« Emmanuel Macron est le premier responsable de cette situation politique inédite et hasardeuse »
Chronique
Alors que les appels à la démission se multiplient, le chef de l’Etat va tenter d’apparaître comme le garant des institutions, retrouvant la position centrale dont il ne peut se passer. Mais lui qui espérait recomposer la vie politique française a accéléré sa décomposition, analyse Solenn de Royer, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Publié le 05 décembre 2024 à 10h57, modifié le 05 décembre 2024 à 12h15 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/12/05/censure-du-gouvernement-barnier-le-president-de-la-republique-est-le-premier-responsable-de-cette-situation-politique-inedite-et-hasardeuse_6431210_823448.html
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Et le gouvernement Barnier est tombé. Avec 331 voix, le premier ministre issu des Républicains (LR) a été censuré par les députés, la gauche et l’extrême droite ayant mêlé leurs voix pour le renverser. L’ancien commissaire européen quitte donc Matignon, moins de trois mois après y être entré, devenant le deuxième chef de gouvernement de la Ve République à ne pas pouvoir échapper à la censure, après Georges Pompidou en 1962. Une sanction historique, qui vient confirmer, s’il en était besoin, l’échec cuisant de l’opération dissolution, déclenchée par Emmanuel Macron le 9 juin.
Car afin de justifier sa décision, le président avait expliqué qu’il s’agissait d’éviter la censure du gouvernement Attal sur le budget, attendue pour l’automne. Avant toute chose ne pas subir, expliquaient alors ses exégètes élyséens. Six mois plus tard, c’est exactement le scénario redouté qui se produit : le gouvernement se voit censuré sur le budget de la « Sécu », la boucle est bouclée.
Mais quels dommages au passage : une période de stress et de tension pour le pays, alors que le Rassemblement national (RN), grand vainqueur des élections européennes, n’avait jamais semblé aussi proche du pouvoir ; un scrutin législatif organisé à la va-vite sans que le débat démocratique puisse s’élancer ; des semaines de vacance du pouvoir, avec un gouvernement cantonné aux affaires courantes, alors que les déficits continuaient de se creuser ; un RN devenu maître du jeu, tant pour gouverner (Barnier a en partie cédé à ses revendications) que pour censurer (la gauche a accepté d’être coresponsable de la censure avec lui) ; un affaissement de l’image de la politique… Et, finalement, tant de temps perdu, au détriment des Français, pour revenir à la case départ… Tout ça pour ça !
Responsabilités des partis
En boomerang, la pression est revenue sur Emmanuel Macron qui, avec cette décision « insensée, en ceci qu’elle n’a pas de sens », comme la décrivait l’ex-député (Renaissance) de Paris Gilles Le Gendre, s’est lui-même mis dans une seringue. Depuis l’Arabie saoudite, le chef de l’Etat a assuré qu’il n’avait nul regret, assumant d’avoir voulu « redonner la parole au peuple » et renvoyant la « responsabilité » de la situation au « peuple français », qui a voté les 30 juin et 7 juillet. Le président de la République a toujours refusé de prendre sa part dans l’échec de l’opération qu’il a entreprise. « Au soir du second tour, ce sera la faute de personne », clamait-il entre les deux tours des législatives, alors que la possibilité d’une victoire du RN le 7 juillet prenait corps, avant d’être évitée grâce au front républicain.
Censure du gouvernement Barnier : le récit d’un échec annoncé
Et aujourd’hui, « la faute » à qui, alors ? Les partis ne pourront pas s’exonérer de leurs responsabilités, au regard de l’histoire. Les circonstances politiques et financières exceptionnelles auraient mérité qu’un certain nombre de clivages et de postures soient mis entre parenthèses, afin d’imaginer en bonne intelligence comment résorber ce déficit abyssal, qui fragilise la souveraineté de la France. Prisonniers de leurs alliances (Parti socialiste et La France insoumise), de leurs intérêts de court terme ou de leurs stratégies pour la prochaine présidentielle, ils n’ont pas su rechercher de véritables compromis, refusant dans un élan démagogique sans cesse renouvelé d’être comptables des efforts demandés aux Français.
Pour chacun, il y a un prix à payer. En choisissant la censure, Marine Le Pen a balayé des années de « normalisation » à marche forcée, renouant avec les accents antisystème de son parti. Quant au Parti socialiste, qui a appelé à un sursaut « moral », il n’a pas hésité à voter avec l’extrême droite. De son côté, Michel Barnier s’est sans doute montré trop rigide, maladroit, loin de la réputation de négociateur hors pair qui l’avait précédée.
Retour à l’envoyeur
Mais le président de la République, qui n’a pas supporté sa défaite aux européennes, est le premier responsable de cette situation politique inédite et hasardeuse, dont nul n’est capable de prédire l’issue. En coupant le fil entre le vote des Français, qui avaient placé en tête le Nouveau Front populaire, et son choix d’un premier ministre issu d’un parti ultra-minoritaire, LR, il lui a coupé les ailes d’emblée, le privant de l’essentiel de sa légitimité.
Puis, en signalant, en public ou en privé, qu’il ne partagerait pas les choix budgétaires du gouvernement, qui menaçait son bilan, il ne l’a pas vraiment aidé à s’installer. Au fond, M. Macron n’est pas fâché de voir partir cet ancien ministre de Jacques Chirac qu’il avait cru malléable et docile mais qui, sous ses airs policés, lui avait imposé une cohabitation véritable, ce qu’il n’a pas supporté.
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S’il veut éviter le même scénario avec un premier ministre issu d’une autre famille que la sienne, le président aura la tentation de choisir un homme de confiance. Mercredi, le nom de Sébastien Lecornu – parmi d’autres – revenait avec insistance, pour prendre la tête d’un gouvernement resserré, composé de poids lourds politiques (Gérald Darmanin, Laurent Wauquiez, etc.). Mais nommer un macroniste cinq mois après l’échec du macronisme aux européennes et aux législatives serait perçu comme une forme de provocation par tous ceux qui n’ont pas oublié le message du 7 juillet.
Retour à l’envoyeur, cette censure fait entrer le pays, désormais menacé d’instabilité chronique, en terrain inconnu. « Le président aime bien mettre la voiture dans le fossé pour ensuite l’y sortir », fait valoir un ancien ministre. Cette fois, y parviendra-t-il ? Alors que les appels à la démission se multiplient, M. Macron va tenter d’apparaître comme le garant des institutions, un repère sur fond de désordre parlementaire, retrouvant la position centrale dont il ne peut se passer. Mais lui qui espérait recomposer la vie politique française a accéléré sa décomposition, et se retrouve aujourd’hui face à un champ de ruines.
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Mercredi, en Arabie saoudite, comme en écho de ce qui l’attendait en France, le président a déambulé entre les ruines du site archéologique de Hegra. Entourée d’un rempart de 3 kilomètres, la cité nabatéenne abrite un tombeau rupestre monumental connu sous le nom de « château solitaire ». Une légende noire, véhiculée par le Coran, entoure ce site, longtemps considéré comme maudit, parce que les peuples y ont mystérieusement disparu, avant d’être oubliés pendant vingt siècles.