Un bronze exceptionnel de L’Âge mûr de Camille Claudel oublié dans un appartement parisien.


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À Paris, un commissaire-priseur découvre par hasard un rarissime chef-d’oeuvre de Camille Claudel oublié depuis 100 ans

À Paris, un commissaire-priseur découvre par hasard un rarissime chef-d’oeuvre de Camille Claudel oublié depuis 100 ans

Camille Claudel, L’Âge mûr, modèle créé en 1898, bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 numéro 1, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm, en vente chez Philocale à Orléans le 16 février 2025. ©Luc Paris

Le 16 février prochain, Philocale proposera aux enchères un bronze exceptionnel de L’Âge mûr de Camille Claudel oublié dans un appartement parisien. Il est estimé entre 1,5 et 2 millions d’euros.

Depuis plus d’un siècle, les historiens de l’art avaient perdu sa trace. Lors d’une conférence de presse donnée hier, le 11 décembre, au Cabinet d’expertise Lacroix-Jeannest à Paris, Matthieu Semont de la maison de ventes orléanaise Philocale a dévoilé sa dernière trouvaille. Lors de l’inventaire assez inhabituel d’un appartement parisien, le commissaire-priseur a découvert un exemplaire exceptionnel de L’Âge mûr de Camille Claudel (1864-1943). Estimé entre 1,5 et 2 millions d’euros, le bronze fondu en 1907 par Eugène Blot sera mis aux enchères le 16 février à Orléans.

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Une découverte romanesque

Tout commence à la fin du mois de septembre, lorsque Matthieu Semont se rend à Paris pour faire l’inventaire d’un appartement situé au pied de la tour Eiffel, dans le cadre d’une succession d’une famille de bateliers de la Loire. L’héritier dispose en effet d’une lettre de quatre pages qui précise notamment que des œuvres d’art et des bijoux sont gardés à l’intérieur. Inhabités depuis quinze ans, les lieux sont sans électricité et totalement recouverts de poussière. Le commissaire-priseur explore ainsi l’appartement à l’aide de la lumière de son téléphone, étudiant les objets et les meubles qui se trouvent sous des draps et des sacs plastiques.

Le chef-d'oeuvre de Camille Claudel était gardé ces 15 dernières années sous un drap dans un appartement parisien. ©Vincent Lappartient

Le chef-d’oeuvre de Camille Claudel était gardé ces 15 dernières années sous un drap dans un appartement parisien. ©Vincent Lappartient

À la recherche des œuvres mentionnées dans la lettre, Matthieu Semont et l’héritier se lancent dans une chasse au trésor. Deux lingots d’or sont retrouvés sous une bibliothèque, un tableau de Bernard Buffet identifié. Alors que l’appartement comprenait plutôt des pièces du XVIIIe siècle, dans un grand couloir sombre, le commissaire-priseur tombe sur Pénélope, un bronze d’Antoine Bourdelle, une première découverte singulière parmi les objets plus classiques. Dans ce même couloir, sur une commode Louis XVI, sous un drap, il tombe nez à nez d’abord sur L’Implorante et la signature de Camille Claudel. Puis, lorsqu’il lève totalement le tissu, il découvre le groupe entier de L’Âge mûr. « C’est une émotion, comme si je vivais des retrouvailles avec ce bronze, 25 ans après avoir participé à une vente de L’Implorante », décrit le professionnel.

L'expert Alexandre Lacroix et le commissaire-priseur Matthieu Semont devant L'Âge mûr de Camille Claudel durant la présentation presse au Cabinet Lacroix-Jeannest mercredi 11 décembre 2024. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

L’expert Alexandre Lacroix et le commissaire-priseur Matthieu Semont devant L’Âge mûr de Camille Claudel durant la présentation presse au Cabinet Lacroix-Jeannest mercredi 11 décembre 2024. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

Après la fin de l’inventaire, il contacte directement l’expert Alexandre Lacroix pour avoir son assentiment et pour vérifier la provenance. Le cabinet, qui a déjà découvert et vendu plus d’une vingtaine de sculptures de l’artiste, étudie alors l’œuvre et son histoire.

