A gauche, les socialistes, prêts à des compromis pour « sortir de la crise », se démarquent des « insoumis »
Le PS, qui sera reçu à l’Elysée vendredi, est d’accord pour discuter avec les macronistes et la droite sur la base « de concessions réciproques » en vue de la formation d’un nouveau gouvernement. LFI, de son côté, s’accroche à l’idée d’une démission d’Emmanuel Macron.
Par Sandrine Cassini et Laurent Telo
Publié le 06 décembre 2024 à 05h00, modifié le 06 décembre 2024 à 09h26 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/12/06/apres-la-motion-de-censure-le-fosse-se-creuse-a-gauche-entre-les-insoumis-et-leurs-partenaires-socialistes-ecologistes-et-communistes_6432830_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20241206&lmd_email_link=a-la-une-articles-H2_titre_3&M_BT=53496897516380
Temps de Lecture 5 min.Offrir l’article Lire plus tardPartager

La gauche attend un appel téléphonique d’Emmanuel Macron… depuis 179 jours. Arrivée en tête du second tour des législatives, le 7 juillet, elle espère toujours voir nommer un premier ministre issu de son camp. Jeudi 5 décembre, au lendemain de l’adoption de la motion de censure contre Michel Barnier, Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat, a vérifié que son téléphone fonctionnait parfaitement. « Le président a mon numéro. S’il m’appelle, je dois vous laisser quelques instants », explique le sénateur du Nord, qui déjeunait près du départ de la manifestation des fonctionnaires contre le projet de budget 2025 et la défense des services publics, devant le ministère des finances (Paris 12e). Une forme de plaisanterie, certes. Mais qui laisse percer beaucoup de résignation.
Le miracle a finalement eu lieu. Quelques heures plus tard, son cabinet a reçu un coup de fil de l’Elysée, l’avertissant qu’Emmanuel Macron le recevrait vendredi, à midi, avec son homologue à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, et le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure. Leur parti est donc le seul, à gauche, à être invité à discuter.
Vendredi matin, avant ce rendez-vous à l’Elysée, le dirigeant socialiste a déclaré être prêt à discuter avec les macronistes et la droite sur la base « de concessions réciproques » en vue de la formation d’un nouveau gouvernement qui aurait un « contrat à durée déterminée ». Il s’est dit prêt sur Franceinfo à faire « des compromis sur tous les sujets », y compris les retraites, et souhaite qu’Emmanuel Macron désigne « un préfigurateur » qui organiserait cette négociation entre forces politiques avant de nommer un premier ministre.
MM. Faure, Kanner et Vallaud avaient adressé au chef de l’Etat un courrier dans lequel ils demandaient à être reçus « afin de confronter [leurs] points de vue sur les issues possibles d’une sortie de crise ». Olivier Faure se veut optimiste sur l’identité du futur locataire de Matignon : « J’espère une réponse. Même si la rumeur publique dit qu’il ne nommera pas un premier ministre de gauche. » C’est l’état d’esprit d’une partie de la gauche : sans illusion, mais pas inactive, et surtout soucieuse de prendre ses distances avec La France insoumise (LFI), qui se concentre désormais sur ses appels à la démission du chef de l’Etat.
