Un gouvernement de milliardaires aux Etats-Unis

États-Unis : le gouvernement des milliardaires

Avec la réélection de Donald Trump, une ploutocratie de milliardaires est en passe de prendre le contrôle de l’État américain. Tous, à l’instar d’Elon Musk, sont issus de ce capitalisme de rente né après la crise financière de 2008. La confrontation avec les intérêts privés semble inévitable.

Martine Orange

26 décembre 2024 à 17h36 https://www.mediapart.fr/journal/international/261224/etats-unis-le-gouvernement-des-milliardaires?utm_source=quotidienne-20241226-181204&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241226-181204&M_BT=115359655566

 

IlIl ne pouvait pas être le dernier. Et encore moins s’abstenir. Même si Jeff Bezos avait déjà donné quelques gages à Donald Trump en refusant que son journal, le Washington Post, prenne position dans les derniers jours de la campagne présidentielle, même s’il avait félicité le candidat républicain « pour son extraordinaire retour » dès le soir de son élection, le milliardaire a vite compris qu’il lui fallait faire plus. Après Meta (propriétaire de Facebook), après nombre de millionnaires de la Silicon Valley, le patron d’Amazon a annoncé le 11 décembre qu’il allait donner 1 million de dollars au fonds chargé d’organiser la cérémonie d’investiture du nouveau président le 20 janvier.

Jeff Bezos n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du spectaculaire mouvement du capitalisme américain du moment. Des groupes qui avaient pris leur distance avec le futur président depuis l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 se sentent obligés de figurer parmi les grands donateurs de la journée d’investiture à l’instar de Goldman Sachs, Ford, General Motors et tant d’autres. Même les donateurs historiques du Parti démocrate, comme Ted Sarandos, dirigeant de Netflix, ont jugé utile d’y participer.

Depuis l’élection de Donald Trump, de nombreux responsables de grands groupes, des banquiers, des financiers s’empressent de faire le voyage à Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump en Floride, pour prêter allégeance. On y a vu naturellement les banquiers et les financiers de Wall Street. Mais les milliardaires de la Silicon Valley comme Mark Zuckerberg (Meta), Tim Cook (Apple), Sam Altman (OpenAI), le président américain de TikTok, qui redoute d’être définitivement banni du territoire américain, le fondateur de la banque japonaise SoftBank, qui a promis d’investir au moins 100 milliards de dollars aux États-Unis dans les prochaines années, ont été les plus nombreux et les plus rapides à faire le déplacement jusqu’en Floride.


Donald Trump avec Elon Musk avant le lancement du sixième vol d’essai de la fusée Starship de SpaceX, le 19 novembre 2024 à Boca Chica, Texas.  © Photo Brandon Bell / Pool via AP

Ces rencontres ont pris une telle importance que certains dénoncent déjà « la grande capitulation »du monde des affaires face au futur président américain.

Devant cet afflux de visites et de rendez-vous impromptus, Donald Trump ne boude pas son plaisir : cet empressement lui permet de mesurer sa toute-puissance. Lui que les grandes figures du capitalisme américain avaient dédaigné pendant son premier mandat, puis carrément banni après l’assaut du Capitole, se retrouve au centre de toutes les attentions, de toutes les prévenances. « Lors de mon premier mandat, tout le monde me combattait. Aujourd’hui, tout le monde veut être mon ami »a-t-il ironisé devant des journalistes.

« L’effet Trump »comme il le désigne lui-même, a bien commencé à se manifester dans les cercles de pouvoir et d’argent avant même son investiture. La démarche de ces financiers et de ces capitaines d’industrie est tout sauf désintéressée. Tous essaient de se mettre dans « les bonnes grâces » du futur président, de plaider leurs causes, d’obtenir des aménagements des objectifs et des ambitions affichés par Donald Trump lors de sa campagne.

Car il ne leur a pas fallu des jours pour réaliser le virage politique en train de s’amorcer. Tous ont compris que les règles du jeu étaient en train de changer, beaucoup plus vite même qu’ils ne l’avaient escompté : le pouvoir et l’influence qu’ils avaient pu exercer pendant des décennies sur les administrations américaines leur glissent des mains.

Sept milliardaires et plusieurs multimillionnaires

Lors de sa campagne, Donald Trump n’avait pas caché ses ambitions de mener une « révolution » aux États-Unis. Plus préparé que lors de son premier mandat, il a commencé sans attendre à prendre les premières mesures. Dès le lendemain de son élection, une série de nominations a été annoncée. Toutes portent la même marque : Donald Trump a choisi des amis et des alliés pour assurer les fonctions les plus élevées dans son administration.

