Exposition Camille Claudel : les secrets d’un chef-d’œuvre oublié de l’artiste enfin révélés
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- Par Agathe Hakoun le 28.11.2024 https://www.connaissancedesarts.com/artistes/camille-claudel/exposition-camille-claudel-les-secrets-dun-chef-doeuvre-oublie-de-lartiste-enfin-reveles-11197025/?xtor=EPR-3228
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Camille Claudel, Vertumne et Pomone (détail), 1905, marbre, Paris, musée Rodin © Paris, musée Rodin, photo Chistian Baraja
Jusqu’au 12 janvier, le musée Camille Claudel met en lumière Sakountala, une des œuvres majeures de la sculptrice dans une exposition réunissant près de 100 objets.
À l’occasion des 160 ans de la naissance de Camille Claudel (1864-1943), le musée éponyme de Nogent-sur-Seine (Aube) consacre une exposition à l’un de ses chefs-d’œuvre méconnus : Sakountala (1888). Jusqu’au 12 janvier 2025, « Camille Claudel à l’œuvre : Sakountala » montre pourquoi cette sculpture, pendant longtemps oubliée, tient un rôle majeur tout au long de la carrière de l’artiste. Labellisé « Exposition d’intérêt national » par le ministère de la Culture, l’événement plonge le visiteur dans le processus créatif de Camille Claudel.
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Sakountala, un mythe hindou
Qui est Sakountala et quelle est son histoire ? En plus de mettre en avant les œuvres de Camille Claudel, l’exposition revient sur ce mythe hindou qui a inspiré l’artiste et ses contemporains. Le récit est connu par une pièce de théâtre écrite en sanskrit par Kâlidâsa entre les IVe et le Ve siècles et inspirée du Mahâbhârata (épopée sanskrite de la mythologie hindoue). Il raconte l’histoire d’amour entre le roi Duṣhyanta et la nymphe céleste Sakountala. Les deux se rencontrent pendant une partie de chasse. Ils se marient mais après les noces, Duṣhyanta est victime d’une malédiction et oublie sa bien-aimée. Ce mythe indien présente ainsi « une histoire intemporelle qui offre une réflexion sur l’endurance de l’amour face aux épreuves du destin », précise le musée.
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Camille Claudel, Sakountala, 1888, plâtre patiné, Châteauroux, musée Bertrand ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun
Montrer la dimension universelle et la psychologie des personnages
L’exposition s’ouvre sur le plâtre monumental de 1888 conservé à Chateauroux et des petites esquisses en terre cuite dans lesquelles la sculptrice a cherché sa composition. Camille Claudel représente Duṣhyanta à genoux, implorant le pardon de Sakountala, penchée au-dessus de lui. Certains pourraient y voir un lien avec la relation amoureuse mouvementée entre l’artiste et son amant Auguste Rodin (1840-1917), le musée n’évoque pas cette interprétation.
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Camille Claudel, Étude pour Sakountala, vers 1886, terre cuite, Paris, musée Rodin ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun
À la fin du XIXe siècle, peu de peintres et de sculptures s’inspirent de Sakountala mais plusieurs représentations sur scène sont données. Ces spectacles exotiques utilisent des costumes traditionnels, des décors impressionnants des paysages indiens et de nombreux danseurs pour émerveiller les spectateurs.
Spectacles, méditations, visites et animations pour les 160 ans de Camille ClaudelPour compléter la visite de l’exposition, le musée propose toute une programmation autour de Sakountala. Samedi 30 novembre à 20h45, un spectacle de danse indienne inspiré du mythe hindou sera présenté par la compagnie Triwat à l’Agora Michel Baroin. La danse traditionnelle Kathak et les costumes Bollywood transporteront referont vivre le temps d’une représentation l’histoire d’amour entre Duṣhyanta et Sakountala. La semaine suivante, les 7 et 8 décembre, le musée proposera un weekend d’anniversaire avec notamment une visite guidée de l’exposition par la commissaire, une séance de méditation face à La Valse ou encore une déambulation ludique et interactive sur la vie de l’artiste avec Sylvia Bienaimé Turchi, autrice de Tout sur Camille et Paul Claudel (ou presque).
