Un nouveau « paysage sexuel », plus lumineux, marqué par la puissance des luttes et des engagements des femmes pour faire valoir leurs droits et leur dignité

Sexualité des Français : « Une révolution est en marche, mais évitons l’angélisme »

Tribune

Joëlle MignotPsychologue

La sexologue Joëlle Mignot se réjouit, dans une tribune au « Monde », de l’enquête de l’Inserm sur la sexualité des Français, qui montre une prise en compte croissante des notions d’autonomie, de consentement et du plaisir féminin. Mais elle met en garde : le « besoin de dominer » et le risque de violence perdurent.

Publié le 03 décembre 2024 à 16h34, modifié le 05 décembre 2024 à 08h35 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/03/sexualite-des-francais-une-revolution-est-en-marche-mais-evitons-l-angelisme_6427801_3232.html

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La quatrième enquête scientifique sur la sexualité des Français, dont l’Inserm vient de faire connaître les résultats le 13 novembre, décrit un nouveau « paysage sexuel », plus lumineux, marqué par la puissance des luttes et des engagements des femmes pour faire valoir leurs droits et leur dignité. Véritable boussole pour une société en mutation, l’évolution des mentalités, constatée par les chiffres, vient confirmer ce que les cliniciens entendent en consultation.

Apparaissent en effet diverses transformations, tel un rapprochement des questions de santé sexuelle du respect des droits humains avec la diffusion des notions d’autonomie et de consentement. La conscience sexuelle individuelle s’étend avec une meilleure prise en compte du corps et des plaisirs qu’il permet d’éprouver. Enfin, certains tabous tombent, permettant une plus grande fluidité des orientations, des pratiques et des normes sexuelles.

La diversification des pratiques (masturbation, sexe oral, rapports anaux) à tous les âges, constatée par cette enquête scientifique, confirme également l’expérience des professionnels de la santé sexuelle : le rapport intime au corps dans un esprit de plus grande liberté est en pleine évolution. Exemple emblématique, la masturbation féminine a été décrite dans la littérature érotique, mais elle est longtemps restée dans l’enfer des bibliothèques.

La jouissance comme une expérience personnelle

Aujourd’hui, la masturbation n’est plus un tabou : 72,9 % des femmes en 2023 contre 42,4 % en 1992 déclarent l’expérimenter. Autrefois apanage des hommes, l’autoérotisme se dégage de la honte pour favoriser le plaisir pour soi et par soi. Et les demandes évoluent. Celles qui consultaient pour une difficulté de plaisir, de désir, pour des douleurs viennent maintenant pour mieux se connaître… Elles intègrent plus facilement cette dimension de l’autoérotisme comme une évidence de leur bien-être sexuel.

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L’autonomie que les femmes ont gagnée face à leur plaisir procède de la grande révolution survenue dans les années 1970 qui a permis la diffusion de la contraception et l’adoption de la loi sur l’avortement. Une distinction était alors établie entre la sexualité de procréation de celle de récréation.

Quarante ans plus tard, pour de nombreuses femmes, une étape décisive est franchie. Les diktats de la relation hommes-femmes fondés sur la domination et le modèle intériorisé du rapport sexuel « préliminaires-pénétration-éjaculation »apparaissent dépassés. S’installe dès lors une plus grande capacité à accepter la jouissance comme une expérience personnelle et transformatrice.

Accéder à son intimité sans pression ni contrainte

Les femmes ont appris à ne plus « se donner » si elles ne le souhaitent pas. La dissociation plaisir clitoridien/plaisir vaginal s’est effacée au profit d’une vision plus globale de la volupté, confirmée par les études physiologiques… Dans le couple, le refus du rapport, considéré auparavant comme un trouble du désir, prend un tout autre sens : une exigence de respect et de reconnaissance.

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L’intériorisation de la notion de consentement est donc une avancée majeure pour l’égalité et le respect des droits humains dans la sexualité humaine. La libération de la parole et l’information médiatisée autour du clitoris ont fait prendre conscience à beaucoup de femmes de leur droit au plaisir, de la nécessité de se sentir en sécurité, respectée dans leurs choix et leurs émotions.

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La liberté de disposer de son corps n’est plus un vain mot, et les femmes l’expriment dans les consultations : l’exploration personnelle de leurs ressentis sexuels, longtemps guidée par des interdits, devient le vecteur de la découverte de nouveaux plaisirs, souvent plus intenses, plus variés. Accéder à son intimité, en explorer les zones les plus sensibles, devient un jeu dans des moments privilégiés de leur vie, sans pression ni contrainte…

Les femmes se réapproprient leur corps

Si la quête de l’orgasme reste pour beaucoup le but à atteindre, le chemin pour y parvenir devient une aventure positive et constructive. L’avènement des sex-toys plus démocratisés (même s’ils ont existé de tout temps) et la levée du secret de leur utilisation ont procédé de cette prise de conscience plus éclairée. Les femmes se réapproprient leur corps, elles s’autorisent, elles se libèrent aussi de la honte, de l’autojugement, des sentiments d’humiliation qui ont trop longtemps été source d’anxiété.

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Mais évitons l’angélisme. Face à cette liberté gagnée, les déclarations divergentes des hommes et des femmes sur le nombre de partenaires – plus élevé chez les hommes – signale l’importance de la performance et de la conquête, qui rassurent la virilité. L’argument, « les femmes ne déclarent que les hommes qui ont compté », suggéré par certains commentateurs de l’étude, n’est-il pas la persistance d’un stéréotype de pureté des sentiments lié à la représentation de la féminité ?

Il leur interdirait de parler d’un amour de passage, pourtant tout aussi structurant dans sa fonction émancipatrice pour leur vie entière. Enfermer les femmes dans leur carcan de supposées grandes romantiques est un piège que nous devons déjouer.

La santé sexuelle et reproductive partie intégrante de la santé

Cette révolution en marche ne concerne qu’une relative proportion de femmes. Les violences sexuelles et leurs chiffres inquiétants confirment ce qui perdure dans nos sociétés : un besoin de dominer, d’envahir et de conquérir, de posséder le territoire de l’autre, et le corps en est la métaphore. Si le « paysage » sexuel des femmes s’éclaire peu à peu, les vulnérabilités individuelles et les inégalités sociales restent le terrain idéal de ce sous-sol violent.

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Dans ce nouvel horizon qui apparaît sur certains plans plus réfléchi et plus ludique, nous sommes toutes et tous concernés (soignants, chercheurs, éducateurs, juristes, politiques…) par cette nécessité absolue de penser cet avenir ensemble.

La santé sexuelle et reproductive fait partie intégrante de la santé globale, la sexualité est un mouvement de vie fondamental qui se construit et se respecte, et l’éducation aux droits humains favorise l’application des valeurs qui en font le socle éthique. Continuons ensemble de lutter contre l’ignorance et les dogmes pour passer activement du paysage à un monde meilleur.

Joëlle Mignot est psychologue, psychothérapeute et sexologue clinicienne. Elle est cotitulaire de la Chaire Unesco Santé sexuelle et droits humains et directrice d’enseignement du DIU de sexologie de l’université Paris Cité. Elle est également rédactrice en chef de la revue « Sexualités humaines ».

Joëlle Mignot (Psychologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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