La ministre de l’éducation, à la suite de son ministre délégué, n’a pas hésité à relancer la polémique autour de la « théorie du genre »

Éducation à la sexualité : les ministres Genetet et Portier réhabilitent la fausse « théorie du genre »

C’est le concept chouchou de l’extrême droite. Et pourtant, la ministre de l’éducation, à la suite de son ministre délégué, n’a pas hésité à relancer la polémique autour de la « théorie du genre », hypothéquant le futur programme d’éducation à la vie sexuelle et affective, dont Mediapart publie la version désormais contestée. Jeudi, elle a rétropédalé dans la confusion.

Mathilde Goanec

28 novembre 2024 à 09h51 https://www.mediapart.fr/journal/france/281124/education-la-sexualite-les-ministres-genetet-et-portier-rehabilitent-la-fausse-theorie-du-genre?utm_source=quotidienne-20241130-195005&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241130-195005&M_BT=115359655566

LeLe message est tombé, lapidaire, en fin de journée : la ministre de l’éducation nationale, Anne Genetet, s’« aligne » sur son ministre délégué, Alexandre Portier. Ce dernier vient pourtant de (re)lancer les hostilités, au sujet du futur programme d’éducation à la vie sexuelle et affective, qui doit être définitivement entériné à la fin de l’année.

Interrogé par des sénateurs, Alexandre Portier a affirmé mercredi 27 novembre que le programme n’était pas en l’état « acceptable », qu’il était hors de question de « laisser faire n’importe quoi » et qu’il s’engageait, comme « élu et père de famille », à ce que la « théorie du genre » n’ait pas « sa place à l’école ». Et le cabinet de la ministre d’utiliser les mêmes termes, dans les éléments fournis dans la foulée à la presse, ce vocable de « théorie du genre » pour justifier les « modifications » qui seront bientôt opérées sur le programme.

Jeudi 28 novembre, devant la pluie de critiques, la ministre de l’éducation a rétropédalé devant la caméra de BFMTV, à l’occasion d’un déplacement, tout en insistant à plusieurs reprises dans cette intervention sur la « différence filles-garçons, fondamentale »« La théorie du genre n’existe pas, elle n’existe pas non plus dans ce programme évidemment, on y apprend la différence filles-garçons, on se respecte pour ce qu’on est, et c’est tout. » Visiblement un peu agacée par les saillies de son collègue, Anne Genetet a aussi parlé de « fausses informations » et déclaré qu’il n’y avait qu’une seule ligne : « C’est moi qui pilote ce programme au ministère. »

La « théorie du genre » est l’un des totems préférés de la droite dure et de l’extrême droite depuis plusieurs années. Ce concept, jamais sérieusement défini, charrie toute une série de paniques morales autour de la sexualité et de l’identité, et sert le plus souvent de paravent à une homophobie, une transphobie et un sexisme décomplexé.


Le ministre délégué à la réussite scolaire et à la formation professionnelle, Alexandre Portier, et la ministre de l’éducation nationale, Anne Genetet, à Paris, le 23 septembre 2024.  © Photo Dimitar Dilkoff / AFP

« L’idée est de faire croire qu’en parlant d’identité de genre, d’égalité fille-garçon, de sexisme ou encore de discrimination homophobe ou transphobe à l’école, on essayerait de pousser un agenda pour transformer les enfants en de parfaits petits LGBT, c’est n’importe quoi », s’indigne James Leperlier, du mouvement Inter-LGBT, interrogé au sujet de ces déclarations ministérielles.

La « théorie du genre » a également été investie plus récemment par toute une série de cercles militants très offensifs, comme le collectif Parents vigilants, proche des idées défendues par Éric Zemmour et Marion Maréchal, ou le mouvement SOS Éducation, poreux avec l’extrême droite, qui disent vouloir lutter contre la dérive « wokiste »de l’école, n’hésitant pas à décrire l’éducation à la sexualité (obligatoire depuis 2001) comme son principal cheval de Troie.