Le 24 novembre sur France Inter, Boris Vallaud a proposé une sortie de crise en suggérant un accord de non-censure. La méthode, initialement obscure, s’est affinée depuis. « C’est simple, explique Pierre Jouvet, numéro deux du PS. Pour retrouver le chemin de la stabilité, nous voulons un premier ministre de gauche qui construise une méthode et des compromis, avec les forces du front républicain, sur la base des chantiers prioritaires du Nouveau Front populaire [NFP]. Nous nous engageons à ne pas utiliser le 49.3 [l’article de la Constitution qui permet de faire adopter un texte sans vote] si les autres partis s’engagent à ne pas censurer le gouvernement pour faire vivre le débat parlementaire. »
« Il faut que chacun fasse un pas de côté »
Le 4 décembre, Les Ecologistes avaient envoyé une lettre dans le même esprit aux chefs des groupes politiques à l’Assemblée nationale, hors Rassemblement national (RN). « Emmanuel Macron doit nommer un premier ministre issu des rangs du Nouveau Front populaire, explique Marine Tondelier. Mais il faut que chacun fasse un pas de côté. Les gens ne nous pardonneraient pas de ne pas nous mettre d’accord sur un plan d’urgence transitoire. J’ai donc proposé que les partis du front républicain se parlent dans les quarante-huit heures. »
Une main tendue bien mal récompensée : la secrétaire nationale des Ecologistes n’a pas été conviée à l’Elysée. Elle s’est pourtant entretenue avec plusieurs personnalités du centre, du bloc macroniste, jusqu’à Horizons, le parti d’Edouard Philippe. Mais, à ce stade, une réunion de cet arc républicain était encore très incertaine.
Lire aussi | De nouveau au centre du jeu politique, Emmanuel Macron mis sous pression par son propre camp
Jusqu’où les partis de gauche sont-ils prêts à aller dans le compromis ? Censureraient-ils toujours un premier ministre qui ne serait pas de gauche, comme ils l’avaient annoncé début septembre au moment de la nomination de Michel Barnier ? Officiellement, le PS refuse de répondre à la question, soucieux de maintenir la pression. Patrick Kanner rappelle tout de même que « censurer avant le discours de politique générale n’est pas une obligation ». « Ça dépendra de la façon dont le nouveau premier ministre s’ouvre à nous », ajoute-t-il.
Le secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, est plus ouvert et ne « censurera pas automatiquement ». « On juge sur pièce et on vote en fonction de ce qui est proposé », détaille l’ancien député du Nord, qui rappelle que son parti « a participé à un gouvernement avec le général de Gaulle » entre 1944 et 1946.
Pour LFI, tout compromis est une trahison
Alors que socialistes, communistes et écologistes cherchent des voies de passage pour sortir de la crise, LFI campe sur une position claire et intangible : tout compromis est une trahison. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon ne compte envoyer aucun courrier, ni appeler quiconque à l’Elysée. Et il barrera la route à toute personnalité hors NFP. Pour les « insoumis », Emmanuel Macron doit partir.
Jeudi, Jean-Luc Mélenchon a consacré la quasi-intégralité de son interview « au 20 heures » de TF1 à cette hypothèse, donnant le sentiment d’avoir lui aussi tourné la page Lucie Castets. « C’est lui qui fiche la pagaille, c’est lui qui bloque tout et ne veut entendre personne », a-t-il dénoncé au sujet du président de la République, convaincu qu’Emmanuel Macron « s’en ira par la force des événements ». Quelques minutes plus tôt, le locataire de l’Elysée écartait tout départ anticipé, promettant d’exercer son mandat « pleinement jusqu’à son terme ».
Pour LFI, une élection présidentielle anticipée est nécessaire pour une double raison essentielle : Jean-Luc Mélenchon doit devenir président pour abolir la Ve République. « Si on veut retrouver une situation de stabilité, il faut la démission du président, et revenir vers les électrices et les électeurs », justifie le coordinateur de LFI, Manuel Bompard. Cette perspective est balayée d’un revers de la main par le PS. « Nous n’y sommes pas favorables, assène Pierre Jouvet. Car elle créerait une instabilité et ne changerait rien à la situation. » Ou plutôt parce que le PS ne serait pas suffisamment prêt pour s’engager pleinement dans une campagne express ? « Non, ce n’est pas le sujet, promet-il. Jean-Luc Mélenchon peut croire qu’il est prêt, mais la seule qui est prête, c’est Marine Le Pen. »
Lire aussi | Des appels à l’union à gauche, mais des chemins opposés
De nouveau, les stratégies antinomiques entre le PS, qui ne veut pas être dans la contestation éternelle, et LFI, qui est prêt à dégainer l’argument récurrent fustigeant les « sociaux traîtres », fragilisent le NFP. L’alliance à gauche a perdu de son lustre, y compris chez les unionistes socialistes les plus fervents. Les opposants internes d’Olivier Faure sont, eux, ravis de sa prise de distance avec LFI, matérialisée notamment par ce projet d’accord de « non-censure », un vocabulaire qu’il n’avait pas osé utiliser jusque-là.
