La biodiversité est au cœur des crises environnementales
Deux rapports de l’Ipbes confirment l’interconnexion des défis écologiques de la biodiversité, du climat ou encore de la santé et exhorte une réponse de même nature. Une approche multifactorielle qui nécessite une réforme profonde des politiques.
Biodiversité | Aujourd’hui à 14h01 | https://www.actu-environnement.com/ae/news/biodiversite-interconnexions-crises-environnementales-solutions-45274.php4#xtor=EPR-50

© Ricardo_S_LevenhagenLe changement d’affectation des terres à des fins agricoles est l’exemple le plus probant des interconnexions du climat, de la biodiversité, de l’eau, de l’alimentation et de la santé humaine.
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Comment réagir face aux urgences écologiques du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité ? En arrêtant de gérer chaque question en silo. Tel est le message du Panel intergouvernemental scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) des Nations unies. Les 17 et 18 décembre, ce Giec de la biodiversité a publié deux nouveaux rapports à l’occasion de la réunion annuelle de son secrétariat général à Windhoek, en Namibie.
Le premier rapport (1) brosse un portrait des interconnexions du climat, de la biodiversité, de l’eau, de l’alimentation et de la santé humaine – mais aussi de l’air et du sol à plusieurs égards – et liste ainsi les solutions appropriées. Tandis que le second (2) aborde les causes systémiques de ces crises et les approches pour apporter les réponses identifiées. Plusieurs centaines de chercheurs internationaux, répartis en deux groupes de travail, ont travaillé pendant trois ans sur ces rapports répondant, selon David Obura, président de l’Ipbes et chercheur spécialisé sur les récifs coralliens africains, au même constat : « L’interconnexion des défis ».
Privilégier des solutions interconnectées“ Les décisions politiques, économiques et sociales prises actuellement donnent la priorité à des bénéfices limités et de court terme, en ignorant leurs impacts négatifs sur les autres « nœuds » écosystémiques sur le long terme ”Paula Harrison, chercheuse et corapportrice
Partant de plus de 6 500 études scientifiques, le premier rapport confirme d’abord le diagnostic posé depuis quelques années par la communauté scientifique. « La biodiversité est essentielle au maintien de la qualité de l’eau, de l’alimentation et de la santé, mais aussi pour lutter contre le réchauffement climatique. Pourtant, elle continue de décliner dans toutes les régions du monde, résume la chercheuse britannique Paula Harrison, corapportrice. Les décisions politiques, économiques et sociales prises actuellement donnent la priorité à des bénéfices limités et de court terme, en ignorant leurs impacts négatifs sur les autres « nœuds » écosystémiques sur le long terme. »L’exemple le plus probant demeure celui du changement d’affectation des terres à des fins agricoles. Celui-ci est effectué pour accroître la production alimentaire mais conduit à relâcher du carbone dans l’atmosphère, à réduire l’habitat d’espèces sauvages et, s’il s’accompagne d’une production intensive avec engrais et pesticides, à polluer le sol et l’eau.
L’Ipbes synthétise les cobénéfices et les dommages collatéraux entre ces différents « nœuds » en six scénarios : du plus largement positif, c’est-à-dire celui où la protection de la biodiversité demeure le principal objectif ; aux plus négatifs, à savoir une surexploitation des ressources naturelles ou simplement une approche uniquement agro-intensive. De même, « se focaliser uniquement sur la lutte contre le réchauffement climatique aura des impacts positifs sur la santé, en améliorant la qualité de l’air, mais négatifs pour la biodiversité, avec un surdéploiement d’énergies renouvelables occupant des espaces naturels, ou l’alimentation, avec la plantation de puits de carbone forestiers sur des terres cultivables », explique la chercheuse britannique.