Tous sont riches, voire très riches, ce qui dans l’univers trumpien est considéré comme une marque d’excellence. Selon la recension de l’agence Bloomberg, la nouvelle administration comptera au moins sept milliardaires et plusieurs multimillionnaires à des positions très importantes dans la nouvelle administration. Les potentiels conflits d’intérêts affleurent partout. Mais pour Donald Trump, ce n’est pas un sujet.

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Elon Musk est naturellement la figure emblématique de ce nouveau pouvoir. Avant même l’élection de Donald Trump, le milliardaire était partout. Il est désormais omniprésent, exerçant les fonctions d’un vice-président, en dehors de tout cadre constitutionnel (voir notre encadré). Dans la nouvelle administration, il sera officiellement chargé du département de l’efficacité gouvernementale. Popularisée déjà sous l’acronyme Doge (pour Department of Government Efficiency), sa mission, selon lui, est de s’attaquer à toutes les dépenses inutiles de l’État fédéral. Il sera secondé dans cette tâche par Vivek Ramaswamy, autre milliardaire qui a fait fortune dans la finance et des investissements dans la santé.

À leur côté, on retrouve Stephen Feinberg, cofondateur du fonds Cerberus Capital Management et milliardaire comme il se doit, appelé à être numéro deux du Pentagone. Jared Isaacman, dont la fortune est évaluée à 2,2 milliards de dollars grâce à ses investissements dans la fintech et très proche d’Elon Musk, est nommé administrateur de la Nasa. Howard Lutnick, ancien dirigeant du fonds Cantor Fitzgerald, et qui pèse lui aussi 2,2 milliards de dollars, va devenir secrétaire américain chargé du commerce. Frank Bisignano, qui a fait fortune dans les technologies de paiements numériques, est commissaire chargé de la sécurité sociale.

Scott Bessent, ancien dirigeant du hedge fund de George Soros, qui a construit une partie de sa fortune en spéculant contre la livre en 1992 et contre le yen en 2011, est nommé secrétaire d’État au Trésor. Chris Wright, qui a accumulé des centaines de millions grâce à la mise au point de technologies permettant d’accélérer la fracturation hydraulique, est appelé quant à lui comme ministre de l’énergie.

Un vice-président non élu

Il n’a pas encore pris officiellement ses fonctions. Mais il est déjà partout. Et afin que nul n’ignore ses positions, il a fait changer les algorithmes de son réseau social, X, afin de placer ses messages en première position.

En quelques jours, Elon Musk s’est institué, hors de toute base légale, comme le vice-président exécutif, non élu, de Donald Trump. Dès les premiers jours, il a pris part à des discussions diplomatiques avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, s’est posé en soutien du parti d’extrême droite allemand AfD. Il apporte son aide à la droite canadienne, félicite Nigel Farage en Grande-Bretagne.

Il a interféré sans retenue dans les discussions budgétaires au Congrès ces derniers jours. Sa position maximaliste de refuser toute augmentation des plafonds d’endettement, au risque de mettre à l’arrêt toute l’administration publique, n’a pas été retenue. Mais Musk a obtenu quelques compensations. Et un premier scalp : l’agence fédérale contre la désinformation étrangère, Global Engagement Center, est obligée de fermer. Le milliardaire l’accusait d’être un outil d’entrave à la liberté d’expression.

Elon Musk en a bien d’autres dans sa ligne de mire. Il entend s’attaquer à toutes les agences de régulation, à toutes les autorités qui font obstacle au « libre business ». mais c’est surtout la Nasa et le Pentagone, qui ont assuré sa fortune en lui accordant des contrats qui se chiffrent en milliards depuis des années, qui font l’objet de toute son attention. Elon Musk a ainsi décidé de s’attaquer à l’avion de chasse F-35, aux contrats spatiaux et de défense. Palantir et Anduril, deux grands groupes travaillant avec le Pentagone, ont proposé sans attendre au patron de SpaceX de s’associer avec lui pour se présenter sur les nouveaux appels d’offres de la défense.

Car malgré ses nouvelles tâches dans l’administration Trump, Elon Musk entend bien continuer de diriger Tesla, SpaceX, Starlink, Neuralink comme avant. Les conflits d’intérêts sont patents. Mais personne ne s’en inquiète. Au contraire. Tout le monde semble vouloir profiter de la bonne fortune du milliardaire.

