Aides sociales, les pauvres plus isolés

« On est mis de côté » : la solidarité nationale s’éloigne des pauvres, alerte le Secours catholique

L’association documente, dans son rapport annuel sur la pauvreté publié jeudi, les difficultés grandissantes pour accéder aux prestations sociales. 

Par Claire Ané (Metz, envoyée spéciale)Publié le 14 novembre 2024 à 00h01, modifié le 14 novembre 2024 à 14h07

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/11/14/on-est-mis-de-cote-la-solidarite-nationale-s-eloigne-des-pauvres-alerte-le-secours-catholique_6392620_3224.html

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Au cours d’un pique-nique solidaire organisé par des associations (dont le Secours catholique), en Isère, en juillet 2023.
Au cours d’un pique-nique solidaire organisé par des associations (dont le Secours catholique), en Isère, en juillet 2023.  MOURAD ALLILI / SIPA

Ils sont une dizaine d’habitants du quartier populaire de Borny, à Metz, à se retrouver pour des ateliers « parole et bricole » organisés par le Secours catholique. Pendant plusieurs semaines, ils ont planché pour le rapport sur la pauvreté que l’association a publié, jeudi 14 novembre, sous le titre « Quand la solidarité s’éloigne ». Rassemblés autour d’un café au rez-de-chaussée d’une petite barre HLM, ils racontent des services publics de moins en moins aidants et de plus en plus distants.

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Plusieurs ont vu une prestation sociale soudainement stoppée, sans préavis. Sylvie M. (les personnes interrogées ont souhaité rester anonymes), 61 ans, a reçu en février une quittance de loyer passée de 250 à 500 euros : « En appelant la CAF, j’ai appris que j’étais privée d’APL le temps de rembourser une dette de 780 euros. J’ai beaucoup insisté, mais personne n’a jamais su me dire d’où venait cette dette », s’émeut l’auxiliaire de vie en invalidité, qui anime bénévolement cet atelier.

La fille et le futur gendre de Valérie, parents d’un jeune enfant, viennent de subir ce qu’ils considèrent eux aussi comme une injustice : « Leur revenu de solidarité active [RSA] n’a pas été versé. La CAF a répondu à ma fille qu’ils n’y ont plus droit, parce que, selon France Travail, ils auraient créé leur entreprise, ce qui n’est pas le cas », explique cette aide de vie de 55 ans, actuellement au chômage. Huguette, 65 ans, n’a pas été prévenue par la Sécurité sociale qu’elle avait oublié de signer un formulaire, ce qui a retardé le renouvellement de sa complémentaire santé solidaire. « C’est moi qui ai fini par demander ce qu’il se passait, après un mois d’attente… »

« Maintenant, on parle avec l’ordinateur »

S’ils peuvent se faire accompagner par des assistantes sociales, ils déplorent le manque d’interlocuteurs dans les différents organismes, qui les oblige à solliciter leurs enfants ou leurs voisins, dont ce n’est pas le rôle. « Avant, à la Sécu, il y avait des guichets. On attendait, mais on rencontrait quelqu’un. C’était mieux pour nous qui ne sommes pas nés avec l’informatique », se remémore Chantal, 71 ans, cuisinière de collectivité à la retraite. « Maintenant, on parle avec l’ordinateur », ironise Valérie. Les échanges téléphoniques s’avèrent eux aussi compliqués. « On me dit souvent “Madame, vous ne comprenez pas”, ou qu’il manque un papier, même si c’est faux », témoigne Sylvie M.

Pour Robert, ancien garde forestier de 80 ans, la raison est simple : « Toutes les administrations essaient de faire des économies. » Lui-même a renoncé, en raison d’un dialogue de sourds avec la caisse de retraite, à la pension qu’il aurait dû toucher pour des emplois d’été dans sa jeunesse.

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« Nous, les pauvres, on dérange, on est vus comme les pestiférés de la société », analyse leur texte commun. « On se sent mis de côté, exclus. Nous vivons presque tous seuls, cela nous coupe de la sociabilité. Et la solitude peut mener à la dépression », insiste Sylvie M. Ils écrivent leur colère d’être considérés comme « des assistés »« des profiteurs »« On passe notre temps à se battre. Sinon, on coule », constate au contraire Sylvie D., qui tient à souligner que malgré son hémiplégie, elle a « toujours travaillé », comme employée de blanchisserie.

« La stigmatisation des “assistés” »

Dans son rapport annuel, le Secours catholique documente et éclaire « le parcours du combattant » des personnes pauvres : il commence par le « durcissement des critères d’éligibilité décidé ces dernières années par le gouvernement », concernant l’APL, le RSA et les allocations-chômage, et les difficultés des étrangers à obtenir et renouveler un titre de séjour : en Ile-de-France, il faut compter « deux ans à deux ans et demi » auprès de la préfecture. S’y ajoute l’éloignement géographique des services publics, doublé d’une moindre qualité d’action : « L’administration n’est plus à disposition pour orienter, conseiller et accompagner, mais se limite essentiellement à traiter des dossiers, verser des prestations et contrôler les usagers. »

La dématérialisation, qui est aussi « une déshumanisation », joue aussi un rôle important. « Le dédale dans lequel les écrans nous font plonger, sans une main ni une voix pour nous guider, peut constituer une forme de maltraitance institutionnelle », écrit l’association. Didier Duriez, élu président du Secours catholique en juin, cite enfin « la stigmatisation des migrants et des “assistés”, en ces temps où le président dit qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, et que les aides coûtent “un pognon de dingue” ».

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Les effets de cet « effritement » de la solidarité sont tangibles, selon l’association : la pauvreté s’accroît, tant parmi le million de personnes qu’elle a accueillies en 2023 que dans la population générale, selon les derniers chiffres publiés par l’Insee. Plus d’un quart des ménages qui se tournent vers le Secours catholique n’ont aucune ressource. S’ils demandent d’abord de l’aide pour se nourrir (46 %), et pour régler loyer et factures (17 %), ils sont de plus en plus nombreux à solliciter une aide aux démarches administratives (13 %, soit une hausse de 7 points en dix ans).

« Remettre de l’humain dans le système »

Surtout, ils sont de plus en plus nombreux à ne pas recourir aux aides auxquelles ils ont droit : le taux de non-recours au RSA a ainsi bondi, en dix ans, de 26 % à 36 % parmi les personnes accueillies par l’association. Et il a progressé dans les départements qui ont expérimenté en 2023 l’obligation, pour les allocataires, d’effectuer quinze heures d’activité par semaine. Quant au non-recours aux allocations familiales, il atteint 24 % parmi les ménages français éligibles, et 42 % chez les ménages étrangers, « contrairement à bien des idées reçues », notent les auteurs.

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A l’unisson des participants aux ateliers de Metz, Didier Duriez appelle à « remettre de l’humain dans le système ». C’est le message que le président du Secours catholique a fait passer au ministre des solidarités, Paul Christophe, auquel il a remis le rapport mercredi soir. « La lutte contre la pauvreté et l’exclusion représente moins de 4 % des dépenses de la protection sociale, à laquelle les Français sont très attachés. Appuyons-nous sur ce qui les rassemble, plutôt que de les diviser et de risquer la colère populaire », fait valoir M. Duriez.

Claire Ané (Metz, envoyée spéciale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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