Pesticides : « La recherche de compromis, accompagnée d’une indemnisation des victimes, doit cesser d’être pensée comme l’unique solution »
Tribune
Hélène PetonProfesseure de management
La professeure de management Hélène Peton met en lumière, dans une tribune au « Monde », les troublants parallèles dans la manière de traiter les affaires liées aux pesticides et à l’amiante par les pouvoirs publics : déni du risque et lenteur des réactions
Publié hier à 10h00 Temps de Lecture 2 min https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/07/pesticides-la-recherche-de-compromis-accompagnee-d-une-indemnisation-des-victimes-doit-cesser-d-etre-pensee-comme-l-unique-solution_6435086_3232.html
Biodiversité et agriculteurs ne sont plus les seules victimes de l’usage intensif des pesticides. Récemment, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides a reconnu, le 9 octobre 2024, la contamination in utero de l’enfant d’une fleuriste, mort quelques années plus tard d’une leucémie. Pourtant, ni ces fleurs meurtrières ni toutes les autres preuves de contamination n’ont pour l’instant remis en cause l’utilisation massive des pesticides, alors même que leur toxicité sournoise touchera potentiellement tout un chacun.
On peut faire un parallèle avec l’amiante et ses 100 000 morts, dont la dangerosité était avérée dès les années 1970, mais qui n’a été interdit en France qu’en 1997. Comment expliquer un tel manque de réactivité ? Nous avons cherché à le comprendre en analysant les modalités de prise de décision publique sur ces deux sujets.
Première explication, la démonstration d’un lien de causalité entre l’utilisation d’un produit et la survenue d’une maladie est difficile. Ces pathologies sont souvent multicausales et les symptômes se déclarent des années après la contamination. Deuxième explication, le débat scientifique est perturbé par d’autres enjeux, principalement économiques, avec la question du maintien de l’emploi comme ancrage principal.
Un intérêt démontré pour le statu quo
Face à ces défis, les pouvoirs publics ont cherché à temporiser en multipliant les avis d’experts. Le comité permanent amiante, créé sous l’égide du ministère de la santé en 1982, et perçu alors comme un progrès majeur dans la gestion des problèmes sanitaires, affichait ainsi une composition multipartite censée refléter toutes les opinions.
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Dominé par des représentants des industries productrices et utilisatrices d’amiante, il est cependant devenu un cas d’école de comités ad hoc chargés de gérer une controverse mais transformés en groupe de pression. Le comité a ainsi financé toutes sortes d’études parcellaires et contradictoires, donnant l’impression de s’investir pour établir une vérité, mais en créant volontairement une impression de brouillard, en repoussant intentionnellement le moment d’une prise de décision.
Dans le cas de l’amiante, cette action de lobby déguisé a été largement documentée. Le même phénomène s’est malheureusement reproduit pour les pesticides. Les comités d’experts, français et européens, multiplient à l’infini les études avec des périmètres restreints, soutenus par des syndicats professionnels ayant un intérêt démontré pour le statu quo.
La dangerosité des pesticides est aujourd’hui avérée
Dans les deux cas, alors que les études et contre-études se succèdent, les lobbys, très actifs, tiennent des discours analogues : une éventuelle interdiction de ces produits « mettrait la France à genoux ». Dans une période de crise, « on ne peut se le permettre ». Les pouvoirs publics n’ont d’ailleurs, ni pour l’amiante ni pour les pesticides, évoqué leur possible interdiction dans la feuille de route donnée au départ aux comités d’experts. A contrario, il leur demande de trouver des solutions pour une utilisation qui allie maintien de l’activité et faible impact sanitaire.
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Les syndicats de salariés présents au sein du comité amiante ont tout particulièrement été enfermés dans ce questionnement. Les remises en cause de l’usage du produit ont été cantonnées à des territoires et à des métiers spécifiques, dans un contexte où la préservation de l’emploi était un leitmotiv. Centrer le débat de cette manière a conduit les experts à ne pas s’interroger sur de potentiels effets plus larges et plus diffus, repoussant d’autant les mesures nécessaires.
Mais c’est la délégation de sujets aussi complexes à des comités d’apparence indépendante, qui, selon nos recherches, pose le plus problème. Déléguer les décisions à des comités ne sert pas d’abord, comme affiché, à rechercher des compromis optimaux mais à transférer les responsabilités. Dans ce type de contexte, la recherche de compromis, accompagnée d’une indemnisation des victimes, doit cesser d’être pensée comme l’unique solution. La dangerosité des pesticides pour la santé humaine est aujourd’hui avérée. Plutôt que d’anticiper les décès avec un fonds dédié, accélérons le changement en investissant dans l’accompagnement des professionnels pour qu’ils parviennent à se passer des pesticides.
Hélène Peton est professeure de management à l’université Paris-Est Créteil.