Depuis l’élection de Trump, sa fortune a grossi de 110 milliards de dollars pour dépasser les 450 milliards de dollars. Il est désormais l’homme le plus riche du monde. Certains parient qu’il dépassera les 1 000 milliards dans les dix-huit prochains mois.

Détruire « l’État profond »

Ce ne sont que quelques exemples. Car à côté de ces nominations hautement symboliques, Donald Trump a désigné nombre de proches et d’affidés pour prendre la direction d’agences fédérales. L’avocat républicain Paul Atkins, très favorable aux cryptoactifs, doit ainsi prendre la direction de l’autorité de régulation des marchés financiers, la Sec, jusqu’alors très hostile au développement de ces actifs numériques non contrôlés, tandis que Bo Hines, très proche de Donald Trump et très favorable aux cryptos, vient d’être nommé directeur exécutif du nouveau conseil présidentiel pour les actifs numériques.

Partout, les nommés ont pour mission de détruire « l’État profond », celui qui dans la rhétorique trumpienne fait obstacle à la vraie démocratie.Les démissions de hauts fonctionnaires fédéraux s’enchaînent à la justice, dans les autorités de régulation. Déprimés, médusés, ils comprennent qu’ils ne pourront rien contre le rouleau compresseur qui se met en place.

Les milieux d’affaires ont toujours exercé une grande influence dans la vie politique américaine, ne serait-ce que par le coût des campagnes électorales. Dès 1901, Theodore Roosevelt, président américain de 1901 à 1909, part en guerre contre l’influence des robber barons, ces industriels et financiers qui dominent la vie économique et politique du pays. Franklin Roosevelt reprendra le combat sous sa présidence (1933-1945). Depuis la montée du néolibéralisme marquée par l’élection de Ronald Reagan, la « coopération » avec les milieux financiers et d’affaires a sans cesse été plus étroite.

Avec Donald Trump, cependant, c’est un vrai changement de nature qui s’opère. Ce n’est plus le capitalisme financiarisé en place depuis les années 1980 qui domine. Ce ne sont plus les grandes institutions de Wall Street, comme Goldman Sachs, JPMorgan ou des industriels puissants comme Bechtel, qui dépêchent certains de ses responsables à des postes clés de l’exécutif. Nous assistons à la naissance d’une ploutocratie dominée par des milliardaires indépendants, travaillant pour leurs seuls intérêts, en passe de prendre le contrôle direct de l’État.

Un nouveau capitalisme qui a émergé après la crise de 2008

Tous incarnent un nouveau capitalisme qui a émergé après la crise financière de 2008. C’est un capitalisme de rente et souvent de prédation où chacun, profitant des failles du système, s’est constitué des places inexpugnables. Les nouveaux secteurs qui ont vu le jour ou qui se sont développés après cette date en sont les piliers. Tous partagent la même vision libertarienne d’un monde sans État, qui leur permette d’agir et de prospérer sans entrave. Le président argentin Javier Milei est leur héros.

Le secteur de la high-tech et du numérique est le plus représentatif de cette mutation. Ayant constitué des empires technologiques, parfois des monopoles mondiaux, à l’abri de tout obstacle, ils entendent désormais transformer leur puissance technologique et financière (leur capitalisation boursière dépasse le PIB de nombreux pays dans le monde) en puissance politique. Les technologies (centres de calculs, bases de données mondiales, intelligence artificielle) leur permettent de croire qu’ils pourront conduire le monde, formater les opinions publiques, diriger les consommations et les populations sans obstruction pour leur seul profit, si l’État abaisse ses dernières protections.

Le secteur de l’énergie s’inscrit dans la même filiation. Mais ce ne sont pas les majors du pétrole (ExxonMobil, Chevron et autres) qui ont les faveurs du futur président, mais les groupes qui exploitent et développent le gaz et l’huile de schiste. Cette filière a pris son plein essor à partir de 2009 et a permis aux États-Unis de redevenir le premier producteur pétrolier à partir de 2013. « On va forer comme des malades », avait annoncé Donald Trump pendant sa campagne. Joignant les actes à la parole, il a choisi comme ministre de l’énergie le millionnaire qui a mis au point les technologies de géolocalisation pour exploiter ces gisements. Le futur président a déjà averti les Européens qu’il leur imposerait des tarifs douaniers sur toutes leurs exportations s’ils n’achetaient pas suffisamment de pétrole et de gaz américains.