La « douche froide »

Alors qu’avait été bâti, pour la première fois, un programme en passe d’être adopté dans une relative tranquillité au sein de l’Éducation nationale, cette volte-face d’Anne Genetet s’apparente à une « douche froide » pour de nombreux acteurs impliqués sur la question, comme le Planning familial, qui intervient devant 150 000 élèves chaque année. « Nous sommes en colère, affirme Sarah Durocher, sa présidente. Entendre les propos des associations anti-droits et anti-choix repris par les membres du gouvernement, c’est insupportable ! »

Le programme en question, réclamé officiellement en juin 2023 par le ministre d’alors Pap Ndiaye sur recommandation d’un rapport sévère de l’Inspection générale de l’éducation, est prêt depuis décembre 2023. Il a été voté à l’unanimité par le Conseil supérieur des programmes (CSP) et cheminait depuis entre les différentes instances du ministère de l’éducation nationale, suscitant au pire l’impatience des acteurs associatifs. Le décret de mise en œuvre définitive doit intervenir fin décembre.

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« C’est vrai qu’avec le ministère, il y avait des échanges fluides et le programme tel qu’il se dessinait la semaine passée allait dans le bon sens, elle disait même qu’en tant que médecin, elle soutenait le programme », confirme la secrétaire nationale du syndicat Snes-FSU, Sophie Vénétitay, avant de rappeler que la ministre soufflait quand même « le chaud et le froid » ces derniers jours. « Dans la galaxie Bolloré, son message était un peu différent, on sentait un début d’oreille attentive. »

La syndicaliste fait référence à l’interview accordée récemment au Journal du dimanche qui titrait en une « Éducation sexuelle à l’école : les enfants en danger ? », avant d’annoncer en pages intérieures une enquête sur « l’offensive idéologique sur les programmes ».

La députée socialiste Fatiha Keloua-Hachi, membre du Conseil supérieur des programmes jusqu’en juillet, très investie sur le sujet, n’est pas non plus totalement surprise de ce changement de pied, mais complètement « désespérée » « Devant la délégation consacrée aux droits des femmes la semaine dernière à l’Assemblée, Anne Genetet parlait déjà de relancer les consultations donc nous étions un peu inquiètes… Mais là, elle ouvre grand la brèche, elle donne le point à tous ceux qui ne veulent pas de ce programme ! »

Et d’insister sur la concorde au sein du Conseil supérieur des programmes, présidé par un ancien conseiller filloniste, où le texte, « équilibré », a été adopté « sans qu’une voix ne manque » en 2023. Alexandre Portier, ancien député Les Républicains, devenu ministre à la faveur de la dissolution, l’a à l’époque d’ailleurs voté lui aussi, souligne son ancienne camarade de banc. « Il le sait qu’on n’y parle pas de “théorie du genre”, puisque cela n’existe pas !, rappelle Fatiha Keloua-Hachi. On parle de la définition du genre, de l’identité de genre, de ce que c’est de se penser comme un garçon ou comme une fille, au-delà des différences biologiques. »

Un outil puissant de prévention

Dans la dernière version en discussion, que Mediapart s’est procurée (voir ci-dessous), on cherche en vain ce qui a pu soudainement affoler les deux ministres. Le genre y est bien mentionné, à plusieurs reprises, et les apprentissages s’y référant évoluent en fonction de l’âge de l’enfant.

https://embed.documentcloud.org/documents/25419381-14_2024-2011_dgesco-c1-3_projet-arrete-education-a-la-sexualite/?embed=1© Document Mediapart

En préambule, le texte souhaite que l’éducation à la sexualité, à la vie relationnelle et affective (qui doit être dispensée à raison de trois séances chaque année de la maternelle au lycée) « contribue à la lutte contre toutes les discriminations de sexe, d’identité de genre et d’orientation sexuelle (hétérosexualité, homosexualité, bisexualité, asexualité) » et « vise à construire une culture commune de l’égalité et du respect ».