Toutefois, Camille Claudel n’a pas choisi de représenter le mythe sous une forme orientaliste. Au contraire, elle immortalise le couple au moment des retrouvailles et prend le parti de les montrer nus. « Camille Claudel a voulu montrer la dimension universelle du mythe et la psychologie des personnages », explique Cécile Bertran, commissaire de l’exposition et directrice du musée. Ce choix de composition audacieuse et de sujet peut courant en sculpture témoigne de l’ambition de l’artiste, à 21 ans. Elle souhaite marquer les esprits pour se faire remarquer au Salon par le jury et la presse, et ainsi lancer sa carrière.
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William Elborne, Camille Claudel modelant Sakountala, vers 1887, photographie © Paris, musée Rodin © Agence photographique du musée Rodin / Studio Tovar
Une mention honorable au Salon
Au Salon des artistes français de 1888, elle fait partie des 114 sculptrices participantes (pour 1059 sculptures exposées). Camille Claudel présente le plâtre monumental. Sakountala lui vaut une mention honorable, la seule récompense de sa carrière. Cependant, l’artiste n’obtient aucune commande de l’État et elle n’a pas les moyens d’acheter un bloc de marbre.
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Sculptures ayant été exposées au Salon des artistes français de 1888 et présentées dans « Camille Claudel à l’œuvre : Sakountala » au musée Camille Claudel. ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun
En 1895, elle offre le modèle en plâtre au musée de Châteauroux, avec qui elle a déjà eu des liens commerciaux. Néanmoins, ce don crée une polémique. Certains membres de la commission d’acquisition de l’institution jugent l’œuvre trop sensuelle. Une tribune est publiée dans la presse par la bourgeoisie locale pour dénigrer l’œuvre et sa patine. Elle est remisée dans les réserves du musée où elle se dégrade irrémédiablement. Ce n’est qu’à la fin des années 1970, au moment de la redécouverte de Camille Claudel avec le travail de l’historien Jacques Cassar (premier chercheur à étudier l’artiste) que l’œuvre est mise à l’abri puis à nouveau exposée au public.
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Camille Claudel, Vertumne et Pomone,
1905, marbre, Paris, musée Rodin ©Connaissance des Arts/Agathe Hakoun
Des variations de Sakountala jusqu’à la dernière œuvre de l’artiste
Malgré la polémique, la sculptrice a continué tout au long de sa carrière à produire des variations de Sakountala. De 1903 à 1905, Camille Claudel sculpte une version réduite du groupe sous le titre Vertumne et Pomone, inspirée des Métamorphoses d’Ovide, pour la comtesse de Maigret. Dans cette déclinaison, l’artiste a subtilement ajouté des pommes dans la coiffure de la figure féminine et des vignes autour du tronc qui la soutient. L’œuvre témoigne de la virtuosité de Claudel dans la taille du marbre.
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Camille Claudel, Niobide blessée, 1906, bronze, fonte Eugène Blot, 1907, Centre national des arts plastiques, déposé au musée Sainte-Croix de Poitiers © Domaine public / Cnap Crédit photo : Christian Vignaud / Musée Sainte-Croix, Poitiers
En 1906, l’État passe une première (et dernière) commande à l’artiste. L’inspecteur des Beaux-arts, Armand Dayot, choisit une statue de femme dérivant de Sakountala. La sculptrice réalise alors un bronze d’une figure seule et blessée, représentant Niobide qui succombe à une flèche située dans sa poitrine, décochée par Apollon ou Artémis. L’unique fonte en bronze de Niobide blessée est aujourd’hui déposée au musée Sainte-Croix de Poitiers. Il s’agit de l’ultime oeuvre de la carrière de Camille Claudel.
« Camille Claudel à l’œuvre : Sakountala »
musée Camille Claudel
10 rue Gustave Flaubert, 10400 Nogent-sur-Seine
Jusqu’au 12 janvier 2025
Vidéo: