La lutte contre le changement climatique est une priorité en matière de sécurité, et pas seulement une priorité environnementale (Anders Fogh Rasmussen, ancien secrétaire général de l’OTAN)

Anders Fogh Rasmussen, ancien secrétaire général de l’OTAN : « Revenir sur le pacte vert européen serait une erreur géopolitique »

Tribune

Les dirigeants européens doivent comprendre que la lutte contre le changement climatique est une priorité en matière de sécurité, et pas seulement une priorité environnementale, souligne l’ex-dirigeant danois dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 07h48  Temps de Lecture 4 min.

Il y a cinq ans, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, présentait le pacte vert au Parlement européen. Faire de l’Europe la première économie neutre en émissions de carbone est un projet qui s’inscrivait dans le sillage de vastes manifestations en faveur du climat.

Pourtant, au cours des cinq dernières années, la vague verte des élections européennes de 2019 s’est heurtée à de dures réalités géopolitiques. La réponse à la pandémie de Covid-19, l’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie, l’agressivité de la Chine et l’escalade des conflits au Moyen-Orient ont mis en évidence la vulnérabilité de l’Europe et ont pesé sur les budgets européens.

Le Parlement européen vient d’approuver le nouveau collège de commissaires de la présidente von der Leyen. Lors de leurs auditions, les commissaires ont dû faire face à la pression des députés européens pour expliquer comment ils allaient relever la multitude de défis auxquels l’Europe est confrontée, avec notamment des appels à revenir en arrière sur l’ambitieux pacte vert de la Commission. Ce serait une erreur géopolitique.

Dépendance énergétique

Les dirigeants européens doivent comprendre que la lutte contre le changement climatique est une priorité en matière de sécurité, et pas seulement une priorité environnementale. Si le réchauffement climatique se poursuit sans relâche, il sera synonyme d’une plus grande instabilité à l’avenir. L’augmentation exponentielle de la fréquence de phénomènes météorologiques de plus en plus extrêmes, la multiplication des conflits liés aux ressources et de nouvelles vagues de réfugiés climatiques entraîneront d’importants engagements humanitaires, voire militaires. Les dirigeants mondiaux doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour atténuer ces menaces.

L’Union européenne (UE) a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre le réchauffement climatique. Poursuivre ces efforts est d’autant plus essentiel que Donald Trump, de retour à la Maison Blanche, promet de se retirer de l’accord de Paris sur le climat. Si l’Europe suit les Etats-Unis en revenant sur ses engagements écologiques, le soutien mondial s’érodera, rendant impossible la tâche déjà ardue de ralentir la hausse des températures mondiales.

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Gérée efficacement, la transition européenne vers une économie neutre en carbone peut ouvrir la voie à une plus grande autonomie stratégique. L’Europe est fortement dépendante des importations de pétrole et de gaz. Pendant des années, les dirigeants européens ont ignoré l’agressivité croissante de Vladimir Poutine tout en s’appuyant sur les importations d’énergie russe. Ce n’est qu’après l’invasion massive de l’Ukraine que l’Europe a finalement pris conscience de la réalité de sa dépendance énergétique.

Les importations européennes de gaz en provenance de la Russie s’élèvent toujours à près de 15 %, contre plus de 40 % avant le début de la guerre. A court terme, l’Europe a remplacé les hydrocarbures russes par d’autres fournisseurs sur le marché mondial, à un coût considérable. A long terme, le développement des énergies renouvelables renforcera l’indépendance énergétique de l’Europe.

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Si l’UE ne possède pas de vastes réserves de pétrole et de gaz, elle dispose d’un fort potentiel de production d’énergies renouvelables abordables, telles que le solaire et l’éolien. Ces énergies représentaient déjà 22 % de la consommation énergétique de l’Europe en 2023. Si l’UE parvient à atteindre son objectif de 45 % d’ici à 2030, elle renforcera considérablement sa capacité à faire face aux futures crises géopolitiques.

La nouvelle Commission européenne est confrontée à un monde beaucoup plus fragmenté et dangereux qu’en 2019. Comme l’a souligné le récent rapport de Mario Draghi, la capacité de l’Europe à continuer à façonner son propre avenir dépend en grande partie de sa compétitivité économique.

Carrefour géopolitique

Pour l’instant, l’Europe reste un leader mondial dans le domaine des technologies propres. Le rapport Draghi indique que plus d’un cinquième de ces technologies sont développées en Europe. Toutefois, l’avantage de l’Europe en tant que précurseur dans ce domaine est en train d’être érodé par les investissements considérables des Etats-Unis et, plus inquiétant encore, de la Chine.

Une approche timide en matière de décarbonation n’aidera pas l’industrie européenne à long terme. Au contraire, cela signifiera que les technologies propres de l’avenir seront construites au Texas ou à Guangdong, et non en Bavière ou en Normandie. Si nous finissons par dépendre d’importations technologiques pour déployer le pacte vert, non seulement nos économies en pâtiront, mais nous redeviendrons vulnérables à la coercition de puissances autocratiques.

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L’UE doit maintenir son niveau d’investissement pour la transition verte, mais de manière intelligente. Cela signifie qu’il faut adopter une approche neutre sur le plan technologique et permettre au marché d’atteindre les objectifs climatiques. Cela signifie également qu’il faut élaborer une stratégie claire pour garantir les matières premières qui alimenteront la transition. Nous devons tirer les leçons de notre dépendance au pétrole et au gaz russes et ne pas devenir dépendants d’autres pays en matière de matières premières.

La Chine s’est forgé une position dominante dans l’extraction et la transformation de nombreux matériaux essentiels. Elle a montré qu’elle était prête à utiliser celle-ci sur le marché à des fins géopolitiques. Elle a également bloqué les exportations de gallium, de germanium et de graphite, en réponse aux restrictions commerciales imposées par les Etats-Unis.

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Pour éviter toute nouvelle coercition économique, l’Europe doit impérativement développer et sécuriser des chaînes d’approvisionnement alternatives. Cela signifie qu’elle doit faciliter l’extraction et le traitement de ces matériaux en Europe, mais aussi intensifier la coopération avec des partenaires du monde entier partageant les mêmes idées. L’Europe doit travailler avec les pays dotés en ressources, en particulier en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Australie, afin de s’assurer que la Chine ne devienne pas l’intermédiaire mondial pour les matières premières essentielles.

L’Europe se trouve à un carrefour géopolitique. La recrudescence des conflits mondiaux, les vagues migratoires massives et les différends commerciaux ne feront que s’accentuer si l’on ne s’attaque pas au problème du réchauffement climatique. L’Europe doit jouer pleinement son rôle dans la transition vers une économie neutre en carbone. Si elle y parvient de manière efficace, elle aura l’occasion d’être maîtresse de son avenir. Si elle revient sur ses ambitions, non seulement la planète s’en portera plus mal, mais l’Europe se retrouvera moins sûre et de plus en plus dépendante de décisions prises ailleurs. Pour l’heure, le choix nous appartient encore.

Anders Fogh Rasmussen, ancien secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (2009-2014) et ancien premier ministre du Danemark (2001-2009), est le président de Rasmussen Global.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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