Chroniques environnementales de Stéphane Foucart: la ministre soutient la violence des agriculteurs – On ne relie pas suffisamment les grandes questions sociales et politiques aux questions environnementales.

« La détresse des agriculteurs est d’abord le fruit de choix politiques qui ne sont jamais assumés »

Chronique

A rebours des discours gouvernementaux, non seulement les normes protègent l’environnement et la santé, mais elles sont l’unique argument contre un accord avec le Mercosur, observe dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 05h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/12/01/la-detresse-des-agriculteurs-est-d-abord-le-fruit-de-choix-politiques-qui-ne-sont-jamais-assumes_6423106_3232.html

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Des agriculteurs déversent de la paille devant l’Office français de la biodiversité, lors d’une manifestation contre l’accord UE-Mercosur, au Mans, le 26 novembre 2024.
Des agriculteurs déversent de la paille devant l’Office français de la biodiversité, lors d’une manifestation contre l’accord UE-Mercosur, au Mans, le 26 novembre 2024.  JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Jeudi 28 novembre au matin, à Paris, une centaine d’agriculteurs murent l’entrée de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), dont ils demandent la fermeture. Au même moment, à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), d’autres font de même devant l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Après les attaques contre l’Office français de la biodiversité (OFB) et ses agents, ces actions marquent le franchissement d’un cap.

Ce ne sont plus seulement les préfectures, les permanences d’élus ou les locaux des associations de protection de l’environnement qui sont pris pour cibles, mais les institutions chargées d’accompagner et de protéger les agriculteurs eux-mêmes. L’après-midi même, dans un tweet stupéfiant, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a apporté un soutien de fait à ces actions.

La violence atteint, ces dernières semaines, des niveaux inédits. Depuis des mois, des locaux de la police de l’environnement sont pris d’assaut, investis et dégradés, des documents (plaintes, procès-verbaux, etc.) pillés et détruits, des agents menacés. Au total, l’OFB a déposé une cinquantaine de plaintes. France Nature Environnement rapporte des faits semblables et annonce avoir saisi la justice.

Sentiment d’impunité

L’escalade était prévisible. En avril 2021, après le déboulonnage des roues de la voiture de la journaliste Morgan Large, on écrivait dans Le Monde que les pouvoirs publics laissaient s’installer un dangereux sentiment de toute-puissance et d’impunité. Trois ans plus tard, c’est un agent de l’OFB qui est victime du même sabotage de son véhicule.

Cette situation est d’abord le reflet d’une compétition inédite entre la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et la Coordination rurale. Chacun fait assaut de radicalité pour séduire une base exaspérée, dans la perspective des élections des représentants des chambres d’agriculture, qui doivent se tenir en janvier 2025 et pourraient voir la domination de la FNSEA remise en cause.

Mais à cette cause conjoncturelle s’en ajoute une autre. Les formes de plus en plus extrêmes de la contestation sont aussi la conséquence du discours politique porté par les gouvernements successifs.

Au lieu d’engager les transformations nécessaires du modèle agricole dominant, le pouvoir politique n’a eu de cesse de se défausser et de reporter la responsabilité des difficultés rencontrées sur des tiers. La détresse matérielle d’une grande part du monde agricole est évidemment une situation que la société ne devrait pas tolérer, mais elle est d’abord le fruit de choix politiques qui ne sont jamais explicités et assumés.

Stratégie de la distraction

Qui montre-t-on du doigt ? L’Union européenne, les écologistes, la police de l’environnement, les « surtranspositions » de règles communautaires édictées par l’Anses, l’orientation des travaux de l’Inrae vers une agriculture « bio-bobo », etc.

C’est le gouvernement d’Edouard Philippe qui a gravé dans le marbre, en octobre 2019, cette stratégie de la distraction en reprenant à son compte un concept forgé par les communicants de l’agro-industrie, l’« agribashing ».

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Ce terme et son utilisation abusive ont eu un effet performatif. Tout est devenu « agribashing ». Toute remise en question de certaines pratiques, le simple constat de leurs graves externalités comme la disparition des insectes, des oiseaux, des paysages, la contamination généralisée des ressources d’eau potable : tout est perçu comme une forme de dénigrement des agriculteurs en général. Les syndicats dominants ont activement promu l’idée que le monde agricole dans son ensemble était la cible d’une conjuration destinée à le perdre, renforçant dans les campagnes la colère contre les environnementalistes. Certains ne s’y laissent pas prendre et les prises de position de la Confédération paysanne montrent, s’il était besoin, que de nombreux exploitants échappent largement à cette vision paranoïaque.

C’est peu de dire que celle-ci a été entretenue par le pouvoir politique – certains n’hésitant pas, pour l’étayer, à relayer des informations fausses, tronquées ou trompeuses. Marc Fesneau, alors ministre de l’agriculture, proteste contre l’interdiction d’un herbicide, le S-métolachlore, prononcée par l’Anses ? En réalité, l’agence était tenue par la loi de prendre cette décision. On récolte moins de cerises, de noisettes ou de quoi que ce soit ? L’actuelle ministre, Annie Genevard, met là encore en cause des interdictions injustes de pesticides. Aucune preuve ni même aucun élément de preuve ne sont apportés à l’appui de ces affirmations.

Monde parallèle

Ces discours sans cesse martelés maintiennent le monde agricole dans une posture d’éternelle victime des défenseurs de l’environnement, tout en occultant le fait que la technologie ne fera pas de miracles dans un monde au climat détraqué, où les pollinisateurs ont été décimés, où les sols, lessivés et contaminés, ont perdu leur fertilité et leur capacité à filtrer l’eau et où les épizooties, dopées par la perte de diversité génétique dans les élevages, sont vouées à se répéter.

