La rétractation de l’étude sur l’hydroxychloroquine de Pr Raoult ne passe pas comme une lettre a la poste parmi ses soutiens

Rétractation de l’étude fondatrice HCQ et Covid : fin de partie pour les charlatans ?

Aurélie Haroche| 20 Décembre 2024

Paris, le vendredi 20 décembre 2024 – « Sur la plateforme collaborative de PubPeer, sur laquelle les chercheurs du monde entier peuvent commenter les études scientifiques, l’effarement est général face à des travaux d’une hallucinante faiblesse (« un design expérimental exceptionnellement pauvre »…) (…) Les tests employés pour évaluer l’efficacité du traitement (mesure de la charge virale) ne sont pas fiables d’un jour à l’autre. Alors que l’essai impliquait le traitement effectif de 26 patients (chloroquine seule ou en combinaison avec l’azithromycine) (…), le suivi n’a été mené que sur 20 d’entre eux. (…) Les groupes traités par chloroquine sont comparés à un groupe suivi dans un autre établissement, sans aucune garantie que les protocoles permettant d’évaluer la charge virale soient les mêmes, ou menés avec la même rigueur. Alors que l’essai avait pour objectif secondaire de renseigner sur l’efficacité du traitement en termes de fièvre, de normalisation du rythme respiratoire, sur la durée moyenne d’hospitalisation et sur la mortalité… l’étude publiée n’en fait pas cas. Une partie des patients non traités n’ont pas bénéficié d’une mesure de charge virale de façon quotidienne, les données publiées étant « extrapolées » sur la base de données des jours suivants ».

Fracture originelle

Nous sommes seulement quelques jours après la publication par l’équipe du professeur Didier Raoult de son étude Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19: results of an open-label non-randomized clinical trial dans l’International Journal of Antimicrobial Agents et déjà tout est là. Sur son blog, Curiologie, le journaliste scientifique Florian Gouthière énumère plusieurs des évidents manquements méthodologiques de ces travaux dont la force probante est particulièrement faible mais qui ont pourtant déjà emporté la conviction de milliers de personnes dans le monde.

Symbolisant une claire fracture entre une large part de la communauté scientifique et une poignée de professionnels ayant choisi de prendre leurs distances avec les règles de la médecine basée sur les preuves, ils sont nombreux à partager les critiques de Florian Gouthière. Aussi sont-ils les cibles des attaques virulentes des défenseurs du professeur Didier Raoult sur les réseaux sociaux.

Sans doute leur influence, mais aussi le soutien politique dont le médecin marseillais a bénéficié expliquent qu’il aura fallu attendre près de cinq ans, les interventions de nombreux chercheurs (dont les membres notamment de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique) et le retrait de trois auteurs de l’étude originelle, pour enfin obtenir cette semaine la rétractation du papier. Les éléments énumérés par la revue font écho aux observations de Florian Gouthière, notamment en ce qui concerne le défaut de fiabilité des tests. La revue insiste également sur l’impossible confirmation du recueil de consentement des patients.

Vœu pieux 

La rétractation de l’étude semble avoir eu un retentissement à la hauteur de celle qu’avait eu sa publication. Ainsi, la revue Nature a par exemple consacré sa une à cette « fin de partie » pour reprendre l’expression utilisée par le Professeur Raoult pour affirmer que sa découverte constituait une réponse aussi rapide que définitive face au virus qui terrorisait le monde.

L’importance accordée à cette rétractation, même si dès l’origine, une large partie de la communauté scientifique avait révélé la supercherie est liée aux conséquences désastreuses de cette étude. D’abord, directes : de très nombreux patients ont été inutilement traités par hydroxychloroquine. Si le nombre de patients ayant été les victimes des effets secondaires de ce médicament demeurera sans doute difficile à évaluer (une étude qui avait tenté une première estimation a été rétractée elle aussi pour des raisons méthodologiques), le risque était réel.

