Les diverses politiques en matière d’agriculture depuis l’indépendance du Vietnam. 

« Au Vietnam, des changements sont nécessaires dans l’agriculture. Dans quel sens ? Celui de l’agroécologie ! »

Le professeur Dao The Anh a joué un rôle décisif dans l’inclusion des principes de l’agroécologie dans la nouvelle stratégie de développement agricole du pays. Dans un entretien au « Monde », il revient sur son parcours et dresse un bilan des diverses politiques en matière d’agriculture depuis l’indépendance. 

Propos recueillis par Brice Pedroletti (Province de Son La (Vietnam), envoyé spécial)

Publié hier à 11h00, modifié hier à 11h32 https://www.lemonde.fr/international/article/2024/12/09/au-vietnam-des-changements-sont-necessaires-dans-l-agriculture-dans-quel-sens-celui-de-l-agroecologie_6438084_3210.html

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Vice-président de l’Académie des sciences agricoles du Vietnam, membre du comité scientifique 2020-2025 du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), Dao The Anh est l’un des partenaires-clés de la mise en œuvre du programme Asset (pour Agroecology and Safe Food System Transitions) conçu pour apporter des innovations aux paysans vietnamiens, cambodgiens et laotiens en matière d’agroécologie. Le professeur Dao a eu un rôle décisif dans l’inclusion par le Vietnam des principes de l’agroécologie dans sa nouvelle stratégie de développement agricole. Formé en France, il a repris le flambeau de son père, Dao The Tuan, considéré comme le « père du riz de printemps » et l’un des pionniers de la coopération avec la France.

Dao The Anh, au Vietnam, en 2021
Dao The Anh, au Vietnam, en 2021  NGUYEN NGOC MA

Comment le Vietnam a-t-il si bien « réussi » sa « révolution verte » ?

Après la guerre d’indépendance avec la France [1946-1954], il a fallu intensifier la production vivrière comme le riz, car la population en avait besoin. On a établi des coopératives, on a fait de la recherche agronomique et investi dans l’irrigation. Comme la surface agricole par tête est très petite, de 0,07 hectare par personne, il était impératif de parvenir à plusieurs récoltes par an. C’est ce qu’on appelle la « révolution verte ». Le Vietnam l’a mise en œuvre presque en même temps que les pays africains, après la décolonisation. Mais les trajectoires sont très divergentes soixante ans après.

Le Vietnam a eu beaucoup de succès avec sa révolution verte, bien plus que les pays africains : on est devenu autosuffisant en riz. On a commencé à exporter à partir des années 1990. Les exportations représentent aujourd’hui environ 20 % de la production de riz. De 7 à 8 millions de tonnes de riz sont exportées vers les pays asiatiques et quelques pays africains. Les rendements sont parmi les meilleurs parce que l’on a des taux d’irrigation sur la superficie rizicole totale d’à peu près 70 %. Donc, on peut cultiver entre deux et trois riz par an. Sans irrigation, en Afrique, c’est souvent une seule récolte annuelle.

Mais ce succès a créé de nouveaux problèmes…

Aujourd’hui, on a atteint un plafond. On doit payer ! L’intensification a amené à utiliser des variétés améliorées de graines, beaucoup d’engrais chimiques, et beaucoup d’insecticides, car plus de rendement veut dire plus d’insectes. L’autre facteur, c’est la diminution de la main-d’œuvre agricole, qui incite à utiliser des herbicides pour le désherbage, qui n’est plus fait manuellement. Donc, la pollution des sols, de l’eau, et les émissions de méthane sont très importantes. Ces dernières contribuent au réchauffement de la planète : on a 3,5 millions d’hectares de rizières, avec deux récoltes, cela fait 7 millions d’hectares par an, soit 25 % des émissions de méthane du Vietnam. Le méthane provient de la fermentation dans les zones inondées : avec deux ou trois récoltes par an, c’est inondé en permanence, il n’y a pas de temps pour reposer les sols. Ces émissions sont la conséquence directe de l’intensification.

Quel est l’impact économique sur les paysans de l’épuisement de la révolution verte ?

Le prix du riz à l’exportation n’est pas très élevé, avec pour conséquence des revenus très bas chez les producteurs de riz. Chaque famille a une petite surface. Il est difficile de survivre en milieu rural avec le riz, alors qu’il faut payer pour l’université des enfants. Le paradoxe, c’est que les producteurs de riz sont parmi les plus pauvres parmi les agriculteurs vietnamiens. Or, comme le Vietnam a une politique de protection des rizières au nom de sa sécurité alimentaire, les paysans ne peuvent pas convertir leurs rizières en cultures de rente [céréales, les oléagineux, etc.]. Et, malheureusement, il n’y a pas de politique de soutien du revenu des paysans. Avec la pollution des sols et de l’eau, les problèmes de santé sont de plus en plus fréquents, les sols sont abîmés. On a donc atteint un plafond pour les rendements de riz. Et si l’on continue comme cela, la productivité va même baisser.

Des changements sont nécessaires. Dans quel sens ? Eh bien, celui de l’agroécologie !

Cette prise de conscience est-elle récente ?

En 2020, lors des consultations qui ont précédé le congrès du Parti communiste vietnamien de 2021 [il se tient tous les cinq ans], on a proposé d’inclure la transition agroécologique dans le texte sur les nouvelles stratégies de développement agricole à dix ans. J’ai moi-même poussé pour inscrire le mot-clé d’agroécologie. Il figure donc dans le plan d’action national pour la transformation du système alimentaire, adopté par le gouvernement en mars 2023.

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Jusqu’à maintenant, on menait des expérimentations avec le Cirad ou d’autres partenaires, à petite échelle, sans relais dans les politiques nationales. Désormais, ce travail de bas en haut peut être couplé à une dynamique de haut en bas : les officiels de province doivent savoir ce qu’est l’agroécologie, quels sont les treize principes de l’agroécologie [tels qu’énoncés par le Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition, dans son rapport de 2019]. Cela nous donne les moyens politiques pour changer d’échelle. Deux provinces pilotes ont été retenues : Son La pour les zones montagneuses et Dong Thap pour la riziculture. D’ici à 2030, l’utilisation des insecticides chimiques doit être réduite de 30 % et remplacée par les biosolutions. Et 30 % des engrais chimiques doivent être substitués par des engrais organiques.

Comment ces initiatives sont-elles accueillies sur le terrain ?

Les paysans vietnamiens sont très ouverts aux innovations. Leur faiblesse, c’est le manque de coopération entre eux : les coopératives agricoles de type soviétique ont laissé de mauvais souvenirs. Pendant vingt ans, de 1960 aux années 1980, une partie de la révolution verte est passée par le système collectif. Or, c’était au détriment de la motivation au travail. Les terres ont été redistribuées dans les années 1980 [en 1986, lors du Doi Moi, « la politique du renouveau »], pour revenir à l’économie familiale. Le père de l’économie paysanne familiale est un Soviétique, Alexandre Chayanov, qui avait écrit sur l’organisation de l’économie paysanne dans les années 1920. Mais ses préconisations n’ont jamais été adoptées, ni par Lénine ni par Staline. Le paradoxe, c’est que ce sont les Occidentaux qui l’ont redécouvert. A Montpellier, quand je faisais mes études, ce livre était à la base des théories que l’on apprenait. On l’a traduit en vietnamien et on l’a publié au Vietnam.

Quel a été le rôle de votre père, le scientifique Dao The Tuan, dans ces évolutions systémiques de l’agriculture vietnamienne ?

Mon père a écrit le premier livre au Vietnam sur l’écologie agricole en 1984 − cela ne s’appelait pas alors l’agroécologie. En 1997, il a écrit un livre sur l’économie paysanne. Il devait sa sensibilisation à la coopération avec la France. Dans les années 1980, quand le Vietnam est revenu à l’économie familiale, on manquait de bases théoriques. Mon père parlait français, il est allé en France visiter l’Institut national de la recherche agronomique [INRA] à Montpellier. Un département travaillait sur la méthodologie des systèmes agraires, sur comment travailler avec les paysans. Il a proposé un projet de coopération pour soutenir la nouvelle agriculture familiale au Vietnam. Le programme s’est appelé « fleuve Rouge », car il a été lancé dans le delta du fleuve Rouge, d’abord avec l’INRA puis avec le Groupe de recherches et d’échanges technologiques. Trois sites de recherche ont été établis dans ce bassin pour étudier les besoins des paysans : une zone de montagne, une zone de collines, et une zone du delta.