La radicalisation et la violence prospèrent aussi sur les fausses informations propagées par une certaine presse et qui construisent un monde parallèle où la science et la connaissance sont devenues les ennemies des agriculteurs.

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La réalité est à l’exact inverse. Non seulement les normes protègent l’environnement et la santé (et surtout celle des exploitants, de leurs salariés et de leur famille), mais elles sont l’unique argument pour s’opposer à un accord entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay, bientôt rejoints par la Bolivie). Lorsque les normes auront disparu, plus rien ne s’opposera à un libre-échange débridé, et les agriculteurs réaliseront, mais un peu tard, qu’ils ont été trompés.

GRAND ENTRETIEN 

Stéphane Foucart : « Nous sommes dans une forme d’ignorance volontaire vis-à-vis de la dangerosité des polluants et de la chimie »

Par Vincent Edin , publié le 02 janvier 2024 https://www.socialter.fr/article/stephane-foucart-pesticides-polluants-chimie-lobbies

Photos : Lorgis Matyassy

Si le monde était une vallée, ce serait celle de la mort. Celle de la biodiversité, de la nature, bien sûr, mais aussi la mort de la raison scientifique ou du courage politique face aux pollueurs. Voilà le genre de sombres pensées qui nous assaillent à la lecture de Le Monde est une vallée (Buchet-Chastel), somme des meilleures chroniques de Stéphane Foucart écrites entre 2013 et 2023 pour le journal Le Monde.

Le titre de votre ouvrage Le monde est une vallée (édition Buchet Chastel) fait référence à la vallée de la Seille, en Moselle, polluée sans que les habitants ne s’expliquent pourquoi… 

Cette histoire m’a été racontée par l’archéologue qui a fouillé ce site, que j’ai visité à une époque où l’on suivait beaucoup moins les questions environnementales. Ce que montre l’histoire de cette vallée, c’est que l’exploitation des sources salées aux âges du bronze et du fer a engendré des dégâts tels que, dans les cahiers de doléances de la Révolution française, les habitants de ce territoire se plaignent de leur situation sanitaire dégradée sans en comprendre l’origine. 

Entretien à retrouver dans notre numéro 61 « Reprendre les choses en main » en librairie et sur notre boutique.

Au XIXe siècle, une enquête menée par un médecin révèle que la population de cette vallée meurt dix ans plus tôt que ses voisins, sans qu’il ne puisse établir les liens de causes à effets. On sait aujourd’hui que tout cela était lié à l’incroyable intensité de l’exploitation des salines, plusieurs millénaires auparavant. 

Cette histoire résonne avec l’actualité, à une autre échelle de dégâts bien évidemment. L’ignorance des causes, l’ignorance de ce qui fait souffrir les gens, est terriblement actuelle. Cette question de la causalité – qui traverse les dix années de textes rassemblés dans le livre – est majeure. On ne relie pas suffisamment les grandes questions sociales et politiques aux questions environnementales. Quand on parle de « migrants », pour ne prendre que cet exemple : qu’est-ce qui pousse les gens à aller sur des radeaux, à risquer leur vie comme des désespérés ? Les bouleversements écologiques fragilisent et mettent sur la route de l’exil de nombreuses populations. Les tensions sur les ressources – l’eau, les matières premières, etc. – engendrent de la crispation, des conflits et des migrations. C’est pareil chez nous. Quand maintenir nos systèmes agricoles devient un défi parce que l’environnement change, cela crée nécessairement du mécontentement et de l’amertume. Et cela a forcément un effet politique. Nous restons trop souvent aveugles à ces liens de causalité aujourd’hui, alors qu’ils nous apparaîtront clairement dans quelques décennies.

L’histoire de la petite vallée de la Seille me fait aussi penser à Barbara Cohn, cette chercheuse de Berkeley qui a analysé des milliers de prélèvements sanguins effectués sur des femmes enceintes il y a cinquante ans et conservés en chambre froide depuis. Elle a mesuré le DDT* présent dans lesdits échantillons et a comparé avec la santé des filles de ces femmes. Soudainement, elle a réalisé que les cancers du sein chez les jeunes femmes les plus exposées in uteroétaient multipliés par quatre, par rapport aux moins exposées, une véritable épidémie ! C’est probablement des centaines de milliers de morts. Quand on se replonge dans ce qu’on lisait sur le DDT dans la presse, il y a à peine plus de soixante ans, le propos se résumait à « on peut en manger ! ». C’est complètement fou rétrospectivement. Nous savions pourtant que le DDT tue les insectes, les oiseaux, mais nous avons en nous cette hubris, nous nous croyons au-dessus du vivant.

En octobre, une étude de l’Inserm pointait le lien entre des leucémies et la proximité avec des vignobles traités aux pesticides. Comment expliquer que la causalité faite, les choses ne bougent pas ? 

Parce qu’on se mithridatise* contre ces infos-là. Il y a vingt ans, cette enquête aurait fait les grands titres, aujourd’hui ça n’affole plus. Le pire étant sans doute que ce que la science est capable de détecter aujourd’hui est la partie émergée de l’iceberg. Il faut bien comprendre que si on peut détecter quelque chose sur la leucémie, des choses nous échappent sur le développement de la cognition, l’immunité, le métabolisme, sur des tas de troubles et de pathologies qu’on ne découvrira que dans des années, voire des décennies. Le décalage est immense entre l’épidémiologie qui commence à mesurer, avec difficulté, une petite part des dégâts causés par la chimie et un grand public qui est sous-informé sur ces sujets. 

Vos chroniques sont organisées en trois grands champs de bataille : « guerre contre le vivant », « climat » et « pouvoir », pourquoi cette arborescence ?

C’est le choix de Jil Silberstein, qui a choisi et ordonné ces chroniques ! Mais c’est une très bonne grille d’entrée car cela souligne une chose : lorsque l’on traite d’une question purement environnementale (comme la gestion de l’eau, la biodiversité) ou de la démocratie, on sait que le climat joue un rôle central, d’où sa place dans le livre.

La guerre au vivant, c’est l’étage immédiatement au-dessous, c’est ce qui va renforcer encore les impacts du dérèglement climatique. En essayant de regarder les choses de façon panoptique, on voit que le changement climatique est ce qu’on a de plus en plus de mal à arrêter. Alors, nous devrions au moins tenter d’atténuer ses effets en maintenant au mieux les conditions du développement de la vie. Mais c’est l’inverse qui se produit : la guerre que nous menons au vivant aujourd’hui rendra encore plus insupportables les conséquences du changement climatique demain.

Concernant le pouvoir, il me semble que le caractère très technique du monde dans lequel nous sommes en brouille l’intelligibilité. Nous ne déléguons plus le pouvoir en pleine connaissance de cause. Nous devrions avoir une idée précise de ce que la technique fait au monde. Or, nous ne l’avons pas, car on ne promeut pas cette connaissance. Tous les mécanismes démocratiques actuels partent du principe que la technique est neutre. Pas étonnant, dès lors, que nos délibérations collectives soient hackées par la technique qui dépolitise tout. Limiter la question technologique à de l’évaluation des risques, c’est dissimuler de la politique derrière un jargon technique que personne, ou presque, ne comprend.

Comme dans le cas de la 5G ?

Totalement ! En réalité, quand on pose la question aux gens, on sent bien qu’il y a une forme de décence commune, d’interrogation salutaire : « est-ce qu’il faut vraiment mettre nos efforts pour rajouter du débit dans le téléphone portable ? ». Mais comme trop souvent, cela ne fait pas débat publiquement. Comme la relance du nucléaire, comme tant d’autres choses. Le seul contre-exemple que je pourrais citer, ce sont les OGM : les controverses avec des scientifiques, des éclairages de juristes et de philosophes, avaient amené à une sorte de moratoire en Europe. Nous revenons dessus aujourd’hui avec des OGM nouvelle génération, non traçables et dérégulés… C’est là que s’exerce le pouvoir. Ce que j’essaie de raconter, c’est que parmi les lieux de pouvoir en Europe, il y a ces comités d’experts qui ont la main sur les seuils de risque, les conditions d’usage des technologies, les modalités d’autorisation des pesticides, etc. Leur rôle est, en réalité, éminemment politique. Personne ne sait qui siège dans ces comités, au nom de quoi ou de qui, ni ce qui s’y décide. C’est un énorme problème démocratique.

À propos de ces seuils, justement, les deux analogies qui reviennent le plus souvent sous votre plume sont « pour ne pas voir la fièvre, il suffit de décider que le thermomètre affiche 37 degrés » et « on fixe des seuils ineptes comme quinze paquets de cigarettes quotidiens sont très dangereux pour laisser croire que cinq paquets quotidiens sont sans danger ». Nous leurrer sur les dangers est-il aussi simple que cela ?

Nous sommes dans une forme d’ignorance volontaire. Vis-à-vis de la dangerosité des polluants et de la chimie, nous naviguons dans beaucoup d’ignorance, dont la fixation des seuils fait partie. Le souci étant que ces derniers sont fixés sur la foi de procédures extrêmement fragiles, pour ne pas dire plus. Un exemple, avec le bisphénol A : entre ce qu’ils estimaientcomme sûr en 2014 et ce qu’ils proposent fin 2022, les experts de l’EFSA [Autorité européenne de sécurité des aliments, ndlr] ont divisé le seuil de sécurité par 1 250 000 (oui oui, 1,25 million !). Au Monde, nous avons écrit des centaines d’articles sur le bisphénol A pour en pointer les risques sanitaires. Nous avons été traités d’obscurantistes, de Khmers verts… On nous opposait que l’exposition de la population se situait des milliers de fois sous les seuils de dangerosité et que nous affolions la population pour rien. En quelques années, les autorités sanitaires ont tant abaissé les seuils qu’en définitive, elles nous ont donné raison !

Encore un mot sur les seuils. Un récent mail du directeur de l’ARS Occitanie conseille de boire de l’eau en bouteille car les cours d’eau sont contaminés et cette info n’est pas rendue publique. Et l’on tente, encore une fois, de rassurer par les seuils… 

Il faut bien comprendre que le seuil a une valeur politique. Établir un seuil, c’est permettre la mise en circulation d’une substance, c’est donner un espace à une activité industrielle au prix d’un risque. C’est donc précisément faire de la politique parce que cela fixe un ordre des priorités : produire toute une variété d’objets est considéré comme plus important que d’éviter tout risque sur la santé et l’environnement. Le résultat est qu’aujourd’hui, nous comprenons que le prix à payer pour avoir la chance d’utiliser des poêles en Téflon ou des textiles imperméabilisés, grâce à des poly- et perfluoroalkylés (ou PFAS, encore appelé « polluants éternels »), est que l’ensemble de la population et de la faune du monde entier est imprégné par ces substances, à des niveaux qui suffisent à nous mettre en danger.

