Jean Jalbert
Directeur général de la Tour de Valat
Agro Toulouse
A l’approche de Noël, plus de 180 sénateurs ont déposé un cadeau pour les syndicats agricoles majoritaires : une proposition de loi intitulée « Lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ».
Une loi qui entend redresser l’économie agricole et passer d’une logique de défiance vis-à-vis des agriculteurs à une logique de confiance et de reconnaissance. Rien que de très louable en apparence.
Sauf que les dispositions de ce texte visent notamment à :
🚨 Faciliter le recours aux pesticides, pouvoir les épandre par drones et réintroduire l’usage des néonicotinoïdes,
🚨Changer la définition des zones humides afin de pouvoir les drainer, les combler,
🚨Faciliter les projets de stockage de l’eau au motif d’un intérêt général, remonter l’agriculture dans la hiérarchie des usages de l’eau,
🚨Limiter la capacité d’expression de l’Autorité Environnementale et pouvoir suspendre des décisions de l’Anses relatives aux pesticides.
On en a vu d’autres, pensez-vous ? Peut-être. Mais précisément, il est toujours intéressant de revisiter le passé.
Pour cela, une tribune récemment publiée dans Le Monde (https://lnkd.in/db5AaFDA) éclaire d’une lumière crue ce qui se joue ici.
Karl Polanyi, économiste né à Vienne à la fin du 19° siècle, a vécu dans les années 1930 l’effondrement de la brillante société austro-hongroise, férue de démocratie, foyer intellectuel et culturel de l’Europe. Contraint de fuir devant l’avancée du totalitarisme, Polanyi a passé sa vie à essayer de comprendre comment l’impossible avait pu avoir lieu. Et dès 1944, il pose un diagnostic sans appel : les régimes totalitaires sont l’effet ultime d’une économie libérale débridé, « désencastrée » de la société, prétendant lui dicter sa loi.
Cette proposition de Loi, sous couvert de lever des contraintes jugées incompatibles avec une agriculture moderne, entravée par une accumulation de normes, entend « désencastrer » l’agriculture de la société. L’affranchir des règles communes. Imposer ses effets à l’ensemble des français au nom de la compétitivité de la « ferme France ».
De nombreuses études attestent pourtant qu’une agriculture prospère, nourricière et résiliente doit précisément se « ré-encastrer » dans la société, retrouver sa place dans le cycle du vivant, respecter le grand cycle de l’eau, reboucler les cycles du carbone et de l’azote. C’est une condition de la confiance retrouvée.
Nous invitons les sénateurs à analyser les impacts du modèle agricole promu par cette proposition de loi sur la santé humaine et celle des écosystèmes dont nous dépendons tous, mais également sur notre « contrat social ».
Et être très clairs auprès des Français sur le modèle de société auquel ils aspirent.