L’Âge mûr, également intitulé La Destinée, Le Chemin de la vie, La Fatalité, représente un groupe de trois personnages nus recouverts d’un voile en mouvement : une jeune femme vulnérable à genoux, un homme plus âgé qui marche avec une main tendue vers elle, et une femme âgée qui happe l’homme et l’éloigne de la troisième figure en le faisant aller vers l’avant. Les trois personnages sont disposés sur une terrasse organique, semblable à une vague qui les emporte.

Camille Claudel, L'Âge mûr, modèle créé en 1898, bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 numéro 1, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm, en vente chez Philocale à Orléans le 16 février 2025. Luc Paris

Camille Claudel, L’Âge mûr, modèle créé en 1898, bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 numéro 1, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm, en vente chez Philocale à Orléans le 16 février 2025. ©Luc Paris

Quelle est l’histoire de L’Âge mûr ?

La genèse de l’œuvre remonte au début des années 1890, alors que Camille Claudel travaille dans l’atelier d’Auguste Rodin, tout en étant sa maîtresse. « Rodin écrit une lettre à Claudel dans laquelle il promet qu’il va l’épouser, mais il ne le fait pas. À cette époque, Claudel décide donc de le quitter », explique Elodie Jeannest de Gyvès, du cabinet Lacroix-Jeannest. En 1895, elle crée une première maquette des trois figures où l’homme hésite entre deux femmes : une jeune et une âgée. Une première commande d’un plâtreest faite par l’État entre 1895 et 1898. Il est présenté au Salon de 1899 mais a aujourd’hui disparu.

Camille Claudel, L'Âge mûr (détail des mains entre la figure masculine et la jeune figure féminine), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

Camille Claudel, L’Âge mûr (détail des mains de la figure masculine et la jeune figure féminine), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

Après 1898, où Claudel et Rodin ont totalement rompu, la sculptrice réalise une nouvelle version où les mains de l’homme et de la jeune femme se lâchent. Cette œuvre de rupture montre comment la sculptrice apporte du mouvement à ses œuvres tout en retenant les leçons du sculpteur. En effet, l’homme s’inspire d’un des Bourgeois de Calais, dont Claudel aurait fait notamment les mains.

Camille Claudel, L'Âge mûr (détail des mains de la figure féminine âgée et de la figure masculine), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

Camille Claudel, L’Âge mûr (détail des mains de la figure féminine âgée et de la figure masculine), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun

En plus de représenter le drame amoureux de Claudel, l’œuvre peut aussi être interprétée comme un moment universel de transition de la destinée humaine, lorsque l’on quitte la jeunesse. La vieille femme devient alors une Parque qui emmène l’homme vers les ténèbres dans un souffle. Les trois âges de la vie sont ainsi réunis en une même composition.

Camille Claudel, L'Âge mûr (détail), modèle créé en 1898, bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 numéro 1, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm, en vente chez Philocale à Orléans le 16 février 2025. ©Luc Paris

Camille Claudel, L’Âge mûr (détail), modèle créé en 1898, bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 numéro 1, 61,5 x 85 cm x 37,5 cm, en vente chez Philocale à Orléans le 16 février 2025. ©Luc Paris

Une sculpture dont on ne connaît que trois exemplaires

Malgré la commande du plâtre et son succès au Salon, l’État ne demande pas à l’artiste une version en bronze, ni en marbre, pour une raison inconnue. Pire encore, l’œuvre est refusée à l’Exposition universelle de 1900. Ce n’est que grâce à une commande privée du capitaine Tissier que Camille Claudel peut transcrire en bronze la sculpture. Le mécène finance la réalisation d’un bronze à la cire perdue, fondu par Thiébaut Frères, qui est aujourd’hui conservé au musée d’Orsay.
Le symbolisme en sculpture