Mettre les mains dans le cambouis des seuils, c’est voir que des milliards de gens peuvent être exposés à des polluants et c’est véritablement effrayant. D’autant que les procédures sanitaires sont d’une négligence incroyable : il arrive qu’on déclasse des métabolites1 de pesticides sur la base d’études faites sur quatre chiens et ça finit repris dans certains médias comme « des études scientifiques »… Ce que cela nous dit c’est que la technique telle qu’on la pratique dans les agences est mise au service de la promotion de l’industrie. Pour reprendre les très bons mots du sociologue Emmanuel Henry, il faudrait renverser la logique dominante et dire que les agences sanitaires autorisent ces produits à aller sur les marchés plutôt qu’elles ne les empêchent. Et cette différence est évidemment très politique.

Même au summum de la noirceur, vous conservez une forme d’humour à froid… Est-ce un mécanisme de défense ?

Il faut toujours un peu d’ironie pour survivre à tout cela. J’essaie de trouver des motifs de ne pas être furieux en permanence et c’est compliqué. Donc il reste l’ironie. L’autre sorte de réconfort que je trouve, c’est de me dire « finalement, les gens votent pour ce qui est en train de leur arriver ». J’essaie de participer au débat démocratique en mettant des informations sur la place publique, et les gens votent ensuite en conscience. Bien sûr, l’information n’est pas parfaite pour employer une litote ; il y a toute une diversité de mécanismes par lesquels les pouvoirs économiques pèsent sur l’accès et la hiérarchie de l’information, mais je me raccroche à cette idée que nous avons ce que nous méritons, en quelque sorte. C’est un raisonnement cynique et politiquement très faible mais, par moments, j’ai besoin de me raccrocher à ça.

Justement, quid de la place de l’écologie dans les médias ? Il y a désormais une Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique, nombre de titres (dont Le Monde) se prennent au jeu. Mais dans les grands débats politiques, l’écologie reste cantonnée à la portion congrue…

Le journalisme politique français est en échec de ce point de vue. Le pouvoir majeur des journalistes reste de poser des questions : en fonction du nombre de fois et de la manière dont on pose les questions, cela structure le débat public. Par conséquent, ne pas poser les questions les fait disparaître du débat et c’est ce qui arrive à l’environnement.

On parle encore trop de l’environnement comme d’un ensemble de phénomènes naturels. Quand vous êtes journaliste et que vous parlez des retraites, du pouvoir d’achat ou de l’immigration, vous mettez de côté la question environnementale, qui n’est traitée que par les confrères spécialisés. Or, la question environnementale – c’est-à-dire les altérations anthropiques de l’environnement à toutes les échelles – joue un rôle dans tous les compartiments de la vie sociale. On a beaucoup débattu des retraites récemment. Or, ces retraites seront prises dans quinze ou vingt ans. À aucun moment, il n’est question du climat alors que ce paramètre a une importance majeure ! Vous imaginez les gens qui travaillent en extérieur continuer à bosser à 64 ans sous des canicules à 50 °C ? Et ce n’est qu’un exemple !

La disparition de la thématique environnementale dans la plupart des débats de société relève d’une forme de naturalisation des dégâts que nous produisons sur l’environnement. C’est une façon de dire qu’il n’y a rien à faire à part essayer de s’adapter. On le voit quand Christophe Béchu dit lors de questions au gouvernement2 en parlant du réchauffement : « Vous instrumentalisez un phénomène naturel à des fins politiques. » C’est magnifique, quand l’inconscient s’exprime aussi clairement ! Voilà comment on éloigne la question environnementale de la conversation publique. Sans parler de tous les papiers qui naturalisent les travers de nos sociétés. Ce serait « notre cerveau » qui nous pousse à détruire notre environnement ? Mais, à ce compte-là, les femmes s’occupent des tâches ménagères car elles ont été biologiquement sélectionnées pour le faire, les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont idiots, etc. Tous ces discours permettent de nous dédouaner de nos actions et de ne pas faire entrer dans le débat public des problèmes que l’on classe à tort comme naturels.

Vous avez récemment signé une chronique sur les « 50 nuances du climatoscepticisme ». Que vous inspire le fait qu’un certain nombre de médias servent de caisse de résonance à ces discours ? Faut-il une extension de la loi Gayssot3 aux causes environnementales ?

C’est un échec majeur du journalisme scientifique. À titre personnel, j’y ai investi beaucoup d’énergie en consacrant des centaines d’articles et un livre aux climatosceptiques, avec la certitude que montrer la vérité serait performatif. Or, non seulement cela n’a rien changé, mais il est possible que cela ait même été contre-productif. Pendant des années, j’ai mis un point d’honneur à couvrir les sciences du climat, à vulgariser la mécanique du réchauffement anthropique et le travail des chercheurs. Au risque de donner l’impression que si les chercheurs cherchent, c’est qu’ils ne sont peut-être pas si sûrs d’eux… Les climatosceptiques se sont engouffrés là-dedans. Avec le recul, je me dis qu’il n’aurait peut-être pas fallu prendre frontalement les sceptiques en essayant de les « débunker ». Aujourd’hui, il semble que le climatoscepticisme est plus haut qu’il y a dix ans. Quand on voit comment se déploient les effets du réchauffement, on se dit que c’est fou… Toute une partie de la population semble vivre dans un monde parallèle. On l’a vu pendant le Covid, quand la science s’est montrée en train de fonctionner, de réfléchir publiquement : ouvrir le capot de la disputatio savante ne produit pas les effets escomptés.

Le caractère très technique du monde dans lequel nous sommes en brouille l’intelligibilité. Nous ne déléguons plus le pouvoir en pleine connaissance de cause.

