L’EPR de Flamanville: une énergie plus chère que la plupart des renouvelables

Nucléaire : l’EPR va produire une des électricités les plus chères de France

C’est le réacteur nucléaire le plus puissant du parc qu’EDF vient de connecter au réseau. Mais c’est aussi celui qui produira une énergie plus chère que la plupart des renouvelables. Les dépenses financières représentent entre 30 et 40 % du coût total du système électrique.

Jade Lindgaard

20 décembre 2024 à 19h47 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/201224/nucleaire-l-epr-va-produire-une-des-electricites-les-plus-cheres-de-france

 

C’est vers 23 heures dans la nuit du vendredi au samedi 21 décembre que le réacteur EPR de Flamanville, dans la Manche, devait être connecté au réseau d’électricité – l’opération a finalement eu lieu samedi matin. Un « couplage » selon l’expression technique qui, avec douze ans de retard sur le calendrier initialement prévu, équivaut à une naissance symbolique. « C’est un moment important, très marquant pour l’entreprise », s’est réjoui Régis Clément, directeur adjoint de la division production nucléaire (DPN) d’EDF, lors d’un point presse vendredi après-midi.

Une petite quantité d’électricité, à peine décelable, devait être envoyée sur le réseau, avec une centrale fonctionnant un peu en dessous de 20 % de ses capacités. Pour EDF, cette étape technique a le goût de la victoire. Malgré un coût final de 19 milliards d’euros, selon la Cour des comptes, soit six fois plus élevé qu’escompté, c’est la fin d’un cauchemar industriel.

Tout n’est pas réglé pour autant. L’EPR pourra-t-il atteindre sa pleine puissance à l’été 2025 ? Il lui faudra dépasser les aléas inhérents au démarrage d’une machine si complexe et obtenir les autorisations réglementaires de la nouvelle autorité de sûreté, l’ASNR. « On fonctionnera au niveau de puissance qui nous sera autorisée », avait déclaré, prudent, le tout nouveau directeur de Flamanville 3 – le nom officiel de l’EPR – Grégory Heinfling, lors d’une réunion de la commission locale d’information (CLI), en septembre dernier.

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Dans l’entrée des équipements du bâtiment du réacteur nucléaire EPR de Flamanville (Normandie) en juin 2022. Photo Sameer Al-Doumy / AFP 

D’ici là, une autre question majeure se pose à EDF : combien coûte l’électricité qui va sortir de l’EPR de Flamanville ? Entre 110 et 120 euros le mégawattheure (MWh) selon l’estimation de la Cour des comptes en 2020. « Nous ne partageons pas plus d’informations sur ce point », dit EDF, sans contester publiquement ce chiffrage. Pas non plus d’indication sur un éventuel effet prix du couplage pour 2025 : « Les mécanismes sont complexes et ce n’est pas l’objet d’aujourd’hui », a balayé Régis Clément.

Question technique très politique

C’est regrettable car si l’on compare le coût de l’électricité que va produire l’EPR avec celle injectée sur le réseau par les autres centrales nucléaires, les parcs éoliens et photovoltaïques ou encore les barrages, c’est clairement l’une des plus chères.

EDF n’a jamais clairement communiqué sur le coût de revient du mégawattheure – l’unité de référence, soit l’équivalent de 1 000 kilowatts agissant pendant une heure – de Flamanville. Même au sein de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, qui a réalisé une colossale étude sur les futurs énergétiques en 2022, les expert·e·s n’ont pas eu accès à la boîte noire des calculs d’EDF et n’ont donc pas été en mesure de décomposer les coûts de la filière électronucléaire. Les chiffres fournis par l’industriel ont fait foi, sans qu’il soit possible de les contre-expertiser.

La question est aussi technique que politique, car pour avoir une idée de l’argent que cela représente, il faut additionner les coûts d’exploitation, ceux des combustibles (les crayons d’uranium) et les coûts financiers, qui correspondent à la rémunération du capital. Or tout dépend des taux d’actualisation qui sont choisis pour les évaluer : plus ils sont élevés, plus la facture monte. C’est primordial car les dépenses financières représentent de loin le premier poste : entre 30 et 40 % du coût total du système électrique.

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En 2020, les économistes Alain Grandjean, Philippe Quirion et Behrang Shirizadeh avaient estimé que le coût de revient de l’EPR de Flamanville était de 154 euros le mégawattheure, avec un taux d’actualisation des capitaux investis de 7 à 8 %. Ce chiffrage est cité par l’avis de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale portant sur le projet de loi de finances 2025.

À titre de comparaison, la Commission de régulation de l’énergie (CRE), l’autorité régulatrice, a estimé que le coût complet des réacteurs nucléaires déjà construits serait de 60,7 euros le mégawattheure sur la période 2026-2030 (en euro 2022), avec une tendance à baisser les années suivantes. Ces montants sont à comparer aux 70 euros le mégawattheure auquel EDF s’engage à vendre son électricité, dans le cadre de nouvelles règles prévues après 2025. C’est moitié moins que le coût supposé des électrons de l’EPR de Flamanville. La guerre en Ukraine et les tensions qu’elle a créées sur la chaîne d’approvisionnement, ainsi que l’inflation en 2022 et 2023 ont conduit les expert·es à réévaluer l’ensemble de ces chiffres.