En 1907, Eugène Blot, marchand d’art qui soutient financièrement l’artiste, se substitue à l’État et fait fondre au sable dans sa fonderie d’art, une édition très limitée de six exemplaires numérotés avec une grande qualité de modelé, dont chaque partie a été ciselée à froid. L’œuvre redécouverte par Matthieu Semont est le premier exemplaire qu’Eugène Blot a exposé à deux reprises dans sa galerie en 1908 et l’année suivante. Le troisième exemplaire de la fonte est conservé au musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine depuis 2010, mais les autres ont totalement disparu. Contrairement aux autres versions, les fontes de Blot ont été faites dans une réduction au tiers.
La carrière de Camille Claudel en dix œuvres : L’Âge mûr

Il existe un autre bronze de L’Âge mûr conservé au musée Rodin. Toutefois, celui-ci a été fondu par Frédéric Carvillani en 1913, sans le consentement ni la supervision de Camille Claudel qui est alors internée à l’hôpital de Ville-Evrard, en région parisienne. Cette épreuve a été offerte au musée Rodin en 1952 par le frère de l’artiste, Paul Claudel, après la première exposition rétrospective dédiée à Camille Claudel en 1951.

Il reste une zone un peu floue dans la provenance de l’œuvre entre sa vente par Eugène Blot et son arrivée dans la collection familiale de l’actuel propriétaire. L’héritier descendant d’un aubergiste situé rue Vavin à Paris, une des hypothèses seraient qu’un client aurait remis la sculpture pour paiement d’un loyer dans les années 1930, lorsque Camille Claudel était tombée dans l’oubli. D’après le cabinet d’expertise, aucune œuvre de l’artiste n’est présente sur les bases de données d’œuvres d’art spoliées et volées.

Camille Claudel, L'Âge mûr (détail de la signature et du cachet du fondeur aux pieds de l'implorante), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 ©Vincent Lappartient

Camille Claudel, L’Âge mûr (détail de la signature et du cachet du fondeur aux pieds de l’implorante), bronze à patine brune richement nuancée, fonte au sable d’Eugène Blot datant de 1907 ©Vincent Lappartient

Qui pourrait bien acheter L’Âge mûr de Camille Claudel ?

Bien que L’Âge mûr soit une sculpture mythique de l’œuvre de Camille Claudel, une des versions historiques n’est jamais passée sur le marché de l’art. Philocale espère donc qu’un musée soit intéressé par cet exemplaire rarissime. S’il y a peu de chance pour qu’il soit classé Trésor national (étant donné que trois versions sont conservées dans des musées français), L’Âge mûr pourrait peut-être rejoindre l’Alte Nationalgalerie de Berlin, qui prépare actuellement une exposition sur Camille Claudel et le sculpteur allemand Bernhard Hoetger (1874-1949), prévue pour juin 2025. La sculpture pourrait aussi séduire les musées américains tels que l’Art Institute de Chicago ou le Getty Museum de Los Angeles qui ont tous deux consacré une exposition événement à l’artiste, respectivement en 2023 et en 2024.

Camille Claudel, La Valse, 1893, bronze, vers 1895, Musée Rodin, Paris, France. Wikimedia Commons/Thibsweb

Camille Claudel, La Valse, 1893, bronze, vers 1895, Musée Rodin, Paris, France. Wikimedia Commons/Thibsweb

Un record à 6 millions d’euros pour La Valsebientôt détrôné ?

Avant sa vente, L’Âge mûr sera exposé à Paris le 12 février, puis dans l’ancien hôtel de ville d’Orléans les 14, 15 et 16 février au matin. En 2013, La Valse – première version a été adjugée 6 millions d’euros chez Sotheby’s à Londres. «Après La Valse, il s’agit de l’œuvre la plus importante de Camille Claudel qui apparaît sur le marché »​​​​​​​assure Alexandre Lacroix. Avec son histoire tumultueuse et sa prouesse esthétique et technique, nul doute que L’Âge mûr nous réservera bien des surprises à Orléans.

Vidéo:

https://youtu.be/0dfWmD2bpwg

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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