De même, on a longtemps eu l’idée que la culture scientifique permettrait d’améliorer le fonctionnement général du système. Je n’en suis pas sûr. Ceux qui ont propagé les discours les plus orthogonaux à la véracité étaient des grands scientifiques. Hors de leur champ de compétence, certes, mais Allègre4 hier, comme Raoult et Montagnier (l’un des découvreurs du VIH) se sont servis des lieux de science et de leur reconnaissance scientifique pour orchestrer la controverse. Or, pour le grand public, il est difficile de voir des scientifiques s’empoigner. Les gens prennent parti selon des affects qui n’ont rien de scientifique. Pour éviter ce genre de dérives, il ne faut pas une extension de la loi Gayssot. Les médias sont co-responsables dans la mesure où ils ne doivent pas les inviter et s’auto-discipliner. En revanche, il devrait y avoir un ordre des savants capable d’exclure ses membres quand ils manquent à la déontologie la plus élémentaire.

Dans une de vos chroniques de 2018, vous montrez qu’un triple risque pèse sur Bayer-Monsanto : juridique, avec des centaines de procès pouvant causer leur perte, sanitaire, avec l’accumulation des soupçons sur les effets de leurs produits, et technique, avec le développement de résistances à leurs nouveaux herbicides. Cinq ans plus tard, les défaites au tribunal se comptent sur les doigts d’une main et l’UE n’a pas renoncé à prolonger l’autorisation du glyphosate pour dix ans. Que vous inspire la résistance de « Bayanto » ?

Je nuancerais : ils ont quand même provisionné plus de dix milliards de dollars pour indemniser les plaignants avec des règlements à l’amiable. Leurs déboires judiciaires s’accumulent. Bayer a perdu un nouveau procès le 27 octobre et a été condamné à verser 175 millions de dollars à un utilisateur de glyphosate frappé par un lymphome. Pour autant, vous avez raison, ils sont toujours là et rappellent que le vrai pouvoir n’est plus au politique, que les États se sont mis dans la main de ces conglomérats qui concentrent un pouvoir économique et politique inouï. Nous n’étions pas obligés d’autoriser une telle concentration des secteurs semenciers et agrochimiques, mais nous l’avons fait. Il y a plus d’États faillis que de grandes firmes multinationales en faillite, cela devrait nous interroger…

Votre question me renvoie à un reportage de Cash Investigation sur France 2 où l’on voyait des viticulteurs en tenue de scaphandriers épandre des pesticides à 50 mètres d’une école. Face à cela, Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, avait dit que la France allait diviser par deux le recours aux pesticides. L’un des plans suivants montrait Jean-Charles Bocquet, le patron du lobby européen des pesticides, dire en substance : « bah non, on ne va pas faire ça ». Imaginez la même scène avec un ministre de la Défense disant « on ne va pas prendre ces frégates » et un industriel de l’armement lui rétorquant : « bah si ». Il y aurait un tollé national. En l’espèce, la séquence est passée comme une lettre à la poste.

Le report de la révision du règlement Reach (qui devait permettre d’interdire l’usage d’une multitude de produits chimiques néfastes à l’horizon 2030) et son absence au programme de la Commission européenne jusqu’en juin 2024 marque-t-elle une faillite politique ou une victoire des lobbys ?

C’est évidemment une victoire écrasante des lobbys, doublée d’une faillite morale et politique inouïe. La Commission a investi des millions d’euros en études de biosurveillance pour tester la présence de milliers de produits dans le sang des Européens. Nous avons désormais une vision bien plus précise qu’auparavant du fardeau sanitaire que représente la chimie de synthèse pour nos sociétés. Dans son étude d’impact, la Commission reconnaît que les maladies causées par la chimie vont des cancers aux troubles de la fertilité en passant par le métabolisme et les maladies neurologiques et qu’elles pèsent au moins pour 31 milliards d’euros par an à l’échelle de l’Europe ! 

Derrière les chiffres, ce sont des malades et des morts par milliers, sans doute bien plus. Même l’argument économique ne tient pas : le coût pour les entreprises qui seraient visées par des mesures de retraits drastiques est dix fois inférieur à ce que cela coûte à la collectivité. Le vieil adage « privatisation des bénéfices et collectivisation des pertes » trouve sa traduction la plus assumée. Dans Le Suicide de l’espèce (Denoël, 2023), le docteur Jean-David Zeitoun démontre avec justesse que nous vivons toujours dans l’idée que l’activité économique produit plus de bénéfices que de dommages alors qu’aujourd’hui, nombre d’activités économiques produisent désormais l’inverse. On en revient sans cesse à notre vision magique du monde où le bonheur et le bien-être sont indexés sur la croissance… Juste un fait : aux États-Unis, le modèle prétendument à suivre, l’espérance de vie est aujourd’hui retombée au niveau de 1994 et se situe désormais en dessous de celle de Cuba. Cela devrait nous réveiller face à nos schémas de développement : ils ne marchent pas !

« Amish », « écoterroristes », « Khmers verts »… les néolibéraux ne se contentent pas de mener une guerre de mots aux militants écologistes, ils les surveillent activement, les violentent. Nous ne sommes pas encore le Brésil où les défenseurs du vivant sont assassinés, mais tout de même, quelle pente mortifère. Comment vous l’expliquez-vous et voyez-vous poindre un retournement de l’opinion ?

Je n’aime pas jouer les futurologues, mais je ne pense pas qu’il y aura un retournement de la majorité de l’opinion. Il me semble que cette dernière est très légitimiste, avec un attachement à ce que les gens perçoivent comme le fonctionnement de la démocratie locale : une autoroute ou un aéroport sont voulus par les élus et doivent pouvoir être menés à bien. En revanche, je crois que de plus en plus de nos concitoyens prennent conscience du fait que notre débat public ne fonctionne pas correctement. On ne peut pas continuer à mettre en chantier ces grands projets sans être dans une forme de déni sur ce qui se passe. Le hiatus entre les bénéfices et les inconvénients de projets comme l’A69 se niche dans une forme de déni de la réalité et de la gravité des dommages environnementaux que nous produisons, et de l’effet boomerang que cela aura sur la génération de nos enfants.