« Sortir le pays de la crise »
En évoquant « un premier ministre de gauche, mais pas automatiquement du NFP », Patrick Kanner a, de son côté, rendu furieuse Mathilde Panot. La présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, a déclaré, jeudi, sur LCI, que LFI censurera tout gouvernement qui ne sera pas issu du NFP. « Mais on veut gouverner ou pas ?, rétorque M. Kanner. Nous le voulons car nous avons des solutions pour le pays. Et ce qui nous intéresse, c’est sortir le pays de la crise. »
Le NFP est-il mort ? A ce stade, personne n’ose demander le divorce, alors que plane sur les parlementaires la menace d’une dissolution à l’été 2025. « Si certains s’écartent du NFP, ce n’est pas mon intention », minimise Manuel Bompard.
Lire aussi | Olivier Faure : avec LFI, « il y a une divergence fondamentale sur ce que nous voulons faire »
A part LFI, qui évoque encore Lucie Castets, les autres membres du NFP ne veulent plus soumettre le moindre nom à Emmanuel Macron pour Matignon. Ce qui n’empêche pas la haute fonctionnaire de poursuivre ses sorties médiatiques et sa tournée en France, comme si elle était encore en campagne. Il y a quelques jours, elle a lancé un appel à l’union de la gauche, en compagnie de Marine Tondelier. Jeudi, elle était en visite dans un hôpital de Tours. Un déplacement sur le thème des services publics prévu de longue date pour mettre en valeur l’alliance de la gauche et sa représentante. Hasard du calendrier, le gouvernement Barnier était tombé la veille. Lucie Castets résume assez bien la situation de la gauche :« Je suis lucide à court terme, déterminée pour la suite. »
Sandrine Cassini et Laurent Telo
Le Parti socialiste, reçu à l’Elysée, se met en rupture avec La France insoumise
Reçu vendredi par Emmanuel Macron, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, acte, de plus en plus, une fracture avec LFI.
Par Sandrine Cassini et Laurent Telo
Publié le 06 décembre 2024 à 17h53, modifié le 06 décembre 2024 à 17h55
Temps de Lecture 3 min.

Même les socialistes les plus proches d’Olivier Faure ont avalé leur croissant de travers, vendredi 6 décembre au matin, en écoutant son interview sur Franceinfo. De manière très surprenante, quelques heures avant d’être reçu à l’Elysée pour discuter de la formation d’un nouveau gouvernement, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS) s’est dit prêt à discuter avec les macronistes, et même la droite, sur la base « de concessions réciproques ». Il s’est dit aussi prêt à faire « des compromis sur tous les sujets », y compris sur l’abrogation de la réforme des retraites, hautement symbolique pour la gauche. Le patron du PS a ainsi évoqué « un gel » de la réforme, et non plus une abrogation immédiate, avec la nécessité d’organiser « une conférence de financement ». Une idée suggérée, cet été, par le député de l’Essonne, Jérôme Guedj, en rupture de ban avec Jean-Luc Mélenchon, mais qui avait, à l’époque, reçu un accueil glacial.
Deux jours après avoir fait chuter le gouvernement Barnier, issu de la droite donc, le changement de pied est spectaculaire. Trop sans doute… Olivier Faure a déstabilisé jusqu’à sa garde rapprochée, pas du tout au courant que leur patron irait si loin. Les mêmes qui, il y a quelques jours encore, rejetaient fermement la proposition de Gabriel Attal d’un accord de non-censure allant de Les Républicains (LR) au PS. Le patron du PS n’a prévenu personne de la tonalité de son interview matinale, au point que certains estiment qu’elle a été mal préparée. La fatigue aussi, peut-être… Pourquoi lâcher autant de lest avant le rendez-vous présidentiel alors que le PS n’a aucune garantie, voire peu de chance, de voir un des représentants du Nouveau Front populaire (NFP) être nommé à Matignon ? Ça a un peu tangué sur les boucles téléphoniques du PS.
