Sophie Durocher : « L’intégrisme religieux et le wokisme font tous les deux disparaître les femmes »
Entretien
Propos recueillis par Rachel Binhas
Publié le 05/11/2024 à 6:00 https://www.marianne.net/societe/sophie-durocher-l-integrisme-religieux-et-le-wokisme-font-tous-les-deux-disparaitre-les-femmes
Dans un essai percutant intitulé « Où sont les femmes ? » (Éditions du Journal), la journaliste québécoise Sophie Durocher dénonce l’effacement des femmes dans le paysage social, notamment dans les sociétés nord-américaines.
Chroniqueuse au Journal de Montréal, journaliste-vedette de QUB Radio, la Québécoise Sophie Durocher s’est fait comme spécialité la défense de la condition des femmes dans un pays qui oscille entre dérives du néoféminisme, pressions du rigorisme religieux, et défiance à l’égard du biologique.
Dans son livre Où sont les femmes ? (Éditions du Journal) L’effacement du féminin dans l’espace public, celle qui a été une proche de la chroniqueuse et romancière Denise Bombardier alerte sur une disparition trop silencieuse. Discussion avec une femme qui refuse de faire du combat féministe originel un anachronisme.
Marianne : Vous écrivez : « on est passés de « femme » à « personne avec un utérus » et de « col de l’utérus » à « trou avant » ». Une évolution sémantique à laquelle les hommes échappent. Comment l’expliquer ?
Sophie Durcocher : Sous prétexte d’inclusion des personnes transgenres et des personnes non-binaires, on efface le vocabulaire féminin. Certains parlent même de « lait humain » au lieu de « lait maternel », ou tentent de nous faire croire que « les hommes aussi ont des utérus » ou pire encore qu’« un homme peut être enceint ». On nie la spécificité féminine de la maternité. On confond le sexe et le genre.
Pourtant, les hommes ne sont pas appelés les « personnes avec une prostate ». Le pire, c’est que ce sont souvent les femmes elles-mêmes qui s’effacent en acceptant ce vocabulaire dégradant. Que la Société canadienne du cancer considère comme légitime d’utiliser « trou avant » pour désigner l’utérus, est d’une grande vulgarité.
Les militants transgenres traitent de transphobe quiconque ose remettre en question l’utilisation des expressions comme « personnes ayant des menstruations ». Pour ne pas faire de vagues, les gouvernements, les organismes et les entreprises adoptent ce vocabulaire et acceptent de contribuer à l’effacement du mot « femme ». Des féministes refusent que l’on définisse les femmes selon leur biologie, leur anatomie. Pourtant, ce n’est pas réducteur, c’est simplement reconnaître que les faits sont têtus et qu’il faut être doté d’attributs féminins pour enfanter.
Comment expliquer que le mouvement féministe ne soit pas unanime et ne s’inquiète pas de cette disparition ?
Les néoféministes ont totalement perdu de vue la raison d’être de leur mouvement, ce que j’appelle dans mon livre la « conquête de l’espace » à laquelle nous avons droit. Elles préfèrent pérorer sur l’écriture inclusive ou hurler devant des cas de « manspreading » (des hommes qui écartent trop les jambes dans les transports en commun). Je souhaite l’avènement d’un féminisme plus viril, plus solide.
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Dans le sport, par exemple, elles devraient dénoncer haut et fort l’envahissement des compétitions féminines par des hommes biologiques (appelés femmes transgenres) qui volent des médailles aux femmes. Nos prédécesseurs se sont tant battus pour que nous ayons le droit de pratiquer des sports…
On voit certaines associations choisir l’intersectionnalité plutôt que le féminisme universaliste.
En effet, pour certaines néoféministes, il est plus important de défendre les droits des minorités que de défendre le droit des femmes. C’est le monde à l’envers ! Elles dénoncent le patriarcat quand il est blanc et catholique mais ferment les yeux quand il est issu de l’immigration ! Pour résumer, les femmes font face à deux mouvements de fond : l’intégrisme religieux qui les fait disparaître au nom de la pudeur, et le wokisme, qui les fait disparaître au nom de l’inclusion des transgenres et des non-binaires.
La campagne de sensibilisation de la Société canadienne du cancer (SCC), en janvier 2024, mettait en scène un père et deux petites filles… voilées. La banalisation du voile islamique est-elle aussi courante, au Canada comme au Québec ?
Absolument et c’est désolant. Récemment, une bibliothèque municipale à Montréal annonçait une « heure du conte pour les 3-6 ans » avec une photo de fillette voilée. L’effacement de la femme passe aussi par sa disparition symbolique sous un morceau de tissu. À l’entrée de l’hôtel de ville de Montréal, les visiteurs sont accueillis depuis cet été par une affiche leur souhaitant la bienvenue, montrant deux hommes et une seule femme portant le voile islamique. La Montréalaise serait donc une femme voilée ? Pour une institution laïque, c’est inacceptable et honteux.
Quel regard portez-vous sur la France, pays que vous connaissez bien ? Pensez-vous que les idéologies qui ont cours en Amérique du Nord puissent s’exporter de la même manière ici ?
Je suis née en France et j’y ai vécu longtemps. Pour tout vous dire, je fréquentais l’École alsacienne. Je m’inquiète en effet que la « novlangue » d’effacement des femmes contamine la France.
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Il est certain que la laïcité est mieux comprise, mieux implantée et depuis plus longtemps en France qu’au Québec. Vous bénéficiez donc d’un garde-fou contre certaines dérives. La banalisation du voile, et en particulier du voilement des fillettes, a beaucoup moins d’emprise chez vous.
Et puis, au Québec, nous devons malheureusement vivre avec les contrecoups du multiculturalisme canadien. N’oublions pas que dans la province voisine, en Ontario, en 2015 une femme a pu prêter serment lors de sa cérémonie de citoyenneté en conservant sur son visage un niqab qui ne laissait voir que ses yeux.
Sur la féminisation des titres, la France apparaît en retard. Ainsi, Valérie Plante (maire de Montréal N.D.L.R.) est appelée « mairesse » de Montréal alors que chez vous, Anne Hidalgo est « maire » de Paris.
Quelle est la réception du livre dans votre pays ?
Ceuxqui l’ont lu et qui sont de bonne foi considèrent que c’est un livre important et courageux, qui dit tout haut ce que de plus en plus de gens pensent tout bas. Certains, qui ne l’ont pas lu, se permettent de le critiquer selon les accusations sommaires habituelles : intolérance, etc.
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Je souhaite que mon livre suscite un vrai dialogue, une vraie prise de conscience. Le mouvement des droits des femmes ne peut pas faire l’économie d’un débat sur sa propre disparition, sur son propre effacement.
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Où sont les femmes ? L’effacement du féminin dans l’espace public, Sophie Durocher, Les Éditions du Journal, 272 p.
Par Rachel Binhas