Education sexuelle à l’école : faut-il consentir au dialogue ?
Aurélie Haroche | 29 Novembre 2024
Paris – La fragilité du gouvernement n’est plus à rappeler. Et pourtant, certains ministres semblent considérer que l’heure n’est pas nécessairement à la solidarité gouvernementale. Cette semaine, le ministre délégué à la Réussite scolaire a porté une estocade majeure en dénonçant le contenu du projet du programme scolaire d’éducation sexuelle. A l’Assemblée, Alexandre Portier a affirmé qu’il n’était pas « acceptable en l’état ».
Et il n’a pas hésité à invoquer sa fibre paternelle pour dire tout le mal qu’il pensait du texte : « Je vous le dis à la fois comme élu, mais aussi comme beaucoup ici en tant que père de famille, ce programme, en l’état, n’est pas acceptable et il doit être revu ». L’attaque a plus que probablement ébranlé le ministère de l’Education nationale. Jusqu’alors, à plusieurs occasions, Anne Genetet avait évoqué l’importance de ce programme d’éducation sexuelle « très progressif et séquencé ». Mais depuis la sortie d’Alexandre Portier, la communication est un peu brouillée.
On a ainsi promis que le terme « identité de genre » ne figurerait pas dans la version définitive du programme (alors que selon le Monde jusqu’en début de semaine, la direction générale de l’enseignement scolaire travaillait sur l’inclusion de cette notion dans le cadre de la lutte contre les discriminations à partir de la classe de 5ème).
Prudence et justesse
Qu’y-a-t-il de si sulfureux dans ce projet qui n’a pas été rendu public mais dont les grandes lignes ont été révélées par quelques journaux ? Un programme « très progressif et séquencé » comme l’explique le ministère. Si dès la maternelle débutera une éducation à la vie affective et relationnelle, ce n’est qu’à partir du CM1 que la question de la sexualité commencera à être prudemment abordée. Les membres du comité en charge de l’élaboration de ce programme ont semblé conscient de toutes les difficultés.
D’abord, ils ont auditionné largement : des syndicats aux associations religieuses, en passant par différents groupes militants, quelles que soient les positions et causes défendues. Ces auditions les ont persuadé de la nécessité d’une part de préserver les débats de toute publicité pour tenter de conserver une relative sérénité et d’autre part de l’importance de limiter l’influence de toutes les idéologies.
Au final, leur programme a pour ambition de répondre à trois enjeux : « Comment vivre et grandir, sereinement, avec son corps ? Comment construire avec les autres des relations respectueuses et s’y épanouir ? Comment trouver sa place dans la société, y devenir une personne libre et responsable ? », expose de façon consensuelle et néanmoins ambitieuse le projet cité par Le Point. « Il nous fallait trouver les formulations les plus justes. Même si on n’y arrive jamais complètement », complète Mark Sherringham.
Ainsi, bien sûr, seront abordées, en tenant compte de la maturité des enfants, les notions de consentement, d’égalité entre les sexes, les différentes orientations sexuelles et les nuances entre sexe biologique, identité et stéréotypes. A partir de la quatrième, la sensibilisation aux dangers de la pornographie interviendra également – tandis que l’on n’oubliera pas, autant que faire ce peut, d’aborder la notion de plaisir.
Atmosphère incestuelle
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Scandale selon plusieurs associations proches des milieux conservateurs : l’école ne serait nullement le lieu où aborder ces questions, potentiellement traumatisantes pour certains enfants, si elles sont présentées trop tôt et trop frontalement. Ces organisations redoutent également que soient portés des messages dépassant le cadre de l’éducation mais à la tonalité militante notamment en ce qui concerne la question du genre. Des caricatures ont aussi vite circulé.
« En CM1, le programme préconise de faire « prendre conscience des changements du corps liés à la puberté et des effets produits », donc d’expliquer à des enfants de 9 ans la menstruation, l’érection, l’éjaculation, la pénétration », résument ainsi dans une tribune publiée par le Figaro Maurice Berger, pédopsychiatre, vice-président du Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et de l’adolescence (Reppea) et Sophie Audugé déléguée générale et porte-parole de SOS Éducation.
« Confronter les enfants à un réel sexuel semblable aux activités sexuelles des adultes, dans l’enceinte d’une institution d’enseignement ayant autorité sur eux, caractérise une atmosphère incestuelle institutionnelle », écrit encore, sans nuance excessive, SOS Education dans une tribune pétitionnaire.
Tout ne peut pas se passer en famille !
Si quelques professionnels de santé ont apporté leur soutien à cette critique virulente, la majorité reste largement en faveur d’une éducation sexuelle à l’école, réellement appliquée, alors qu’aujourd’hui les séances annuelles normalement programmées au collège et au lycée ne sont dispensées qu’à moins de 20 % des adolescents. Les messages se sont ainsi multipliés sur X et sur d’autres canaux, émanant notamment de pédiatres, pour rappeler l’ampleur du fléau des violences sexuelles touchant les enfants.
Ces dernières survenant le plus souvent dans le cadre familial, celle-ci ne peut clairement pas être le bon lieu pour promouvoir les messages essentiels de prévention. « Vous voulez donc confier l’éducation sexuelle, la notion de consentement, de contraception, d’interdits, de pratiques à la famille ? Donc c’est le père qui viole la gamine le soir (…) qui devra lui expliquer ce qui est bien ou pas sur le plan sexuel ? Super idée ! » assène le pédiatre qui office sur X derrière le pseudonyme Docteur Toubib. De nombreux confrères n’ont pu qu’abonder dans ce sens.