Idem sur la criminalisation des militants écologistes, c’est une pente très inquiétante. L’Adversaire avec une majuscule, c’est le mouvement écologiste. L’exemple de la cellule Déméter5 est lourd de sens : on voit le ministère de l’Intérieur signer des conventions avec des syndicats agricoles. C’est une forme de privatisation des forces de l’ordre très inquiétante pour l’avenir car il y a un un poid, deux mesures dans ce que l’État accepte d’un côté et refuse de l’autre.

L’agriculture productiviste peut se permettre des choses en termes de menaces, dégradations ou violences qui ne seront jamais acceptées pour les militants écolos. Avec les bassines, l’A69 et autres projets d’artificialisation, l’État semble là pour permettre la privatisation des communs à n’importe quel prix, y compris violenter les militants écolos. La même chose se produit avec les mouvements sociaux et c’est très angoissant.

Le peu d’écho qu’a eu la grande enquête sur les polluants éternels « Forever Pollution Project* », à laquelle Le Monde a participé, n’illustre-t-elle pas l’absence de discussion sur les grandes questions écolos ?

Le problème, c’est qu’on continue à traiter ces sujets par le prisme de la naturalisation de la technique. Ces dégâts seraient irrévocables et il n’y aurait rien à faire pour les empêcher. On ne sait pas trop d’où viennent ces polluants, on découvre un désagrément que la nature nous a légué, et forcément le sujet ne percole pas dans le débat politique. A contrario, la meilleure manière de remettre de la politique, c’est de faire des conventions citoyennes. Macron n’a pas tenu parole, il n’est pas allé au bout de la démarche avec la convention citoyenne sur le climat, mais c’est le seul moyen de contourner la caste médiatique des éditorialistes de plateaux, encalminée dans la petite vie politicienne et électorale. Ce type de convention peut les obliger à s’en saisir. La première chose que la convention climat a démontré, c’est le déficit d’information : les membres de la convention n’étaient pas écolos, mais on leur a expliqué clairement la situation, avec des experts, avec des parties prenantes, etc. Il en est sorti des propositions d’actions plus radicales que tout ce qui est produit dans la sphère politique – y compris en provenance d’EELV. Le problème de départ, c’est que les citoyens ne sont pas assez informés. 

Avez-vous un regret en relisant ces dix années de chroniques ?

Sans conteste, d’avoir toujours été trop optimiste. En me relisant, je vois que ma crainte d’exagérer, de survendre le péril, d’apparaître comme militant, m’a souvent poussé à pécher par excès d’optimisme. Cette réticence à verser dans le journalisme militant n’est pas un refus de l’engagement : je crois simplement que cette place n’est pas la mienne. Je pense que les sciences de la nature suffisent largement à montrer le caractère injuste et non durable du fonctionnement de notre monde.

Le DDT

Le DDT (pour dichlorodiphényl­trichloroéthane) est un insecticide de synthèse utilisé massivement à partir de la Seconde Guerre mondiale, principalement dans l’agriculture et pour lutter contre le paludisme et le typhus. Il est interdit dans les années 1970 et 1980 dans la plupart des pays après des recherches attestant les observations de la biologiste états-unienne Rachel Carson qui, dans Printemps silencieux (1962), pointait ses effets néfastes sur l’environnement. Il continue à être utilisé dans certaines régions pour lutter contre le paludisme.

Mithridatisation

Le terme a pour origine le mythe du roi antique Mithridate qui, craignant d’être empoisonné, aurait développé une résistance à certains toxiques en absorbant de petites doses tout au long de son existence. Par extension, le terme est utilisé pour décrire l’insensibilisation à des idées, à des faits, auxquels on est constamment exposé.

« Forever Pollution Project »

Le « Forever Pollution Project » est une enquête collaborative inter-nationale de journalistes, ayant adopté une méthodologie scientifique reconnue, sur l’étendue de la contamination de l’Europe par les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), une famille de composés ultratoxiques employés dans une multitude de produits et d’usages. Le Monde a élaboré une carte permettant de visualiser l’ampleur de la contamination de l’Europe par ces « polluants éternels ».

1. Sous-produits issus de la dégradation des pesticides.

2. « Oui M. Béchu, le réchauffement climatique est “politique” », Reporterre, 21 avril 2023. 

3. Votée en 1990, la loi Gayssot sanctionne pénalement la négation de l’existence historique des crimes nazis, et plus généralement des crimes contre l’humanité. 

4. Claude Allègre, géochimiste, ministre de l’Éducation sous Lionel Jospin, connu pour ses prises de position controverséesmettant en doute l’origine anthropique du changement climatique.

5. Unité de renseignement de la gendarmerie créée en 2019 dans le cadre d’une convention avec la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire.

Biographie

Né en 1973, Stéphane Foucart est physicien de formation et diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille. Ses enquêtes en tant que journaliste au Mondelui ont valu le prix Européen du journalisme d’investigation en 2018. Traquant les climato-sceptiques et les marchands de doute industriels, il a fait paraître avec Stéphane Horel les « Monsanto Papers » qui ont révélé l’immense campagne de désinformation menée par la firme. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Fabrique du mensonge : comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger (Denoël, 2013), Des marchés et des dieux : quand l’économie devient religion (Grasset, 2018) et Un mauvais usage du monde (Seuil 2023).

