Argentine ont été nombreux, dans l’essentiel des journaux conservateurs et libéraux du monde occidental, du Temps suisse au Figaro français en passant par le Financial Times. Souvent, l’éloge a tourné à la leçon, comme dans cet article du quotidien suédois Svenska Dagbladet qui appelle à faire de Milei un exemple pour le royaume scandinave.

Cet enthousiasme pour le président argentin va souvent de pair avec le même intérêt pour le nouvel homme fort de la prochaine administration états-unienne, Elon Musk, qui, au reste, cultive sa proximité avec le libertarien portègne. À la tête du « Doge » ou département de l’efficacité gouvernementale, le milliardaire entend également couper à la tronçonneuse dans les dépenses publiques états-uniennes.

Discours austéritaire et fascination technophile

Dans les cercles de la droite européenne, ces politiques apparaissent clairement comme des inspirations, des moyens de renouveler un logiciel idéologique qui, il est vrai, tournait depuis plusieurs années dans le vide. En France, le patron de la droite rallié au RN, Éric Ciotti, cultive ainsi sa proximité avec Javier Milei. Lui qui se livre à une séduction à coups de tweets avec le président argentin, a annoncé dans Le Figaro le dépôt d’un projet de loi « tronçonneuse » à l’Assemblée nationale en janvier. Au programme : réduction des collectivités locales à deux échelons, abolition des agences gouvernementales et dérégulations massives.

En Allemagne, le parti libéral, le FDP, ancien membre de la coalition « feu tricolore » qui a explosé cet automne, s’inspire aussi des méthodes de Javier Milei et d’Elon Musk. Le chef du parti, Christian Lindner, ancien ministre des finances fédéral, a clairement défendu la méthode Milei pour lancer sa campagne. Et lorsque Elon Musk a affirmé sur sa plateforme X que seul le parti d’extrême droite AfD pourrait « sauver l’Allemagne », ce même Christian Lindner lui a répondu qu’il était en quelque sorte le parti officiel de la vision « muskienne » de l’économie en Allemagne, demandant même une entrevue pour convaincre le fondateur de Tesla…

Évidemment, Éric Ciotti et Christian Lindner ne sont pas des poids lourds des politiques française ou allemande. Mais il faut y prendre garde. Les éloges de la presse envers Milei, le retour du discours austéritaire en Europe et la fascination technophile de certains pour Elon Musk constituent les bases d’un ralliement possible d’une partie des élites aux positions libertariennes. D’autant que cette idéologie s’ancre dans les Amériques à l’extrême droite, un courant qui a le vent en poupe en Europe et qui cherche encore une doctrine économique cohérente.

Ici, la leçon des années 1970 est importante. Les néolibéraux étaient aussi, dans ces années, considérés comme des marginaux extrémistes. Mais ils ont su représenter une porte de sortie pour le système capitaliste en s’appuyant sur des exemples, comme le Chili, sur un combat culturel et sur des pressions concrètes du monde économique. Les libertariens, de ce point de vue, sont en position encore plus favorable. L’opposition radicale au capitalisme qui existait alors a quasiment disparu, l’extrême droite a pignon sur rue dans les médias et les marchés financiers sont les premiers partisans des méthodes libertariennes.

Car, en réalité, l’essentiel n’est pas tant dans le ralliement un peu grotesque d’un Ciotti ou d’un Lindner à Milei que dans les dynamiques propres au capitalisme contemporain qu’il faut comprendre l’engouement pour la vision libertarienne. Pour l’appréhender, il faut revenir sur l’histoire du néolibéralisme et sur ce qui le différencie du libertarianisme.

La synthèse néolibérale et ses limites

Comme on l’a vu précédemment, le néolibéralisme est un mode de gestion du capitalisme né dans les années 1980 pour redresser le taux de profit. Le cœur de son action est la mise au pas de l’État au service du capital et de son rendement. Ce qui est alors mis en place, ce sont des politiques qui favorisent l’accumulation du capital : libéralisation de la circulation des biens et des capitaux, privatisations, marchandisation de certains services publics, aides directes ou indirectes (baisses d’impôts) aux entreprises, affaiblissement de la position du monde du travail.

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Un manifestant tient un drapeau Libertarien « Don’t Tread on Me » pendant une manifestation contre le confinement pendant la crise du Covid-19 à Indianapolis, le 18 avril 2020. © Photo Jeremy Hogan / SOPA Images / SPUS / Abaca

Le néolibéralisme n’est pas un fondamentalisme de marché au sens où le marché n’est qu’une des formes que prend le soutien étatique au capital. Le néolibéralisme est une doctrine hybride, une synthèse entre trois courants économiques. Le premier de ces courants est le néokeynésianisme, c’est-à-dire le keynésianisme qui accepte l’essentiel de la théorie néoclassique tout en défendant l’idée d’imperfections du marché, face auxquelles l’État doit intervenir. L’action des banques centrales après la crise Internet ou la crise de 2008 ou encore le soutien durant la crise du covid en 2020 entrent dans ce cadre.

Le deuxième est le courant néoclassique, auquel on peut rattacher le monétarisme et qui défend, avec une figure comme Robert Lucas, décédé en 2023, l’efficience des marchés à long terme et qui considère que le rôle de l’État est de garantir sa « neutralité » sur les marchés pour permettre le bon fonctionnement de la concurrence et de la monnaie.

Enfin, le troisième courant est, dans la foulée de Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, le courant libertarien. C’est un courant complexe et divers, mais qui, pour faire très simple, défend la supériorité du marché en tant qu’institution sociale sur l’État. Leur vision est celle d’une société atomisée d’individus souverains et propriétaires réglant leurs conflits par le marché.

Le néolibéralisme n’est aucune de ces trois doctrines qui sont, par ailleurs, en désaccord sur des points essentiels. Mais c’est une synthèse qui permet de mettre sur place des politiques répondant aux besoins de l’accumulation du capital. Et cette synthèse avait beaucoup d’avantages. Elle permettait ainsi de présenter le néolibéralisme comme le fruit d’un supposé « état de la science économique » consentant à marginaliser ses opposants dans le camp de « l’hétérodoxie » sur le plan économique, et du « populisme » sur le plan politique. Mais la diversité des influences permettait aussi d’entretenir un débat interne qui donnait l’impression de l’existence d’une alternative interne.

Pour reprendre une formule de Guy Debord dans La Société du spectacle (1967), on peut dire que dans le néolibéralisme, c’est-à-dire dans la forme prise par le capitalisme depuis la fin des années 1970, « la division montrée est unitaire, alors que l’unité montrée est divisée ». Il y avait nécessairement toujours des contestations internes puisque le néolibéralisme ne réalisait pas entièrement le projet des écoles dont il s’inspirait.

Des luttes de surface se faisaient jour, rythmant les vies politiques de ces trente dernières années avec les duels Sarkozy/Hollande, Clinton/Bush ou Schröder/Merkel. Mais ces combats ne changeaient rien d’important, car la gestion néolibérale du capitalisme convenait à tout le monde : la centralité de l’État et des banques centrales pouvait satisfaire les néokeynésiens ; la dérégulation, les néoclassiques ; et la destruction de l’État social, les libertariens.

Avec la crise de 2008, la synthèse est devenue de plus en plus difficile à construire. L’école néoclassique, celle des « anticipations rationnelles », a perdu toute crédibilité et les néokeynésiens ont pris beaucoup d’importance, notamment avec les politiques monétaires non conventionnelles menées dans les années 2010 par les grandes banques centrales. Mais alors l’ensemble du capital pouvait encore y trouver son compte : le secteur financier était tenu à bout de bras par la politique monétaire qui permettait également à l’État de développer ses aides au secteur privé.

La rupture de l’unité néolibérale

Mais cette période va modifier les équilibres au sein du capital, sans parvenir, bien au contraire, à sortir de la croissance faible. Avec la crise sanitaire, l’échec du sauvetage du néolibéralisme devient évident, les problèmes de rentabilité s’exacerbent et le paysage change radicalement. Pour maintenir le taux de profit, un grand nombre d’entreprises, notamment dans l’industrie et le commerce, dépendent désormais de l’aide de l’État alors que la demande reste faible et que la productivité reste en berne. Mais, en parallèle, un autre espace du capital sort renforcé de ces crises.

Soutenus par les banques centrales et la faiblesse de l’activité qui ébranle les domaines concurrentiels, des secteurs se sont renforcés et ont réussi à acquérir une capacité à extraire revenus et profits indépendamment des marchés de biens et de services. C’est bien entendu le cas des grandes entreprises technologiques qui ont constitué ce que certains auteurs appellent un « technoféodalisme » dans lequel ces groupes organisent une dépendance de l’économie à leurs données.

Lorsque le néolibéralisme est entré en crise et que l’État a pris de plus en plus d’importance, les libertariens ont pris leur autonomie et ont critiqué la logique néolibérale étatiste.

Mais en réalité ces secteurs « rentiers » de l’économie sont plus larges. Depuis plusieurs années, le géographe britannique de l’université d’Uppsala Brett Christophers documente la montée d’un capitalisme « rentier », notamment au Royaume-Uni. Dans Our Lives in Their Portfolios (Verso, 2023, non traduit) et The Price is Wrong (Verso, 2024, non traduit), il élargit cette analyse au secteur financier, désormais dominé par les gestionnaires d’actifs, et au secteur énergétique. Mais le même phénomène peut s’appliquer aux infrastructures (par exemple, en France, le secteur des autoroutes) ou à celui des services collectifs (distribution d’eau ou d’électricité).

La période inflationniste de 2022-2023 a permis de mettre en évidence la capacité de certains secteurs d’assurer la permanence de leurs profits par la hausse des prix, y compris lorsque les ventes reculaient. C’est un signe de cette capacité rentière dans le nouvel espace capitaliste. Or, progressivement, ces secteurs voient leurs intérêts diverger de plus en plus des secteurs concurrentiels. Alors que ces derniers dépendent des flux de soutien public pour survivre, les secteurs rentiers, eux, préfèrent favoriser le dépeçage de l’État et la dérégulation pour renforcer leur emprise sur l’économie et leur capture des sources de valeur. Ces secteurs sont désormais devenus suffisamment imposants avec l’aide de l’État pour pouvoir changer de logique et, désormais, chercher à exercer leur emprise sur l’État.

De cette divergence découlent donc deux politiques différentes qui font exploser l’unité apparente du néolibéralisme. L’une, qui soutient le secteur concurrentiel, a besoin du déficit public pour fournir subventions, baisses d’impôts et soutien à la demande, et de régulations strictes pour maintenir des conditions de concurrence soutenables. L’autre, affiliée au secteur rentier, défend des privatisations pour fournir de nouveaux monopoles privés, une dérégulation massive pour lever toute entrave aux monopoles, notamment dans le domaine énergétique et technologique, et une austérité venant garantir les fonds et les rendements de la finance. Dans les deux cas, il s’agit, pour le capital, de maintenir une rentabilité élevée en dépit de la croissance faible. Mais la stratégie est différente.

L’option libertarienne

Le courant libertarien a toujours été un « passager clandestin » du néolibéralisme. Les pensées de Hayek, de Rothbard ou de von Mises sont, à proprement parler, des hétérodoxes qui rejettent les fondements de la « science économique », notamment la rationalité des agents. Logiquement, lorsque le néolibéralisme est entré en crise et que l’État a pris de plus en plus d’importance, les libertariens ont pris leur autonomie et ont critiqué la logique néolibérale étatiste.

Dans les années 2010, ce message n’avait que peu d’intérêt pour le capital. Mais avec la nouvelle dépendance, le secteur rentier du capital a vu dans la pensée libertarienne un moyen de pousser ses intérêts. Puisque les libertariens pouvaient se présenter comme les adversaires du système, à l’image de ce qui s’est passé en Argentine, ils disposaient, de plus, d’une capacité de mobilisation d’une population mécontente de la crise, mais incapable d’envisager la critique du système capitaliste.

Derrière ses discours lénifiants, le fondamentalisme de marché est toujours une justification des oligarchies capitalistes et de la soumission de l’État à ces dernières.

Logiquement, le libertarianisme est devenu un vecteur politique et idéologique des intérêts des secteurs rentiers permettant de mobiliser les classes sociales victimes du ralentissement de l’économie. Le discours qu’il mobilise, celui du mérite naturel, de l’État hypertrophié et inefficace, du danger de l’endettement public, de la corruption des élites étatistes, fait mouche face à des populations abandonnées par les services publics défaillants et qui se sentent menacées de paupérisation.

On peut néanmoins s’étonner que le discours du fondamentalisme de marché soit mobilisé par les oligarques et les monopoles. Mais ce n’est qu’un paradoxe apparent. En réalité, le libertarianisme considère que le marché est le lieu de la seule justice véritable. Il ne peut donc que valider le triomphe de ceux qui sont jugés les « meilleurs » par le marché et qui, de ce fait, s’empressent de se mettre à l’abri, de facto, de toute concurrence. En cela, derrière ses discours lénifiants, le fondamentalisme de marché est toujours une justification des oligarchies capitalistes et de la soumission de l’État à ces dernières.

Au reste, la pensée libertarienne est une pensée de l’inégalité par excellence. Sa critique de l’État est fondée sur cette idée que l’action de redistribution vient perturber la justice en ce qu’elle vient modifier l’inégalité naturelle entre les êtres. C’est aussi pour cette raison que cette pensée est antidémocratique par nature – la loi de la majorité est inopérante face au marché – et qu’elle est souvent raciste – l’inégalité entre les groupes d’individus étant justifiée par des capacités de développement différentes.

On voit alors comment s’est constituée la situation actuelle. Le discours libertarien revient en force avec l’appui des grands prédateurs économiques modernes, ceux de la finance et de la tech, et trouve naturellement un débouché politique dans l’extrême droite qui, elle aussi, joue sur la peur du déclassement individuel et sur la justification des inégalités naturelles.

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Certes, dans les années 2010, l’extrême droite a souvent été interventionniste. C’est en occupant la critique nationaliste du néolibéralisme qu’elle est parvenue à capter l’électorat victime des politiques de ce dernier et de la crise. L’échec de l’étatisme néolibéral et la fragmentation du monde économique l’obligent cependant désormais à reconstruire un discours cohérent sur le plan économique alors même qu’elle est en quête de soutien de l’oligarchie économique.

L’enjeu des secteurs rentiers est donc désormais d’imposer l’agenda libertarien auprès de ces forces montantes. Cela peut se faire par deux voies. La première est le soutien direct, financier et/ou verbal des milliardaires libertariens à ces forces politiques. Elon Musk a ainsi soutenu Donald Trump et, en décembre, a affiché son soutien à l’AfD, le parti d’extrême droite allemand, et au Reform Party britannique.

La seconde passe par une pression croissante des marchés financiers sur les pays les plus exposés. La menace de crise financière conduit alors l’opposition à défendre une politique libertarienne pour disqualifier la gestion précédente et proposer une « solution » à la crise. Les pressions sur la France ou, en dehors de l’Europe, sur le Brésil récemment, entrent dans ce cadre.

Luttes internes au capital, dévastations généralisées

Le phénomène est, cependant, en cours. L’avenir n’est pas encore écrit. En Europe ou en Amérique latine, où l’État dispose d’une tradition bien ancrée, les résistances aux lubies libertariennes sont encore fortes. D’où le fait que ce sont, pour l’instant, des partis insignifiants comme ceux d’Éric Ciotti ou de Christian Lindner qui s’en revendiquent ouvertement. Le RN, par exemple, reste très discret sur le cas Milei, à la différence par exemple de Vox en Espagne.

Mais la guerre culturelle a commencé, avec des moyens considérables. En cela, Elon Musk est un acteur central. Giorgia Meloni met en scène son « amitié » avec lui et il a été proposé au Parlement européen pour le prix Sakharov par le groupe du RN et par celui de l’AfD. L’attrait d’Elon Musk est en mesure de faire basculer l’extrême droite européenne dans le giron libertarien. D’autant plus à présent qu’il va être aux manettes aux États-Unis.

L’hypothèse d’une gestion libertarienne du capitalisme laisse cependant plus de questions ouvertes qu’elle n’en résout. La rente entend mettre au pas les secteurs productifs pour pouvoir capter le plus possible de valeur produite. L’enjeu, pour elle, est d’assurer son hégémonie sur l’économie et cela peut passer, par exemple, par des impôts supplémentaires sur certains secteurs productifs pour rembourser la dette publique au profit du secteur financier. C’est sans doute paradoxal en apparence, mais il faut se souvenir que le libertarianisme est d’abord un discours qui sert de paravent à des intérêts sectoriels. Ainsi, en Argentine, le secteur de la construction et une partie de l’industrie ont été sacrifiés au profit de l’agrobusiness et de la finance.

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C’est pour cette raison que les compromis comme celui tenté depuis 2022 par Emmanuel Macron ne peuvent fonctionner. L’idée macroniste, fidèle à la tradition néolibérale, était un compromis centré sur l’opposition au monde du travail : les subventions et les baisses d’impôts pouvaient aller de pair avec l’austérité et la déréglementation si on parvenait à réduire services publics, transferts sociaux et droit du travail. Mais les tensions internes au capital sont telles que ce compromis apparaît comme impossible et a échoué avec le gouvernement Barnier.

La stratégie libertarienne est donc de voir les secteurs productifs se soumettre à leur agenda en espérant assurer leur survie par la « protection » des secteurs rentiers. C’est ce qui s’est produit en Argentine et ce qui est sur le point de se produire aux États-Unis avec le ralliement des grands groupes industriels et commerciaux au trumpisme. 

Reste que ces politiques ne règlent pas l’essentiel. Pour capter de la valeur, il faut la produire. Or le libertarianisme, s’il peut faire illusion dans un pays ravagé par les crises comme l’Argentine, n’apporte pas de solution à la crise d’un capitalisme qui, depuis cinquante ans, vit d’expédients qui s’épuisent les uns après les autres et qui, lorsqu’il produit de la croissance, comme aux États-Unis récemment, est incapable de produire du bien-être et de la sécurité sociale et écologique.

En cela, les solutions libertariennes ne représentent rien d’autre qu’une fuite en avant dans l’exploitation du travail et de la nature. Une fuite en avant qui profite à certains secteurs mais qui va encore accroître les contradictions internes au capitalisme, c’est-à-dire sa crise. Comme l’écrit Brett Christophers : « Si la rente est la logique destination du capital, alors la dévastation économique et sociale peut, en retour, être la destination finale de la rente. »

Romaric Godin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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