« La voix de Gisèle Pelicot ne doit pas se perdre dans l’offensive qui veut interdire à l’école d’aborder la question des rapports hommes-femmes »
Chronique
Philippe BernardEditorialiste au « Monde »
Les terribles audiences du procès des viols de Mazan ne peuvent pas rester sans conséquence sur la société, au moment où celle-ci prend conscience que toutes les trois minutes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle, affirme Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.
Publié aujourd’hui à 05h30 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/08/la-voix-de-gisele-pelicot-ne-doit-pas-se-perdre-dans-l-offensive-qui-veut-interdire-a-l-ecole-d-aborder-la-question-des-rapports-hommes-femmes_6436201_3232.html
Certaines grandes affaires criminelles laissent pour l’histoire une plaidoirie mémorable, un aveu inattendu ou un verdict retentissant. Du procès des viols de Mazan, chacun retiendra la leçon de courage et de justice de Gisèle Pelicot, sa détermination à affronter ses agresseurs au grand jour, parce qu’elle « ne veu[t] plus » que les femmes victimes de viol « aient honte ». Mais, au-delà de leur effet d’effarement et de questionnement sur le comportement des hommes, les terribles audiences de la cour criminelle du Vaucluse ne peuvent pas rester sans conséquence sur la société dont elles ont révélé des faces cachées. « Par votre verdict, vous signifierez (…) qu’il n’y a pas de fatalité à subir pour les femmes et pas de fatalité à agir pour les hommes, a conclu, mercredi 27 novembre, à l’adresse de la cour, le ministère public chargé de porter l’accusation. Et vous nous guiderez dans l’éducation de nos fils. »
Au même moment, au Sénat, le ministre délégué à la réussite scolaire, Alexandre Portier, déclarait que le futur programme d’« éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité », n’est « en l’état pas acceptable ». M. Portier ne faisait que relayer la campagne des milieux catholiques ultra-conservateurs et de l’extrême droite contre un texte en cours de finalisation, qui vise à concrétiser l’obligation, rarement effective, d’assurer « au moins trois séances annuelles » d’information et d’éducation à la sexualité dans les écoles, collèges et lycées prévue par une loi de 2001.
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Sous prétexte que ce programme, très prudent, aborde la notion de consentement (en CE2), qu’il ne fait l’impasse ni sur l’existence de familles homoparentales, ni sur la différence entre genre, sexe et orientation sexuelle, ni sur l’existence des violences sexistes et sexuelles, il est accusé de faire entrer à l’école la prétendue « théorie du genre » (une expression destinée à caricaturer les « études de genre »). Un véritable « viol des consciences et de l’intimité », tonne Ludovine de La Rochère, présidente du Syndicat de la famille, nouvelle appellation de la « Manif pour tous ». Le très officiel Secrétariat général de l’enseignement catholique n’est pas en reste, qui demande que le programme soit « profondément remanié ».
Ne pas laisser les élèves seuls
Dix ans après une offensive comparable qui avait obligé l’éducation nationale à retirer les « ABCD de l’égalité », programme de sensibilisation aux stéréotypes de genre accusé d’enseigner la masturbation aux enfants et d’inciter à leur travestissement, la montée en puissance de l’extrême droite et de ses fake news ne rend le danger que plus grand.
Avec la chute du gouvernement Barnier, le pataquès qui a suivi les propos de M. Portier – Anne Genetet, sa ministre de tutelle l’a désavoué et soutenu le texte – n’est vraiment plus la question. L’important est que la voix de Gisèle Pelicot et la prise de conscience qu’elle a déclenchée ne se perdent ni dans le tourbillon de la crise politique ni dans l’offensive qui veut interdire à l’école d’aborder pleinement la question des rapports hommes-femmes. Surtout au moment où la société prend conscience que toutes les trois minutes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle, que 20 % des collégiennes disent avoir été victimes de cyberviolence, qu’à 12 ans, près d’un enfant sur trois a accédé au porno. Bref, que l’urgence est de ne pas laisser les élèves seuls aux prises avec les réseaux sociaux, les harceleurs et autres agresseurs et exploiteurs du sexe.
« La question des risques a toujours été mise en avant pour justifier l’éducation sexuelle : d’abord, le risque de grossesse et de maladies sexuellement transmissibles, puis la prévention des risques de maltraitance et d’agression. Ses adversaires, eux, se mobilisent au nom du “risque” de libération sexuelle, analyse Claude Lelièvre, historien de l’éducation et coauteur de Les Profs, l’école et la sexualité (Odile Jacob, 2005), qui rappelle que la loi qui l’a généralisée en 2001 portait sur l’interruption volontaire de grossesse. L’affaire de Mazan est un rappel à l’ordre. Elle interroge la conscience de chaque éducateur, parent et enseignant, et peut les amener à se mobiliser, à se demander ce qu’ils font pour éviter le genre de comportement qu’elle a révélé. »
« On revient de loin »
Ce ne serait pas la première fois qu’un événement touchant la sexualité ferait bouger la société. En 1978, l’avocate Gisèle Halimi avait obligé la France à regarder en face la question du viol, en faisant entendre la parole de deux campeuses attaquées et violées en pleine nuit dans une calanque près de Marseille. La loi de 1980, confortant la qualification criminelle du viol, avait suivi.
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En 1973, l’introduction de l’« information sexuelle » dans l’enseignement secondaire – en cours de biologie ! – résultait du débat national consécutif au « tract du docteur Carpentier ». Intitulé « Apprenons à faire l’amour, car c’est le chemin du bonheur », ce joyeux résumé d’éducation sexuelle élémentaire, distribué à la sortie de lycées au grand dam de parents d’élèves, avait valu à son auteur, un médecin généraliste, un an d’interdiction professionnelle et des poursuites pour « incitation des jeunes à la débauche », tandis qu’une professeure qui l’avait lu en classe avait été sanctionnée.
« On revient de loin, commente Claude Lelièvre. Pendant des décennies, un silence de plomb a prévalu dans les familles comme à l’école. Et même aujourd’hui, les parents comme les enseignants adoptent souvent une stratégie d’évitement. Sauf quand un événement les bouscule. » Entre la vague d’indignation et d’interrogations déclenchée par le procès Pelicot et celle des fake news de l’extrême droite, électoralement porteuses – Donald Trump n’a-t-il pas affirmé pendant sa campagne victorieuse que des transitions de genre étaient opérées à l’insu des parents dans des écoles publiques ? –, l’éducation au respect et au consentement entre hommes et femmes trouvera-t-elle son chemin ?