Par ailleurs, l’aura de Didier Raoult qui immédiatement est apparu comme un scientifique martyr, méprisé par la doxa, mais à l’écoute des besoins et du bon sens du peuple, a conduit à approfondir la fracture qui existait entre la communauté scientifique et une partie de la population. Le Pr Raoult a attisé le poison de la défiance, notamment vis-à-vis de la vaccination. Une rétractation suffira-t-elle à tout réparer, à inverser la conviction de ceux qui ont toujours soutenu le praticien marseillais ? La science semble laver son honneur par cette action de la revue.

Et certains se plaisent à rêver. Dans une chronique remarquée sur France Inter, l’éditorialiste Patrick Cohen a ainsi commenté : « Un vœu pour finir : puisse cette sinistre affaire Raoult, la plus grande offensive anti-science en France depuis l’affaire Lyssenko… puisse cette histoire nous avoir vacciné une bonne fois -oui vacciné… contre les charlatans ». C’est peu probable. 

On ne convertit pas des opposants à la méthodologie scientifique à coup de rétractations 

Les réactions de la sphère favorable à Raoult en témoignent rapidement. Beaucoup ont souligné que l’argumentaire de la revue pour justifier la rétractation de l’étude concernait « uniquement » des éléments méthodologiques : défauts de consentement, problèmes de fiabilité des tests (puisque ceux réalisés à Marseille et ceux conduits à Nice ne l’ont pas été sur les mêmes machines et avec les mêmes méthodes), perte de vue des patients etc.

Rien n’a changé : comme en mars 2020, les défenseurs du professeur Raoult refusent d’admettre que c’est le respect des exigences méthodologiques qui fondent la solidité scientifique. Ils continuent à défendre la possibilité d’une science sans protocole, sans modèle, sans groupe contrôle. Et cette rétractation qui ne dit pas clairement « les résultats sont faux » (car ce n’est pas son objet) n’est nullement apte à les confondre. 

Des soutiens dévastateurs 

Par ailleurs, le temps écoulé entre la publication de l’étude et son retrait qui se veut un gage d’indépendance est aussi un argument pour les défenseurs du Pr Raoult. D’une manière générale, l’absence de réactivité des institutions publiques (la mise à la retraite de la direction de l’IHU n’est intervenue que tardivement et d’aucuns considèrent qu’elle est la preuve d’une impossible sanction) et le soutien politique dont le professeur Raoult a bénéficié (jusqu’au plus haut sommet de l’Etat de façon brève mais marquée puis de façon plus persistante par les instances locales) ont probablement plus d’impact que cette rétractation, saluée principalement dans le monde scientifique. S’il y a eu rétractation, il n’y a jamais eu de désaveu public de la part par exemple d’un Emmanuel Macron, aussi retentissant que sa visite à Marseille en pleine épidémie. 

De star à martyr

En outre, chez les « adeptes » du Pr Raoult, toutes les attaques fonctionnent comme des confirmations. Si le médecin est interdit d’exercer par l’Ordre c’est la preuve de la complicité des institutions avec des forces obscures (ou les laboratoires pharmaceutiques). Si des manquements méthodologiques sont épinglés, c’est que le résultat ne peut pas être contesté, etc.

Ce que représente le Pr Raoult pour beaucoup et y compris pour une poignée de professionnels de santé qui ont vu en lui la possibilité de « reprendre le pouvoir », sur la maladie d’abord, mais aussi sur certaines règles jugées rigides de prescription, perdure au-delà du retrait.

Cela était pressentie dès les premières heures : « Le Dr Raoult se pose en sachant (ce qu’il est) mais surtout comme celui qui sait quand les autres ne savent pas. Tous les autres, y compris les autres médecins, y compris les autres chercheurs (« Ce n’est pas moi qui suis bizarre, ce sont les gens qui sont ignorants »). C’est David contre Goliath, (…) Marseille contre Paris, le « petit » virologue de province contre les pontes nationaux. C’est moi contre le reste du monde » écrivait Vincent Olivier, ancien journaliste santé, auteur du blog Recto Verso.

Tout ce que l’on pourra dire… 

A la fois au cœur de l’establishment (puisque patron de l’IHU) et électron libre affirmé, à la fois scientifique installé mais se présentant comme à l’écoute des besoins et des préoccupations des patients, le Pr Raoult a séduit une population traversée par une défiance grandissante vis-à-vis des institutions publiques et scientifiques. Une étude de la fondation Jean Jaurès avait ainsi analysé dès juillet 2020 : « Forte défiance envers les institutions politiques et médiatiques et envers la démocratie représentative, adhésion aux thèses complotistes, influence des réseaux sociaux : cette étude nous montre finalement en creux les problématiques touchant une large part de la société française. (…) La formation de cette « bulle pro-Raoult » est donc avant tout le symptôme du dysfonctionnement du système politique français devenu incapable d’assurer de la confiance, en particulier en temps de crise. Les niveaux de défiance dans les principales institutions sont devenus si élevés qu’ils offrent un terreau fertile à ceux qui tentent de les défier. La défiance est si diffuse qu’elle agrège des individus aux profils politiques et sociodémographiques extrêmement divers, se manifestant plus ou moins selon les circonstances : les sphères de défiance « gilets jaunes » et « pro-Raoult » ne se recoupent ainsi que très imparfaitement. Et il est fort à parier que des prochains événements voient s’activer encore d’autres sphères de défiance », prophétisait l’Institut Jaurès. Ce dernier proposait également un éclairage saisissant quant on s’intéresse à la rétractation récente : « Il est également intéressant de voir à quel point les différentes études tendant parfois à lui donner raison, et souvent à lui donner tort, n’ont jamais modifié sa popularité au sein de ses groupes de soutien ». 

Un « grand » scientifique ? 

Faudra-t-il aller plus loin en déconstruisant encore l’image de « grand scientifique » que Didier Raoult continue à représenter, y compris parfois chez certains de ces détracteurs. D’aucuns s’y emploient en tentant de démontrer que l’étude sur l’hydroxychloroquine est loin d’être une exception dans la carrière du praticien qui semble entachée de nombreuses irrégularités.

Le Dr Jérôme Barrière proposait ainsi cette semaine : « Je profite de la rétractation de l’étude initiale publiée en mars 2020 en 24h par D. Raoult et son équipe sur une dizaine de patients sans bras contrôle pour partager une de ses études plus anciennes sur la fièvre Q. Regarder bien : même méthode complètement nulle pétée. Et il a réussi à en faire un standard ! Les signes existaient déjà ». D’autres ont également épinglé plusieurs anciennes études de Didier Raoult dont le scientifique indépendant Fabrice Franck ou la microbiologiste Elisabeth Bik, faisant fi des intimidations parfois musclées des pro Raoult. 

Cela conduirait-il à déconstruire enfin la statue du Commandeur ? Peut-être. Mais en ce qui concerne la fin des charlatans espérée par Patrick Cohen, il en faudra sans doute plus encore. 

On pourra relire : 

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Rétractation de l’étude : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0924857920300996?via%3Dihub

Le blog de Florian Gouthière
http://curiologie.fr/2020/03/chloroquine/?fbclid=IwAR3BxujSUM6NboG76tbjmmJPfyGaJl0VByCxK8u3MqNuomnmsm5V5spjDN8

La chronique de Patrick Cohen : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-18-decembre-2024-1321858

Le Blog de Vincent Olivier
https://vincent-olivier.fr/2020/03/23/chloroquine-qui-a-tort-qui-a-raison/

L’étude de la Fondation Jean Jaurès : https://www.jean-jaures.org/publication/enquete-chez-les-soutiens-du-professeur-raoult/


Le compte Twitter de Jérôme Barrière : 

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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