Et vous avez participé très tôt à cette aventure…

Au moment du démarrage du programme, en 1990, je recevais mon diplôme de l’université agricole du Vietnam. Mon père voulait que de jeunes chercheurs se forment sur ces méthodologies. Je faisais partie d’une dizaine d’étudiants qui ont travaillé dans le cadre du programme, dans les champs avec les paysans. Ensuite, on a été envoyés en France. Des étudiants français venaient aussi au Vietnam travailler sur leur mémoire. Puis j’ai eu des bourses pour étudier au Cnearc [Centre national d’études agronomiques des régions chaudes], le centre d’agriculture tropicale, aujourd’hui intégré à Montpellier SupAgro. J’ai obtenu en France un deuxième diplôme d’ingénieur agronome. Puis j’ai reçu mon DEA [Diplôme d’études approfondies] en 1998 et fini ma thèse en 2003 à Montpellier. On apprenait la théorie en France et l’on travaillait sur le terrain vietnamien. On peut dire que l’on a trente ans de coopération avec la France dans ces domaines. La coopération avec le Cirad a, elle, commencé dans les années 2000. Et, aujourd’hui, on travaille ensemble sur la transition agroécologique.

Quelles sont les contraintes dans les zones montagneuses du Vietnam comme Son La ?

La densité de population est telle, même en montagne, que toutes les surfaces sont allouées aux familles pour cultiver. Donc, il ne reste pas grand-chose pour les pâturages. Comme on mange surtout du porc, les bovins sont moins importants. Pour y remédier, on cherche à maximiser les parcelles de terre, par exemple au bord des routes, pour faire du fourrage. A Son La, ils cultivaient beaucoup de maïs pour l’élevage. Mais ce maïs est plus cher que le maïs transgénique venu des Etats Unis. La province de Son La s’est donc transformée au profit de plus d’arbres fruitiers, c’est mieux pour les revenus et l’environnement.

Comment mener plus loin la transition agroécologique ?

Il y a déjà des initiatives en matière de bonnes pratiques à Son La, mais elles sont cloisonnées. Lors de nos séminaires récents, beaucoup de producteurs se rencontraient pour la première fois. On a besoin d’élargir des réseaux. Il y a des petites coopératives au niveau des villages. On incite à plus de coopération entre secteurs, par exemple grâce au tourisme, en liant restaurants, producteurs et gîtes, pour établir des circuits courts capables d’attirer les touristes. Ces derniers viennent participer aux récoltes, puis mangent ce qu’ils ont récolté. Dans ces régions, les jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture. Les revenus sont trop bas. L’agrotourisme est une solution pour les retenir ou les faire revenir en milieu rural.

A Dong Thap, la province rizicole pilote pour l’agroécologie, quels sont les enjeux ?

On cherche comment cultiver un riz plus durable, le riz à bas carbone. L’objectif est d’arriver à 1 million d’hectares de rizicultures à faibles émissions de carbone, ce qui représente presque toute la surface irriguée du delta du Mékong, qui s’étend sur treize provinces. Cela a commencé en 2023, on en est à environ 200 000 hectares pour l’instant. On utilise une variété de haute qualité de riz, labellisée. Et l’on modifie les pratiques avec notamment une alternance de cultures irriguées et sèches pour limiter la période inondée. Un autre effort est de proposer une alternative au brûlage des chaumes, qui pollue l’air, en proposant de faire fermenter les chaumes pour obtenir de la matière organique pour le sol.

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Le delta du Mékong fait face à un problème majeur de salinisation des rizières. Comment lutter contre ?

La salinité progresse sur les parties côtières du delta. On met au point des espèces résistances à la salinité. Il y a aussi des expériences d’alternance entre culture du riz et élevages de crevettes : du riz lors de la saison des pluies, quand l’eau n’est pas salée, et les crevettes à la saison sèche, quand l’eau de la mer remonte. Il faut faire pousser du riz biologique pour ne pas empoisonner les crevettes. Et celles-ci sont élevées en extensif, donc sans antibiotiques. Ce riz et ces crevettes se vendent assez cher, mais c’est une solution d’agroécologie pour l’adaptation au changement climatique.

Cet article a été réalisé à l’occasion de la conférence « Comment nourrir 10 milliards d’humains sans détruire la planète », en partenariat avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Brice Pedroletti (Province de Son La (Vietnam), envoyé spécial)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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