Comparaisons difficiles

Le coût de revient du nouvel EPR se situe aussi bien au-dessus des valeurs cibles fixées pour les grands parcs éoliens en mer par la programmation pluriannuelle énergétique (PPE), le document par lequel l’administration planifie l’organisation du système énergétique : entre 50 et 60 euros le mégawattheure pour les mâts posés sur les fonds marins – les éoliennes flottantes sont plus chères, autour de 110 à 120 euros le mégawattheure. Le parc en construction au large de Dunkerque a été attribué par appel d’offres en juin 2019 pour un coût de 44 euros le mégawattheure. Le coût de l’éolien a en effet beaucoup baissé ces dernières années, notamment grâce à l’augmentation des performances des machines, de leur taille et de leur puissance, qui permet des effets d’échelle.

Le phénomène est comparable pour le photovoltaïque. D’ici à 2050 le coût de production devrait être de l’ordre de 30 euros le mégawattheure pour le solaire au sol, et environ 45 euros pour les grandes toitures, selon les estimations de RTE, le gestionnaire du transport de l’électricité en France. Le coût devrait rester élevé pour  les installations de petite taille sur toiture, autour de 110 euros le mégawattheure.

Avec le seul critère de la production, le scénario 100 % renouvelable peut être moins cher ou environ au même niveau [que celui comportant du nouveau nucléaire].

Olivier Houvenagel, directeur de l’économie du système électrique chez RTE

D’ici à vingt-cinq ans, l’éolien terrestre devrait produire des électrons à un peu moins de 40 euros, et les centrales hydrauliques sortent une électricité à 50 euros, toujours selon RTE. Les centrales à biomasse restent, elles, très chères, à l’exemple de la centrale à bois de Gardanne (Bouches-du-Rhône), qui va sortir du courant entre 250 et 260 euros le mégawattheure, selon un accord entre le propriétaire de l’installation, GazelEnergie, et l’État, dévoilé par Le Figaro.

« Il est difficile de comparer des filières sans regarder les différences de services rendus et de profils de production, et donc l’enjeu de la flexibilité », explique Olivier Houvenagel, directeur de l’économie du système électrique chez RTE. En prenant en compte les « coûts complets » du système, c’est-à-dire le fait qu’éolien et solaire ne produisent pas tout le temps et doivent donc être complétés de stockage et autres dispositifs de gestion des pointes de consommation, « le scénario avec nouveau nucléaire est un peu moins coûteux, de l’ordre de 15-20  % »  d’ici à 2050 – en prenant en compte les six futurs EPR2 en projet.

Mais si on considère les énergies renouvelables dans leur seule activité de production, « sans prendre en compte les enjeux de flexibilité, elles sont moins chères que le nouveau nucléaire », explique l’économiste Philippe Quirion. « Mais un mix électrique ne peut pas reposer que sur des ressources non pilotables, il faut forcément du stockage ou du pilotage de la demande, et combiner les deux. »

« Avec le seul critère de la production, le scénario 100 % renouvelable peut être moins cher ou environ au même niveau » que celui comportant du nouveau nucléaire, reconnaît Olivier Houvenagel. Mais les coûts de raccordement des nouveaux sites de production sont importants, en particulier pour l’éolien en mer.

Grande incertitude

Et pour les EPR2 en projet à Gravelines, Penly et le Bugey ? Sur la base d’une facture de 67 milliards d’euros pour ces 6 EPR, si l’on fait tourner la calculette, le coût de leur électricité pourrait varier de 58 à 137 euros le mégawattheure, en fonction des durées de construction, de l’évolution des dépenses opérationnelles, des durées de vie des réacteurs, de leur productivité.  Avec un taux d’actualisation de 0 %, vraiment fictif pour le coup, il pourrait tomber à 47 euros. Selon une analyse publiée par l’ONG Greenpeace, le coût de l’électricité des futurs EPR2 pourrait se situer entre 135 euros et 176 euros le mégawattheure.

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2 mars 2023

Le nouveau nucléaire est estimé à 173 euros par mégawattheure (180 dollars) aux États-Unis selon une étude de la banque Lazard de 2024, contre 48 euros pour l’éolien terrestre, et 58 pour le photovoltaïque centralisé. « Le plus intéressant est moins la valeur faciale que l’évolution de ces coûts et leur comparaison », analyse Yves Marignac, expert en énergie et porte-parole de l’institut négaWatt, qui élabore des scénarios de référence sur un système électrique 100 % renouvelable. « C’est le film qui est le plus intéressant et il est très clair : il y a dix ou quinze ans, le nouveau nucléaire paraissait moins cher. Mais depuis, les courbes se sont inversées, et la différence est aujourd’hui de 1 à 3. »

La Grande-Bretagne a accepté en 2016 de garantir pendant trente-cinq ans le prix d’achat de l’électricité des deux réacteurs en construction à Hinkley Point par EDF à 92,50 livres le mégawattheure (108 euros de l’époque). « Les scénarios de la Royal Society britannique avec du nouveau nucléaire augmentent tous les coûts du système, même en prenant en compte les problématiques de stockage », résume Andy Stirling, professeur de politiques scientifiques et technologiques à l’université de Sussex. Mais il tient à insister sur « l’énorme part d’incertitude : les chiffres trop précis sur ce sujet ont une part de fantasme, car tout dépend de comment vous calculez ».

Jade Lindgaard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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