ARTICLES EN LIEN

Offensive contre Stéphane Foucart:

Le diable caché dans les articles de Foucart, journaliste au Monde

4 octobre 2022 https://www.agriculture-environnement.fr/2022/10/04/pesticides-le-diable-cache-dans-les-articles-de-foucart

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Le Monde pesticides foucart

Alors que le journaliste du Monde Stéphane Foucart se défend de tout lien avec le lobby du bio, nombre de ses articles reprennent, avec complaisance, les éléments de langage du secteur bio. Décryptage de sa chronique intitulée « Le Green Deal agricole n’aura pas lieu », parue le 12 juin dernier

« C’est délirant. J’ai jamais touché un centime de l’industrie du bio ! », clame haut et fort le journaliste militant Stéphane Foucart, interrogé par Libération à la suite des accusations de collusion avec l’industrie du bio, portées à son encontre sur Twitter. Bien au contraire, le journaliste du Monde se revendique même comme « intraitable avec eux dans les papiers ». On aimerait le croire. Cependant, une chronique récemment signée de sa main suggère un traitement de l’information qui relève davantage du service après-vente du lobby du bio que d’un décryptage objectif.

Ces petits détails manquants

Sous le titre « Le Green Deal agricole n’aura pas lieu », Foucart y accuse la Commission européenne d’avoir réalisé, au travers de la mise en place d’un système pour mesurer la baisse du recours aux pesticides, « l’exploit de pouvoir transformer une aggravation des risques en une amélioration ».

« Truquer le thermomètre est un moyen commode d’être sûr de pouvoir annoncer, un jour, que la fièvre a disparu », s’emporte ainsi le journaliste qui s’appuie sur « une note publiée le 9 juin » du « toxicologue autrichien Helmut Burtscher-Schaden, membre de l’association Global 2000». Et Stéphane Foucart poursuit : « C’est souvent dans les détails que le diable est caché. »

Lire aussi : Au cœur de la pensée de Stéphane Foucart

En quoi il a tout à fait raison, le premier des détails en question étant d’affirmer que Helmut Burtscher-Schaden est toxicologue alors que ce dernier se présente toujours comme un biochimiste. Ensuite, le journaliste omet de préciser l’engagement militant de ce scientifique. En effet, Global 2000 – dont Helmut Burtscher-Schaden n’est pas simplement « membre » puisqu’il y travaille depuis plus de dix ans – n’est rien d’autre que la branche autrichienne de l’association écologiste radicale Les Amis de la Terre. En outre, Helmut Burtscher-Schaden est l’un des organisateurs de l’Initiative citoyenne européenne (ICE) « Stop glyphosate », ainsi que de l’ICE « Save Bees and Farmers » visant à supprimer l’utilisation de tous les pesticides de synthèse d’ici 2035. Il est également l’auteur d’un livre à charge contre le glyphosate, The Glyphosate Files (K&S, 2017), disponible en anglais et allemand.

UNE CHRONIQUE RÉCEMMENT SIGNÉE DE FOUCART SUGGÈRE UN TRAITEMENT DE L’INFORMATION QUI RELÈVE DAVANTAGE DU SERVICE APRÈS-VENTE DU LOBBY DU BIO QUE D’UN DÉCRYPTAGE OBJECTIF

Enfin, et surtout, Foucart néglige d’informer ses lecteurs que la note de Helmut Burtscher-Schaden a été publiée dans le cadre d’un communiqué de presse intitulé « Les ONG environnementales et le mouvement biologique demandent à la Commission d’élaborer un nouvel indicateur pour mesurer les progrès accomplis dans la réalisation de l’objectif de réduction des pesticides de “Farm to Fork” », signé par les organisateurs de l’ICE « Save Bees and Farmers », en particulier Global 2000, PAN Europe (dont François Veillerette est administrateur) et… l’Ifoam Organics Europe, l’association de défense des intérêts de l’agriculture biologique en Europe. Autrement dit, sans jamais en faire la mention, Foucart se fait le porte-voix à la fois de PAN Europe, de la branche autrichienne des Amis de la Terre et de l’Ifoam, le principal lobby de l’agriculture biologique, qui a de bonnes raisons de vouloir éliminer ce dispositif de la Commission européenne appelé « Indice de risque harmonisé » (HRI-1 pour Harmonized Risk Indicator 1).

Le HRI-1 : un thermomètre de tendance et non de risque

Number of authorisations by derogation between 2011–2019.

Si l’on veut saisir ce qui gêne l’Ifoam, il est nécessaire de comprendre le mode de fonctionnement de ce fameux « thermomètre ». Mis en place pour « observer les tendances en matière de risques associés à l’utilisation des pesticides (PPP) », le HRI-1 classe les substances actives en quatre groupes. Les deux premiers concernent des matières actives approuvées ayant, pour le premier groupe, un risque plus faible que pour le deuxième, à savoir les substances dites « à faibles risques ». Le troisième groupe contient les matières actives qui sont candidates à la substitution, notamment les CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique), et enfin le quatrième groupe comprend les matières actives non approuvées, mais susceptibles d’être utilisées ponctuellement suite à des dérogations. À chaque groupe est attribué un facteur de pondération (1, 8, 16, 64) qui, multiplié par le tonnage de produit vendu, donne l’indice HRI-1 de chaque substance.