Les 70 solutions préconisées et leurs effets positifs ou négatifs sur les cinq éléments ciblés.© Ipbes
Face à cette complexité, les auteurs du rapport ont recensé environ 200 solutions existantes ayant un impact positif sur un ou plusieurs « nœuds » évoqués et en ont retenu 70 « prêtes-à-l’emploi » selon l’approche politique privilégiée. Certaines de ces options peuvent conférer des bénéfices pour l’ensemble des sujets, comme l’augmentation des stocks de carbone organique des sols grâce au retour au sol des matières organiques agricoles et forestières. Pour d’autres, leur efficacité demeure limitée, en particulier l’installation de parcs éoliens en mer qui sont utiles à la décarbonation mais occupent des aires marines naturelles. « C’est à chaque pays de mettre en place nos éléments de réponse en fonction de leurs spécificités nationales », suggère la biologiste française Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’Ipbes. Coauteur du rapport, l’écologue français Fabrice Declerck cite l’exemple de la stratégie lancée en 2018 par la Ville de Paris pour une alimentation durable (3) , « qui s’est donnée des objectifs à 2030 sur le gaspillage alimentaire, l’alimentation bio mais aussi indirectement sur le climat, la gestion de l’eau et la protection de la biodiversité ».
L’urgence d’un « changement de paradigme »
Du même constat de départ découle également un second rapport. Car, selon l’Ipbes, ces interconnexions et les effets multiples qu’elles partagent relèvent de causes systémiques. « Nos systèmes économiques et financiers ne sont pas conçus pour répondre à nos objectifs environnementaux, atteste l’écologue américaine Pamela McElwee, corapportrice du premier rapport, en écho au second. Chaque année, 7 000 milliards de dollars sont investis dans le monde dans des projets ou activités néfastes envers la biodiversité tandis que les subventions en faveur de cette dernière ne se monte qu’à 200 milliards de dollars, soit 35 fois moins. Et cela représente seulement 0,25 % du PIB mondial pourtant dépendant en grande partie des services écosystémiques de la nature. » Sans parler du coût du retard ou de l’inaction : « Si nous repoussons de dix ans nos objectifs à 2030, les coûts en perte de terres cultivables, d’espèces ou de restauration des milieux feront le double de ce qui est estimé actuellement. »
Pour inverser la tendance et au moins « accélérer dans la bonne direction », comme le préconise son président David Obura, l’Ipbes recommande d’inscrire les solutions évoquées au sein de cinq stratégies « transformatives » possibles. Là encore, rien de nouveau sous le soleil. Mais l’idée est d’en composer un tout formant un « changement de paradigme » sociétal impliquant aussi bien les gouvernements que les entreprises, la société civile et la communauté scientifique.
La première stratégie insiste sur une « vision régénérative de la nature », renforçant la protection réglementaire de la biodiversité et la conservation d’écosystèmes à haute intégrité sous la surveillance des peuples indigènes et communautés locales. La deuxième appelle à transformer en profondeur les secteurs ayant le plus d’impacts négatifs sur la biodiversité : l’agriculture, l’élevage, la pêche, la sylviculture, l’industrie minière, la construction et les énergies fossiles. Une autre stratégie invite à réformer les systèmes et institutions financières, en privilégiant notamment des indicateurs allant au-delà du PIB. Dans la même idée, l’Ipbes suggère d’adapter les systèmes de gouvernance en intégrant plus de procédures participatives ou de coconstruction. Enfin, il invite une approche culturelle « remettant en cause les normes sociales dominantes » que sont, par exemple, le profit et la surconsommation, en favorisant notamment l’enseignement des interactions entre la nature et l’humain.
Ces deux rapports intermédiaires seront complétés l’an prochain par un rapport sur la relation entre la biodiversité et l’économie. L’Ipbes entamera ensuite ses travaux dans l’optique de publier son second rapport d’évaluation de l’état mondial de la biodiversité en 2028, près de dix ans après le premier.1. Télécharger le rapport sur les interconnexions
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-45274-rapport-ipbes-nexus-2024.pdf2. Télécharger le rapport sur les transformations
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-45274-rapport-ipbes-transformative-2024.pdf3. Consulter la stratégie de la Ville de Paris
https://www.api-site.paris.fr/paris/public/2018%2F9%2FStrat%C3%A9gie_Paris_Aliment_Durable_Version%20Web.pdf