En CP, par exemple, il est ainsi question de « faire prendre conscience que le genre, le handicap ou l’état de santé ne sont pas un obstacle pour nouer des amitiés », et de savoir « définir et repérer des stéréotypes de genre et des discriminations ». Le professeur peut faire examiner des catalogues de jouets, des publicités, le choix des couleurs dans les emballages…

En cinquième, les élèves devraient pouvoir identifier ce qui relève de « la détermination du sexe biologique (appareils génitaux mâles, femelles et intersexués), du genre (identité de genre, expression de genre), et de l’orientation sexuelle », afin de « reconnaître et respecter la diversité des corps (morphologie, apparence, etc.), des sexes, des genres, des identités de genre, des orientations sexuelles ».

En troisième, les enfants, alors âgés de 14-15 ans, doivent commencer à pouvoir « caractériser et reconnaître une situation de violences sexuelles (y compris l’inceste), de violences sexistes, de stigmatisation, de discrimination ou de violences fondées sur l’identité de genre, l’orientation sexuelle (LGBT+phobie) ou en raison du statut sérologique (sérophobie) ».

Puis en seconde, « connaître les différences biologiques entre femmes et hommes », tout en comprenant « que les appareils génitaux mâles et femelles sont comparables (clitoris homologue du pénis par la présence de tissu érectile générateur de plaisir ; ovaire et testicule producteurs de cellules reproductrices) », et qu’il existe « des personnes intersexes qui naissent avec des caractéristiques sexuelles (chromosomes, hormones, organes génitaux) qui ne correspondent pas aux définitions types des corps féminins ou masculins ». Comprendre, enfin, que « les différences biologiques entre les femmes et hommes ne déterminent pas les expressions, les comportements et les rôles attribués au genre “masculin” et “féminin” ».

On parle de violences sexistes le samedi et on parle de théorie du genre le mercredi, c’est totalement hypocrite.

James Leperlier, de l’Inter-LGBT

Dans ses critiques, la ministre aurait laissé entendre auprès de ses interlocuteurs qu’elle pourrait revoir la prise en compte « du développement de l’enfant » dans l’évolution du programme et surtout supprimer le terme « identité de genre » (pourtant reconnu jusque dans le Code pénal puisqu’il fonde la reconnaissance d’une discrimination) de la version finale.

Une source proche du dossier confiait auprès de Mediapart qu’il pourrait s’agir même d’une « stratégie », afin de sauver un texte auquel la ministre serait « sincèrement attachée » et qui resterait ainsi ambitieux : « Endométriose, soumission chimique, mariage forcé, tout y est ! ».

Sauf que le gouvernement n’en est plus à son coup d’essai dans ses œillades à l’extrême droite, comme le souligne James Leperlier : « La proposition de loi visant les mineurs trans était portée par Les Républicains, la famille politique d’Alexandre Portier. En juin, Emmanuel Macron a déclaré que le changement d’état civil libre et gratuit, c’était ubuesque… On parle de violences sexistes le samedi et on parle de théorie du genre le mercredi, c’est totalement hypocrite. »

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Le président du mouvement Inter-LGBT rappelle aussi qu’évoquer le genre et l’identité de genre aide à endiguer la culture du viol, l’homophobie, la transphobie. « Éviter d’en parler laisse les enseignants démunis et les enfants en proie aux discriminations et au mal-être. Faut-il attendre un nouveau Lucas pour que ça change ? » 

Pour Sophie Vénétitay aussi, ce programme est un outil « puissant de prévention » « Mieux connaître son corps, mieux appréhender la relation à l’autre, parler d’un certain nombre de choses en lien avec la sexualité et le consentement fait partie de la lutte contre les violences sexuelles commises contre les enfants. Comment ces deux ministres peuvent-ils sombrer ainsi dans la caricature ? » 

Dans la soirée, un soutien inattendu est venu grossir le chœur des indigné·es. Aurore Bergé, ancienne membre du gouvernement, et actuelle députée du « socle commun » auprès d’Emmanuel Macron, a estimé sur le réseau social X qu’un « ministre ne devrait pas diffuser de fausses informations en agitant des peurs et des fantasmes pour espérer se faire connaître des Français ». On la croyait derrière nous, la bataille est relancée.

Mathilde Goanec

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2024/11/30/la-notion-didentite-de-genre-avait-ete-supprimee-du-programme-puis-reintroduite/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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