Lire aussi : Stéphane Foucart ou l’art de faire parler les courbes

Un choix qui ne favorise pas les matières actives à fort tonnage. Et c’est précisément ce que reproche l’Ifoam, puisque l’essentiel des pesticides utilisés en bio nécessite d’importantes quantités. Il est donc exact, comme le souligne Helmut Burtscher-Schaden, qu’un kilogramme de sable de quartz, « une dose qui protège cinq arbres contre l’abroutissement du gibier », aura la même valeur qu’un kilogramme d’insecticide pyréthrinoïde, « susceptible de tuer tous les insectes vivants sur 200 hectares ». Sauf que cet indicateur n’est pas à proprement parler un indicateur de risque. Il n’a surtout aucune valeur toxicologique, une substance du groupe 4 (en dérogation) pouvant parfaitement avoir un meilleur profil toxicologique qu’une substance du groupe 2, ce classement ne faisant par ailleurs aucune distinction entre les matières actives du même groupe.

Comme le précise la Commission, le but principal de ces facteurs de pondération est politique. Il s’agit d’envoyer «un signal très clair aux États membres pour qu’ils favorisent les PPP contenant des substances actives à faible risque, tandis que l’utilisation de PPP contenant davantage de substances dangereuses, et en particulier de substances non approuvées, doit être découragée ». Qu’importe la toxicité d’une molécule du groupe 4, puisque l’objectif de la Commission reste que l’usage de toutes ces substances diminue drastiquement. Idem, pour celles du groupe 3, dont fait partie le cuivre, considéré par la Commission comme véritable problème.

PLUTÔT UN INDICATEUR SUR LA TENDANCE DES VENTES QUE SUR LA RÉALITÉ D’UN RISQUE, IL EST À REGRETTER QUE LA COMMISSION LUI AIT DONNÉ LE NOM MALHEUREUX D’«INDICE DE RISQUE HARMONISÉ »

Aussi est-il erroné de prétendre, comme le fait Stéphane Foucart, qu’« une seule application de bicarbonate de potassium comme fongicide naturel (également utilisé comme additif alimentaire) présente un risque huit fois plus élevé qu’une application du fongicide de synthèse difénoconazole, placé par les autorités sur la liste des pesticides les plus problématiques, en raison de sa persistance et de sa toxicité ». Certes, son indicateur sera plus élevé en raison de son tonnage, donc de son usage, mais pas de sa toxicité. Et encore moins d’un quelconque risque.

Une dénomination malheureuse

Alors, quelle est l’utilité de cet indicateur ? « L’indicateur de risque harmonisé 1 (HRI-1) reste la meilleure méthode disponible pour saisir les tendances en matière d’utilisation et de risque des produits phytopharmaceutiques », répond la Commission, qui estime qu’il permet de « mesurer les progrès accomplis dans la réalisation des objectifs en matière de réduction des pesticides ». Finalement, puisqu’il se révèle plutôt un indicateur sur la tendance des ventes que sur la réalité d’un risque, il est à regretter que la Commission lui ait donné le nom malheureux d’« Indice de risque harmonisé ». En procédant de la sorte, elle n’a fait que tendre une perche à tous ceux qui contestent sa pertinence.

Dans le même sens, agglomérer dans une même courbe, comme le fait la Commission, la somme de ces quatre courbes, qui sont néanmoins pour chacune d’entres elles intéressantes, n’a aucune valeur scientifique. Cela ne permet en effet que de montrer une tendance très générale sur l’usage des pesticides sans prendre en compte réellement les notions de risque, voire de danger. Parfaitement consciente des limites de cet indicateur, la Commission répond qu’elle « s’est engagée à réviser cet indicateur dès que de meilleures données seront disponibles, dont disposent seulement les États membres».

Faut-il pour autant jeter ce thermomètre à la poubelle ? « La Commission et les États membres ont pris dix ans pour se mettre d’accord sur ce HRI. Or, étant donné l’importance de réaliser des progrès d’ici 2030, il semble irraisonnable de remettre en cause cet outil de mesure maintenant, bien que nous souhaiterions voir ce HRI complété, voire à terme remplacé, par des indicateurs basés sur le risque pour donner une base plus scientifique aux objectifs de réduction », confie ainsi Anika Gatt Seretny de CropLife Europe, l’association qui regroupe les fabricants européens de solutions de protection des plantes.

Comment expliquer une telle opposition de la part de l’Ifoam, puisque l’essentiel des produits utilisés en bio sont inclus dans la catégorie 1 ? Il y a deux raisons simples : tout d’abord parce que tous ces produits nécessitent un tonnage important, et ensuite, parce que le cuivre, de très loin le pesticide le plus utilisé en bio, étant une matière active à substitution, figure dans le groupe 3, avec un facteur de pondération de 16. Automatiquement, l’augmentation des surfaces en AB qui nécessite l’usage considérable de cuivre, fera exploser l’indice. Or, on voit difficilement l’agriculture biologique se passer de cet incontournable moyen de protection des plantes. On le vérifie parfaitement avec le cas de l’Autriche, l’un des seuls pays de l’Union européenne à ne pas avoir une courbe de HRI-1 à la baisse…

« L’indicateur HRI-1 conduit à des résultats absurdes et donne la fausse impression que l’agriculture biologique est le problème, car il s’agit principalement d’un indicateur basé sur le volume qui discrimine les substances naturelles », regrette en effet Éric Gall, policy manager de l’Ifoam Organics Europe, qui estime que « s’appuyer sur un indicateur trompeur pour mesurer la réduction des pesticides est inefficace et injuste pour les agriculteurs biologiques qui s’efforcent de trouver des alternatives aux pesticides de synthèse toxiques ».

S’il n’est donc pas surprenant que le lobby du bio s’oppose à cet indicateur, il est en revanche plus curieux de retrouver intégralement ses éléments de langage chez un journaliste qui se prétend par ailleurs « intraitable » avec ce même lobby.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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