Outre la possibilité de détecter de potentiels cas de violences sexuelles, ces sensibilisations apparaissent également encore indispensables, quand de récentes enquêtes ont mis en évidence un recul de l’utilisation du préservatif lors du premier rapport sexuel. C’est d’ailleurs le point de départ de la campagne qui vient d’être lancée par le Sidaction qui est un manifeste puissant en faveur de l’éducation sexuelle à l’école, afin notamment qu’internet et les sites pornographiques ne soient pas les seules ressources des jeunes adolescents et futurs adultes.
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Il ne faut pas oublier que les discours hostiles à l’éducation sexuelle à l’école semblent fonctionner en se basant sur une image d’Epinal de l’enfance innocente préservée de toutes perturbations extérieures et que l’école viendrait corrompre. Alors que l’objectif est tout autre, permettre aux enfants en se basant sur les pratiques pédagogiques classiques (qui supposent toujours de s’adapter à la maturité de l’enfant, on n’enseigne pas d’équations différentielles à des élèves de maternelle, mais on leur parle tout de même des chiffres) de décrypter les confusions du monde qui les entoure.
Un mauvais repérage des violences sexuelles
La caricature des attaques et la justesse des arguments en faveur de l’éducation sexuelle ne doivent cependant pas faire oublier quelques écueils réels. D’abord, la difficulté de la transmission de ces messages, notamment en raison de la nécessité de s’adapter à la maturité de chaque enfant. Certaines associations familiales s’inquiètent ainsi assez justement du défaut de formation des enseignants en la matière, même défaut de formation qui les empêche souvent d’être efficace en ce qui concerne le repérage des éventuelles violences subies par les enfants.
Le repérage très insuffisant de ces violences est d’ailleurs présenté comme un argument contre l’éducation sexuelle par les associations telles que SOS Education.
« Contrairement aux idées reçues, parler de sexualité aux enfants dans le cadre scolaire ne les protège pas de l’inceste ou d’abus sexuels. Notamment parce que l’agresseur agit souvent par un comportement séducteur qui n’est pas contré par l’éducation à la sexualité. Les mesures efficaces pour lutter contre ces crimes relèvent de la formation des enseignants, de la protection de l’enfance, et de la Justice. En effet, selon une étude de l’association Mémoire et traumatologie, le fait d’avoir parlé n’a entraîné aucune conséquence : seules 8 % des petites victimes d’inceste et d’abus sexuels ont été protégées ; l’agresseur n’est éloigné de la victime que dans 6 % des cas. De plus, selon le rapport de la Ciivise, 3 % seulement des viols et agressions sexuelles commis chaque année sur des enfants font l’objet d’une condamnation des agresseurs. Et seulement 1 % dans les cas d’inceste ».
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Dénoncer ces graves limites est sans doute essentiel, mais on comprend mal comment ces faits permettent de discréditer l’éducation sexuelle. Au contraire, si l’élaboration d’un véritable programme d’éducation sexuelle est l’occasion d’une sensibilisation des enseignants, on peut en espérer une meilleure efficacité des repérages. Par ailleurs, on peut difficilement arguer que l’éducation sexuelle serait « dangereuse », parce que « traumatisante » pour certains enfants, tout en affirmant qu’elle serait incapable de déclencher des prises de parole. Assez choquante pour traumatiser, mais pas assez pour inciter à se confier ? Quel écueil !
« Pas fondée sur les sciences » : le nouveau sophisme
Les raccourcis et les distorsions rhétoriques apparaissent régulièrement comme la marque de fabrique des discours hostiles à l’éducation sexuelle. Ainsi on note également une utilisation quelque peu dévoyée de la référence à la science. « Si on se concentre sur l’enfant, il faut savoir qu’il n’y a jamais eu la moindre publication, méthodologiquement fiable et fondée sur des données probantes, montrant que l’éducation à la sexualité à l’école réduit les risques d’abus sexuels, de violences sexistes ou de consommation de contenus pornographiques », écrivent Maurice Berger et Sophie Audugé.
Les mêmes ne s’empressent cependant nullement d’asseoir sur des preuves scientifiques leurs assertions concernant le « traumatisme » que représenterait l’éducation sexuelle pour les jeunes enfants. Ainsi, l’accusation de ne pas être « fondé sur la science » fonctionne désormais comme un sophisme.
Quand on est pris à ses propres pièges
Cependant, face à cette fronde, cette défiance claire vis-à-vis des institutions, les défenseurs légitimes de ces programmes ne devraient-ils pas reconnaître une part de responsabilité ? Bien sûr, la caricature est claire. Mais le rôle joué par une poignée d’associations militantes, éloignées des premiers objectifs de ces cours (la prévention des maladies sexuellement transmissibles et des violences), ne peut pas être totalement ignoré quant aux peurs exprimées.
Par ailleurs, on notera que dans leur discours les associations utilisent deux armes à double tranchant. Ainsi, les pourfendeurs de l’éducation sexuelle dénoncent d’une part l’absence de consentement des enfants à ces cours et d’autre part l’impossible participation des parents.
De fait, quand l’indispensable consentement est toujours défendu et quand l’inclusion de tous les points de vue est sans cesse prônée, comment faire face à de telles critiques, aussi spécieuses soient-elles ? L’absolutisme de certains mantras a-t-il atteint ses limites ? Pour éviter d’être pris à son propre piège, il apparaît essentiel d’en être conscient, au risque de perdre son identité.
Ce qui ferait mauvais genre.
On pourra relire :
Maurice Berger et Sophie Audugé : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/education-a-la-sexualite-et-si-on-laissait-les-enfants-tranquilles-20240328
Sos Education : https://soseducation.org/docs/presse/JDD-article-education-sexuelle-il-n-est-pas-necessaire-de-tout-dire-aux-enfants.pdf
Toubib Just a Word : https://x.com/NightHaunter/status/1838650501300207830
Sidaction : https://x.com/Sidaction/status/18613447777083806156
Voir aussi: