Les tapisseries enchantées de Dom Robert, artiste et moine du XXe siècle, se dévoilent enfin
- Métiers d’art
- Par Elizabeth Mismes le 24.10.2024 https://www.connaissancedesarts.com/metiers_art/artisan-art/les-tapisseries-enchantees-de-dom-robert-artiste-et-moine-du-xxe-siecle-se-devoilent-enfin-11195834/?xtor=EPR-3228

Dom Robert, Les enfants de lumière, 1999, 340 x 504 cm © Cité de Sorèze – Tous Droits Réservés – cliché JL Sarda
Le musée Dom Robert de la tapisserie du XXe siècle situé dans l’Abbaye-école au sein de la Cité de Sorèze (Tarn) détient la plus grande collection de tapisseries tissées à partir de cartons, dessins et aquarelles du moine bénédictin. Pour une durée de trois ans, l’exposition actuelle « Prairies animées » est une ode lumineuse à une nature vivante et colorée.
La Cité de Sorèze, classée Monument historique et labellisée Grands Sites d’Occitanie, se situe à proximité de l’Abbaye bénédictine d’En Calcat où Dom Robert(1907-1997) trouva dans la nature sauvage de la Montagne Noire, l’inspiration d’une œuvre solaire qui fait danser arbres, fleurs et animaux au rythme des couleurs. Son abbaye-école prestigieuse dès le XVIIe siècle a fermé ses portes en 1991. Elle est devenue Cité des arts en 2024 hébergeant une antenne de l’université régionale des métiers d’art.
Un musée de la tapisserie du XXe siècle
Depuis 2015, elle abrite aussi le Musée Dom Robert et de la tapisserie du XXe siècle riche d’un fonds de 60 tapisseries et plus de 90 carnets de croquis provenant majoritairement du legs Goubely, l’un des plus prestigieux ateliers d’Aubusson où il faisait tisser ses cartons, ainsi que des œuvres de ses contemporains et de nouveaux créateurs. Précieusement conservées, ces merveilles font à tour de rôle l’objet d’expositions thématiques d’une durée de trois ans. L’accrochage élégant et très lisible, est scénographié par l’architecte italienne Suzana Ferrini. Il est accompagné d’explications sur la réalisation des tissages sur métiers montés horizontalement dits de « basse-lisse » utilisés pour les cartons de Dom Robert.

Coursive cour des Rouges Abbaye-école © Glup Production
Artiste et moine, une double vocation
Enfant et adolescent rebelle, Dom Robert né Guy de Chaunac-Lanzac (1907-1997) ne réussit pas à imposer à sa famille sa passion pour la peinture, mais son père l’oriente vers les Arts décoratifs, jugés « plus sérieux ». Dès sa jeunesse, il fréquente Jean Cocteau, Maxime Jacob et Jacques Maritain qui l’entraîne en 1930 à l’abbaye d’En Calcat où il abandonne provisoirement la peinture pour la philosophie et la théologie avant d’être ordonné prêtre en 1937. Il y commence les enluminures d’un évangéliaire quand la Deuxième Guerre mondiale éclate. Démobilisé en 1940, c’est dans l’Aude, sur le chemin du retour vers En Calcat, que le spectacle d’une cour de ferme, avec poules, coqs et canards opère une révélation qui l’oriente définitivement vers les motifs champêtres, les travaux agricoles des moines, les métamorphoses de la nature au gré des saisons, thèmes centraux de l’exposition.

Dom Robert travaillant sur carton, fonds photographique de l’Abbaye d’En Calcat © JL Sarda
La découverte de la tapisserie
Si l’univers de l’artiste est en germe dans ses enluminures par la liberté du traitement des scènes évangéliques, c’est la rencontre avec Jean Lurçat (1892-1966) venu à En Calcat en 1941, qui ouvre la voie à la tapisserie. Le grand Maître qui se consacre à la renaissance de la tapisserie d’Aubusson, est émerveillé par les dessins et aquarelles de Frère Robert. Il lui écrit : « De tous ceux qui ont bien voulu avoir confiance dans les quelques conseils que je suis en mesure de donner, vous êtes celui qui a le plus vite et le mieux compris ce qu’est en dernière analyse la tapisserie ».

L’Été, entre 1941 et 1951, 218,5 x 317 cm © Cité de Sorèze – Tous Droits Réservés – cliché JL Sarda
Dom Robert obtient l’autorisation d’aller se former à Aubusson et s’il ne tisse pas, il suivra toute sa vie ce chemin en dessinant des cartons, la plupart du temps en noir et blanc avec quelques rehauts d’aquarelle, où il reporte des codes de couleurs selon les enseignements de Jean Lurçat. Ils donneront des tapisseries aux teintes luxuriantes, hymnes à une nature dansante parmi des animaux joyeux. En 1942, dans la série des Saisons, Le Printemps annonce les grands thèmes qu’il déclinera plus tard : les animaux de basse-cour, les papillons parmi les arbres et les fleurs avec, au centre de la scène, la forme ovoïde qui deviendra caractéristique de ses compositions.

Le Printemps, 1942, 256,4 x 318,8 cm © Cité de Sorèze – Tous Droits Réservés – cliché JL Sarda
Animer la nature
Lors de son séjour en Angleterre à l’abbaye de Buckfast de 1948 à 1957, l’ombre et les demi-teintes dominent. Dom Robert vit cette période de remise en question comme une étape de mûrissement au contact des frères Gimpel, galeristes auprès desquels se réveille son intérêt pour le cubisme, l’abstraction et les primitifs qu’il a côtoyés à Paris. C’est dans cette veine qu’il commence à peindre la vie monastique et les animaux de la jungle stylisés dans le contexte tragique d’un « perpétuel jeu de cache-cache entre vie et mort ».

Dom Robert au milieu des genêts, Fond Photographique de l’Abbaye d’En Calcat © JL Sarda
Quand il revient définitivement En Calcat en 1958 les prairies s’animent, la lumière explose. Il écrit : « À mon retour d’Angleterre, j’ai retrouvé les coquelicots, papillons et basses-cours du terroir et toute une longue série en est sortie à partir d’un premier essai qui est encore discret et de dimension modeste auquel le titre que j’ai donné voulait signifier un programme : L’Herbe haute. » Il disait la préférer à sa réplique agrandie Mille fleurs sauvages où la tradition médiévale des mille-fleurs est sous-jacente.

Mille fleurs sauvages, 1999, 203 x 290,5 cm © Cité de Sorèze – Tous Droits Réservés – cliché JL Sarda
Une œuvre solaire
À cœur de ces Prairies animées, les teintes luxuriantes vibrent dans la lumière, quelle que soit la saison. Des animaux de basse-cour aux plumages ébouriffés dansent dans une jungle de fleurs des champs, sans souci des proportions. À partir de 1960, le bestiairedomestique, l’herbier le plus commun sont sublimés par le mouvement et la couleur pour exprimer une joie rayonnante. Le célèbre Farfadet emblématique de cette faune virevoltante invite à entrer dans un univers solaire inspiré dans le silence et l’austérité d’un monastère.

Farfadet, 1982, 130,5 x 133 cm © Cité de Sorèze – Tous Droits Réservés – cliché JL Sarda
Sur la même thématique de l’exaltation d’une nature animée, le parcours met en regard des Enfants de lumière, la tapisserie des artistes contemporains argentins Leo Chiachio et Daniel Giannone intitulée La Famille dans la joyeuse verdure. Des contemporains de Dom Robert, notamment Jean Lurçat, Elie Maingonnat, Yves Millecamps, Pierre Sulmon et Henri-Georges Adam sont présents dans les salles adjacentes aux Prairies Animées.