Insoumis, socialistes : le retour des meilleurs ennemis
Sur fond d’instabilité politique maximale, la guerre a repris de plus belle entre le parti de Jean-Luc Mélenchon et celui d’Olivier Faure. Mais les échanges assassins cachent des divergences stratégiques majeures en vue de la prochaine présidentielle.
Fabien Escalona et Pauline Graulle
Le groupe vit mal. Chaque jour ou presque, par média ou réseau social interposé, Insoumis et socialistes ferraillent, s’adressant mutuellement des reproches et des noms d’oiseaux. Quatre mois après les législatives anticipées qui avaient vu naître la coalition du Nouveau Front populaire (NFP), la guerre des gauches est donc repartie de plus belle entre La France insoumise (LFI) et le Parti socialiste (PS).
D’un côté, Jean-Luc Mélenchon et ses fidèles accusent le PS de rompre avec le NFP, au profit d’ententes coupables avec les macronistes et de la réhabilitation du hollandisme – le retour de l’ancien président dans le groupe donnant de l’eau au moulin du procès en reniement. « L’un après l’autre, les chefs du PS appellent publiquement au nouveau socle commun “bloc central” et enterrent le NFP. Pourtant, les électeurs les ont élus comme NFP. On s’est fait avoir », a tweeté Jean-Luc Mélenchon le 27 novembre, forgeant le récit d’une nouvelle « trahison » socialiste.
De l’autre, les parlementaires du parti à la rose fustigent les provocations de LFI et rejettent sa stratégie de précipitation du chaos institutionnel. Dans ses échanges tendus avec le triple candidat à la présidentielle, Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, a ainsi vidé son sac, affirmant par exemple que son camarade espagnol, le premier ministre Pedro Sánchez, avait su « faire ce que LFI n’a pas fait », à savoir dénoncer les crimes commis à Gaza sans « marginaliser la défense des Palestiniens [et] en refusant de considérer l’antisémitisme comme “résiduel” ».

Si les controverses s’accrochent à de réelles querelles sur le fond, elles reflètent aussi une exacerbation des divergences stratégiques en vue de la prochaine élection présidentielle. Tandis que les Insoumis la voudraient le plus tôt possible avec Mélenchon comme candidat pour incarner la gauche, les socialistes ne souhaitent pas hâter le calendrier, pour se donner le temps d’une offre alternative. L’impossibilité d’une réelle candidature commune à toutes les gauches semble de plus en plus actée au sein du PS, au grand dam des autres sensibilités unitaires du NFP, qui veulent continuer à y croire.
Des propositions de lois qui alimentent la discorde
Ces dernières semaines, les partenaires de la coalition ont certes fait bloc sur les débats budgétaires. De manière générale, rappelle Benjamin Lucas, député Génération·s de la Somme, « [les] votes se recoupent largement, à plus de 90 %, entre [les] différents groupes [de gauche] à l’Assemblée nationale ». « C’est pour cela qu’il ne faut pas verser dans le récit des deux gauches irréconciliables », poursuit-il.
Reste que les groupes parlementaires du NFP se sont écharpés à propos de plusieurs propositions de lois et initiatives. En l’absence persistante d’intergroupe à l’Assemblée, c’est une véritable bataille rangée entre groupes parlementaires qui a eu lieu sur plusieurs propositions de loi.
L’intégration par les Insoumis à leur texte d’abrogation de la réforme des retraites de 2023 d’un article abrogeant dans le même temps la réforme Touraine, votée sous le quinquennat de François Hollande, a été perçue comme une véritable provocation. « Un piège » même, commentait-on dans l’entourage de Boris Vallaud, qui a finalement choisi de contourner l’obstacle en annonçant que son groupe voterait l’abrogation de la réforme Dussopt avec ou sans la réforme Touraine.
Au même moment, un autre imbroglio législatif se jouait autour de la proposition de loi sur le consentement portée par l’Insoumise Sarah Legrain, qui n’a reçu le soutien d’aucun autre groupe de gauche en commission. Un texte pas « suffisamment abouti », a regretté l’écologiste Marie-Charlotte Garin, vice-présidente de la délégation des droits des femmes à l’Assemblée, quand plusieurs députés du NFP ont déploré plus explicitement la précipitation de LFI, ainsi que le chemin solitaire emprunté sur un sujet complexe qui aurait pu être fédérateur à gauche.
La tension est particulièrement montée autour d’une proposition de Boris Vallaud consistant à bâtir un « accord de non-censure ».
Là-dessus, la proposition de loi de LFI pour « abroger le délit d’apologie du terrorisme du Code pénal » a suscité une levée de boucliers unanime au PS, autour d’un legs controversé du quinquennat Hollande. « Rien ne doit banaliser le terrorisme et son apologie », s’est indigné Boris Vallaud. « Il est impératif de protéger les libertés publiques mais aussi de protéger les Français du fanatisme et des appels à la violence et la haine », a écrit sur X Olivier Faure. Une attitude jugée « pitoyable » par Manuel Bompard.
La tension est particulièrement montée, enfin, autour d’une proposition de Boris Vallaud consistant à tendre la main aux autres forces politiques, en dehors du Rassemblement national (RN), pour bâtir un « accord de non-censure ». L’objectif : éviter que la France se retrouve sans gouvernement et sans budget avant Noël. Il n’en fallait pas plus pour que Jean-Luc Mélenchon ne dénonce rien de moins qu’une rupture de contrat : « Le PS cherche des alliés. Mais ce sera sans LFI », a-t-il tweeté.
Pointant le fait que les dirigeant·es socialistes ne mentionnent plus guère l’hypothèse d’une nomination de Lucie Castets, après l’éventuelle chute du gouvernement Barnier, la députée insoumise Danièle Obono estime que « l’alternative sur laquelle [ils s’étaient] mis d’accord après d’âpres discussions n’est plus leur option. Certains disent même qu’il ne faut pas censurer le gouvernement Barnier, comme Anne Hidalgo, ou qu’il faut négocier un accord de non-censure, comme Boris Vallaud. C’est une remise en cause de leur propre mandat ».
Olivier Faure a démenti tout reniement, en expliquant à La Dépêche du Midi que « le pouvoir d’initiative doit appartenir à un gouvernement de gauche ». C’est dans ce cadre qu’il faudrait comprendre la main tendue de Boris Vallaud, le PS ayant déjà assumé, l’été dernier, qu’une majorité relative impliquait d’aller chercher des votes au-delà des rangs du NFP. Du côté des parlementaires ayant travaillé la proposition, la rationalité mise en avant est cependant légèrement différente, même si la nuance est subtile.
Des divergences sur la sortie de crise
Pour le sénateur de l’Oise Alexandre Ouizille, l’accord de non-censure est un scénario de sortie de crise qui aurait l’avantage de laisser de côté la question gouvernementale, en évitant de remettre Macron et son pouvoir de nomination au centre du débat. « Ce sera aux présidents de groupe qui ont appliqué le front républicain de prendre leurs responsabilités, et l’exécutif, quel qu’il soit, n’aura pas d’autre choix que de suivre, explique-t-il. Une fois la chute du gouvernement Barnier acquise, le risque est en effet de recourir à des expédients peu légitimes ou de laisser le pays vulnérable sur les marchés financiers. »
Pour que cet accord soit possible, le PS conserverait néanmoins des exigences et des lignes rouges jusque-là refusées par le camp macroniste. De quoi laisser sceptique Benjamin Lucas : « À l’Assemblée, je constate surtout une radicalisation de la Macronie. On a quand même affaire à des gens qui sont plus souvent d’accord avec Le Pen qu’avec nous. Leur aile gauche n’existe pas. Et il est inenvisageable de fracturer le NFP pour deux députés issus de ce camp qui pourraient nous rejoindre. »
Quelle serait alors l’issue de la crise gouvernementale ? Les Insoumis ont leur solution, à savoir la démission d’Emmanuel Macron. Sur son blog, Jean-Mélenchon s’est réjouique l’hypothèse ait été reprise au-delà de LFI, par des personnalités de droite comme Charles de Courson ou Jean-François Copé, et ait même fait l’objet d’une enquête par un institut de sondage. « Nous étions certains que [le 49-3 et la censure] aboutirai[ent] inévitablement à poser la question de la légitimité de la présidence Macron. Nous y voici rendus », triomphe-t-il.
Aujourd’hui, on essaie de construire une alternative [à Mélenchon], ce n’est un secret pour personne.
Laurent Baumel, député socialiste
Mais les socialistes ne veulent à aucun prix d’une présidentielle anticipée. « Quel est le plan ?, s’interroge une élue du parti. Que Jean-Luc Mélenchon affronte Marine Le Pen au deuxième tour et se fasse battre à plates coutures ? » Vendredi 29 novembre, l’intéressé a justement proposé à toutes les bonnes volontés de rejoindre LFI pour une « candidature commune ». Tout en prévenant : « La comédie qui consiste à venir à chaque élection prendre des circonscriptions et grignoter le programme est terminée. »
Des opposant·es à Olivier Faure au dernier congrès jusqu’à l’entourage du premier secrétaire, tout le PS est opposé à une quatrième candidature du fondateur de LFI. Le plan consiste plutôt à engager, avec d’autres forces, un processus aboutissant à une candidature commune, avec la pleine conscience que Jean-Luc Mélenchon ne voudra pas y participer. Il resterait alors à jouer la bataille de l’opinion et à tenter de capter à sa place une dynamique de « vote utile ».
« Jean-Luc Mélenchon propose une méthode : tous derrière lui !, se désole le député socialiste d’Indre-et-Loire Laurent Baumel. Nous avons besoin d’une candidature commune mais qui puisse gagner, et choisie collectivement par tous ceux qui ne font pas de leur propre ambition un préalable. C’est pourquoi on essaie de construire une alternative, ce n’est un secret pour personne. »
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28 novembre 2024