Le troisième pilier est naturellement la finance. Mais une partie très précise du secteur financier : les hedge funds, les fonds d’investissement, ceux qui ont prospéré en profitant des failles et des oublis de la régulation imposée après l’effondrement financier de 2008. Ce secteur financier parallèle pèse des milliards, accompagnant toutes les aventures de la Silicon Valley, de la fracturation hydraulique, de la santé, etc.

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Une sous-catégorie vient de les rejoindre : le secteur des cryptoactifs. Secoué par des faillites retentissantes comme celle de FTX, poursuivi par des effractions répétées à la réglementation comme Binance, il a connu des heures sombres pendant la présidence Biden. La Réserve fédérale et les agences de régulation financière se sont engagées dans un durcissement de la réglementation pour contrôler ce secteur opaque, terrain de jeu favori du blanchiment des trafics en tout genre, des mafias, du terrorisme. Donald Trump a promis de supprimer tout cela et de faire des États-Unis la base mondiale des cryptoactifs. Les spéculateurs ne s’y sont pas trompés : depuis l’élection de Trump, le bitcoin a gagné plus de 42 % et frôle la barre des 100 000 dollars.

Capitalisme contre capitalisme : l’inévitable confrontation

Adoubés par Donald Trump, tous les acteurs de ce nouveau capitalisme se sentent pousser des ailes. Tout leur semble possible, à portée de main. D’autant qu’ils se sentent soutenus par nombre de secteurs. En finir avec les réglementations et les régulations financières instaurées après la crise de 2008, comme l’a promis le futur président, réjouit par avance les banques et les financiers qui les considèrent comme un obstacle à leurs profits. Supprimer toute législation environnementale reçoit l’assentiment de la majorité du monde des affaires. Déchirer tout pacte social, abandonner le salaire minimum, tordre le cou à la protection sociale et de consommation répond aux demandes de nombre d’entreprises.

Le soutien cependant risque d’être de courte durée. Car, très vite, l’instauration de ce nouveau pouvoir va se heurter à des intérêts privés divergents. Le capitalisme ancré depuis des décennies ne va pas laisser ces nouveaux milliardaires préempter toutes les positions, toutes les ressources, tout le pouvoir à leurs seuls profits. Ils vont demander d’être associés au partage des dépouilles publiques, et d’avoir leur place.

De plus, ces nouveaux capitalistes, aussi riches soient-ils, ne représentent qu’une partie réduite de l’économie américaine, en termes de production, d’emploi, d’activité. Ce sont les autres secteurs – agricole, minier, industriel, des services – qui continuent de faire tourner la machine économique du pays. Depuis longtemps, ils ont pris l’habitude de travailler avec l’État, de détourner ces moyens – que ce soit en termes d’aides directes, de financements indirects, de législation – à leur profit. Cette situation où la puissance publique est le garant en dernier ressort de leurs bénéfices leur convient parfaitement.

Pour eux, remettre en cause des pans entiers de l’État, désorganiser le système, c’est prendre le risque de tout déséquilibrer, de plonger dans l’inconnu. Déjà un certain nombre de groupes industriels ont fait part de leur préoccupation face aux projets futurs de Donald Trump.

L’instauration de droits douaniers, à commencer par les importations en provenance du Mexique et du Canada, qui forment une base unique de production pour les industriels américains, notamment dans l’automobile, menace de bouleverser toute leur organisation. L’annonce d’une déportation massive des migrants illégaux, dès son arrivée à la Maison-Blanche, fait frémir certains secteurs, y compris des géants numériques comme Amazon ou Uber, qui prospèrent sur cette main-d’œuvre sous-payée et sans droits.

La suppression d’un certain nombre d’aides allouées aux différents pans de l’économie, y compris la remise en cause partielle de Inflation Reduction Act , qui nourrit autant les constructeurs automobiles que les fabricants de semi-conducteurs ou d’équipements en énergies renouvelables, menace les tentatives de réindustrialisation à l’initiative de Joe Biden.

Se référant à l’expérience du premier mandat de Donald Trump, certains se veulent rassurants, persuadés que le futur président finira par se montrer raisonnable. D’autres sont beaucoup plus inquiets, tant la confrontation entre les deux capitalismes semble inévitable.

Martine Orange

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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