Olivier Faure a donc été contraint de recadrer son propos, juste avant d’être reçu par le président de la République, à 12 heures. Il a réclamé, cette fois, « un premier ministre de gauche ». Une ligne, de nouveau ferme, répétée à la sortie du rendez-vous, agrémentée de garanties. Non, le PS ne participera pas « à un gouvernement dirigé par un premier ministre de droite ».
Lire aussi | récit négociations vendredi
Trop tard pour que Jean-Luc Mélenchon ne laisse passer l’occasion. A 12 h 08, le leader de La France insoumise (LFI) réagissait sur X : « LFI n’a donné aucun mandat à Olivier Faure, ni pour aller seul à cette rencontre, ni pour négocier un accord et faire des “concessions réciproques” à Macron et LR. Rien de ce qu’il dit ou fait n’est en notre nom ou en celui du NFP », a tancé le leader de LFI. Est-il marri que son ancien parti soit, pour une fois, au centre du jeu ? D’habitude, c’est lui qui imprime la cadence de l’union de la gauche sans requérir de permission. En septembre, il avait lancé le processus de destitution d’Emmanuel Macron, parasitant la réception du NFP et de Lucie Castets à l’Elysée, prévue quelques jours plus tard.
Le PS est « en train de faire le jeu de Macron »
Sans surprise, LFI a, dans un même cri du cœur, hurlé à la « trahison ». Pour l’eurodéputée Manon Aubry, Olivier Faure est « en train de faire le jeu d’Emmanuel Macron qui veut le scalp du NFP ». La mise au point opérée par le chef de file du PS, à la sortie de l’Elysée, n’a pas forcément rassuré Eric Coquerel : « Le PS fait n’importe quoi. Ils se sont mis dans une situation inaudible, ingérable, qui consiste à sauver le macronisme, en laissant entendre qu’ils étaient prêts à discuter d’une coalition », estime le président de la commission des finances de l’Assemblée. Le mal est fait, donc. Le NFP « n’est pas détruit », mais il vient de subir une sérieuse « entaille ».
Pour Jérôme Guedj aussi, la double sortie d’Olivier Faure est le signal annonciateur de « la grande confrontation » avec Jean-Luc Mélenchon qu’il prophétise depuis mai. « Cela bouge plus vite que prévu », remarque l’élu. Le chef de file du PS envoie aussi des signaux positifs à ses opposants, qui réclament une rupture nette avec LFI, en vue d’un éventuel congrès qui pourrait intervenir en 2025.
Olivier Faure n’est pas le seul à zigzaguer. La veille, sans aller aussi loin, Marine Tondelier avait, elle aussi, tendu la main aux autres forces du bloc central. Vendredi matin, elle minimisait son geste, symptôme de l’hétérogénéité des points de vue au sein du groupe écologiste, entre ceux qui veulent ouvrir la porte et les autres. Au point de se démarquer du patron du PS. « Je dis à Olivier Faure “attention”, je dis à Olivier Faure “vigilance” », précisait-elle sur BFM-TV, l’avertissant qu’Emmanuel Macron « enfermait le PS dans le camp de ceux qui méprisent les classes populaires ».
« On peut échanger avec les autres forces sur l’usage du 49.3, mais pas plus. Il est impératif de conserver la solidité du NFP comme l’alternative », juge la députée écologiste de Paris, Sandrine Rousseau. « Il ne faut pas donner le sentiment à Emmanuel Macron qu’il peut nous avoir à la découpe. Il faut faire bloc et exiger qu’il nomme le NFP », renchérit le porte-parole du groupe à l’Assemblée, et député des Yvelines, Benjamin Lucas. Sauf que depuis des semaines, le NFP avance de plus en plus en ordre dispersé. « Peut-être qu’avant de négocier avec les autres, il faut négocier avec les nôtres. On ne peut pas lâcher nos électeurs parce que les uns pensent à la présidentielle, les autres au Congrès [du PS]… », ajoute Benjamin Lucas. Renvoyant dos à dos « insoumis » et socialistes, entrés dans un duel fratricide de plus en plus tangible.
Sandrine Cassini et Laurent Telo
Aurélie Filippetti : « Face à l’extrême droite, la gauche doit assumer de se salir les mains dans un exercice de coalition »
Tribune
Aurélie FilippettiAncienne ministre de la culture
A force de se complaire dans des postures narcissiques, les forces républicaines françaises se rendent aveugles aux dangers politiques qui guettent la France et l’Europe, juge l’ancienne ministre socialiste de la culture dans une tribune au « Monde ».
Publié le 07 décembre 2024 à 05h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/07/aurelie-filippetti-face-a-l-extreme-droite-la-gauche-doit-assumer-de-se-salir-les-mains-dans-un-exercice-de-coalition_6434792_3232.html
Temps de Lecture 4 min.Offrir l’article Lire plus tardPartager
En 1941, dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui, Bertolt Brecht s’interrogeait : pourquoi, dans l’histoire, certains dangers – pourtant évidents – ont-ils été ignorés, débouchant sur les tragédies attendues, alors qu’ils auraient pu être évités ?
Son constat est sans appel : c’est de la qualité ou au contraire de la médiocrité des hommes qui affrontent ces événements que dépend l’issue heureuse ou tragique de l’histoire. Ainsi, un petit malfrat de bas étage ne reste qu’un petit malfrat s’il n’a pas en face de lui des hommes puissants qui soudain acceptent de se comporter mal. Aujourd’hui, force est de constater que la dernière phrase de la pièce de Brecht semble avoir été oubliée : « Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds. Le ventre est encore fécond… »
Voyons-nous ce qui se passe sous nos yeux ? Voulons-nous enfin apprendre à voir ? A quoi nous sert d’avoir fait étudier l’histoire à nos enfants, d’avoir cultivé le devoir de mémoire, d’avoir brandi des « plus jamais ça » pour ne pas être capables d’agir au moment où il le faut, comme tétanisés par la tragédie qui vient ?
C’est par un déferlement de petits narcissismes qu’est arrivé le danger. Narcisse est celui qui, à force de contempler son reflet dans l’eau d’un étang, finit par tomber dans l’onde et s’y noyer. Le narcissisme est un vice fatal : certes il procure l’ivresse bénigne de la contemplation de sa propre image, mais il fait aussi de nous des êtres irresponsables, aveugles au danger alentour.
En politique, le narcissisme, qu’il soit du côté du pouvoir ou du côté de ceux qui souhaitent y accéder, est un mal banal et sans conséquence, sauf dans le cas de conjonctures exceptionnelles et dangereuses. Car, quand la démocratie est en danger, la satisfaction des postures devient synonyme de grand péril.
Remettre la politique au service de l’intérêt général
Voyons plutôt. La dissolution précipitée avait révélé la volonté ferme des Français de ne pas donner le pouvoir au Rassemblement national [RN] en refusant de confier une majorité à ce parti. C’était là la seule leçon claire des élections législatives.
Pourtant, c’est la voie exactement contraire qui a d’abord été empruntée par Emmanuel Macron : en choisissant un premier ministre issu d’un parti qui avait refusé de faire barrage au RN, il a fait de la majorité au pouvoir le jouet du parti dont les Français ne voulaient pas pour gouverner. Il était évident dès lors que ce dernier ferait danser le gouvernement à sa guise.
Pour éviter de donner au RN le pouvoir de vie ou de mort sur le gouvernement, la gauche – excepté La France insoumise[LFI], car leur attitude interdit de pouvoir travailler avec eux – doit maintenant proposer un contrat de gouvernement, avec des lignes claires et écrites, permettant de gérer au mieux le pays pour les deux années à venir avec les élus du parti présidentiel et les centristes, ou la droite réellement républicaine. Un véritable contrat de gouvernement, et non pas un projet maximaliste et irréalisable. C’est dans un texte négocié qu’en seront définies les grandes lignes dans chaque domaine, afin qu’aucune polémique ne vienne en perturber le cours.
Il s’agirait évidemment de faire redescendre la politique à un niveau pragmatique et concret, de la remettre au service des Françaises et des Français, au service de l’intérêt général, et de mettre un terme à la romantisation (encore du narcissisme…) dans laquelle elle se complaît et se noie. Non, pas de grande révolution, pas de grand soir, mais pas non plus de remise en cause de l’Etat de droit. Pas de bouleversement économique majeur, mais une remise à jour des priorités (l’école, la recherche, la défense, l’université) et une volonté de tenir bon pendant deux années qui s’annoncent difficiles pour l’économie européenne.
Certes, pour les partis de gauche et écologistes, c’est une option courageuse, dans un contexte où LFI ne manquera pas de les accuser de trahison. Mais nous avons vécu suffisamment de déceptions pour savoir qu’il vaut mieux être honnêtes et assumer le caractère exceptionnel du danger : la situation exige qu’il y ait un gouvernement en France.
Responsabilité européenne
Face au chaos politique, la tentation du narcissisme est celle du « moi je », d’incarner le sauveur suprême, l’homme providentiel. Chacun pense que la chance, le hasard, ou la nécessité, pour les moins lucides, lui permettra d’avoir « son tour ». Or l’expérience amère de Michel Barnier montre que des gouvernements de hasard n’ont aucune chance de résister à la violence politique intrinsèque du Rassemblement national et du populisme.
Face au déchaînement du chaos, il faut une méthode et un discours. Du logos. Alors que ceux qui pensaient que la Ve République nous protégerait à jamais de l’instabilité lisent dans le chaos actuel l’horreur du régime parlementaire, il faut montrer que le parlementarisme peut ne pas être étranger à l’esprit de responsabilité. Pour cela, les élus des partis de gauche doivent se rappeler les leçons de l’histoire : à jouer avec l’extrême droite ou avec les staliniens, on finit soit avec eux, soit morts dans un fossé ou dans les fossés de l’histoire.
La seule attitude de la gauche face à l’extrême droite doit être de dire non. Pas un non-narcissique qui se drape dans une posture de refus de tout compromis et finit par donner les clés au RN. Mais un non de responsabilité qui assume de se salir les mains dans un exercice de coalition avec ceux qui ne pensent pas comme nous. Un non qui, sachant où est le plus grand danger, le danger absolu, sait aussi que l’on ne peut l’éviter seul. « Apprenez à voir », c’est aussi « apprenez à agir ». C’est la leçon de Brecht.
Lire aussi l’entretien | Paul Magnette, président du Parti socialiste belge : « La règle du jeu politique française rend très difficile la démocratie parlementaire »
Car la responsabilité est européenne : le chaos politique ne menace pas seulement la France. Avec l’élection de Donald Trump, la guerre de Vladimir Poutine, l’agressivité économique de la Chine, l’Europe a plus que jamais besoin d’une boussole. Economiquement, politiquement. Pour garantir son autonomie industrielle, scientifique et militaire, la France a un grand rôle à jouer. C’est maintenant qu’il faut agir, avec l’Allemagne – dont l’insécurité politique et l’affaiblissement économique actuels sont aussi de très mauvais augure – pour nous sortir ensemble d’une période critique.
Le narcissisme politique, c’est aussi ne regarder que ses propres problèmes et ne plus voir ceux qui nous dépassent, tout aussi menaçants. C’est être incapable de voir que la solution est autour de nous, au-delà des frontières de notre camp, des frontières de notre pays, des frontières de notre idéologie ou de nos certitudes. Il n’est pas trop tard : c’est parfois au cœur des situations les plus critiques que l’on trouve la volonté et l’énergie du sursaut.
Aurélie Filippetti est ancienne ministre de la culture (2012-2014).