Pollution plastique : comment le lobby de la pétrochimie bloque les négociations sur un traité mondial
Au moins 220 représentants de l’industrie fossile et chimique participent aux négociations sur un traité mondial à Pusan. Ils s’opposent à toute réduction de la production de plastique.
Par Stéphane Mandard
Publié aujourd’hui à 19h37 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/11/28/pollution-plastique-comment-le-lobby-de-la-petrochimie-bloque-les-negociations-sur-un-traite-mondial_6419046_3244.html
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« On se croirait dans un salon professionnel de la pétrochimie ! » Présent à Pusan (Corée du Sud) pour participer à la dernière session de négociations en vue d’un traité mondial visant à mettre fin à la pollution plastique, le député (MoDem, Maine-et-Loire) Philippe Bolo, auteur de plusieurs rapports de référence sur cette « bombe à retardement », ne cache pas sa stupéfaction. Au moins 220 représentants de l’industrie fossile et chimique sont accrédités, selon le décompte effectué par le Centre international pour le droit international de l’environnement. C’est plus que les représentants de l’Union européenne et de l’ensemble de ses Etats membres (191).
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Seize ont été identifiés au sein de délégations nationales (Chine, Iran, Kazakhstan, Malaisie, Egypte, Finlande…). La puissante American Chemistry Council, qui défend les intérêts de l’industrie chimique et en particulier de la plasturgie aux Etats-Unis, a dépêché pas moins de sept lobbyistes en Corée du Sud. Les multinationales américaines sont également présentes en force, avec respectivement cinq et quatre émissaires pour le géant de la chimie Dow et la major ExxonMobil.
La britannique Ineos, l’allemande BASF et la française Arkema ont envoyé chacune deux membres. Dans les couloirs du Centre d’exposition et de congrès de Pusan, on croise aussi des lobbyistes du géant suisse de l’agroalimentaire Nestlé ou du groupe de pression européen Plastics Europe. La présence des lobbyistes de l’industrie pétrochimique n’a cessé de se renforcer depuis le début des négociations, il y a deux ans : ils étaient 143 à Nairobi en novembre 2023, 196 à Ottawa en avril 2024.
« Mascarade »
« Permettre aux entreprises de la pétrochimie d’exercer leur influence dans ces négociations revient à laisser les renards garder le poulailler, réagit Von Hernandez, le coordinateur du réseau international Break Free From Plastic. Leur présence démesurée menace de transformer un accord environnemental crucial en une mascarade, sapant ainsi les efforts sérieux déployés pour réduire la production de plastique et donc la pollution. » Philippe Bolo fait remarquer que « les intérêts de ces entreprises sont pourtant déjà bien représentés par la poignée de pays qui, sous couvert d’interventions dénonçant la forme et le fond des débats, refusent en fait le principe d’un traité international contre la pollution plastique ».
A trois jours de la fin des négociations, prévue dimanche 1er décembre, les discussions achoppent toujours sur la question cruciale de la production de plastique. Au rythme actuel, celle-ci devrait doubler d’ici à 2050, pour atteindre le milliard de tonnes par an. Une majorité de pays emmenés par la Coalition de haute ambition – dont fait partie l’Union européenne – soutient un traité qui fixe des objectifs de réduction.
A l’opposé, un bloc minoritaire constitué par les pays producteurs de pétrole et emmené par l’Arabie saoudite, la Russie et l’Iran, s’y oppose fermement et veut cantonner le périmètre du traité à la gestion des déchets et au recyclage. Ils brandissent la règle onusienne du consensus et menacent de faire capoter les négociations en faisant usage de leur droit de veto si le texte final fait référence à une baisse de la production (ce n’est pas le cas pour l’instant dans le document qui sert de base aux pourparlers).
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Pour les Etats pétrogaziers, comme pour les compagnies privées du secteur, le plastique constitue un nouveau potentiel de croissance (tiré par le secteur des emballages, mais également le textile), dans un contexte où l’avenir de la demande énergétique liée au pétrole et au gaz est incertain. Près de 1 500 nouveaux projets pétrochimiques doivent être lancés dans le monde d’ici à 2027, dont une majorité concerne la production de plastiques primaires, selon le rapport 2024 de la société d’analyse de données GlobalData.
Saudi Aramco et TotalEnergies ont investi 11 milliards de dollars (10,4 milliards d’euros) pour construire un site pétrochimique géant en Arabie saoudite. Baptisé Amiral, il comporte deux unités de production de polyéthylène, la matière plastique la plus utilisée. Il doit entrer en service en 2027. En Europe, Ineos a engagé plus de 3 milliards d’euros dans son « Project One » : implanter dans le port d’Anvers, en Belgique, le plus grand site européen de production d’éthylène (la matière à la base des polymères et des plastiques) à partir de gaz importé des Etats-Unis. L’usine doit démarrer ses activités en 2026, mais le projet est contesté devant les tribunaux par une quinzaine d’ONG pour ses coûts environnementaux.
« Influence indue »
« La présence de lobbyistes proplastique aux négociations a entraîné un afflux de désinformation qui a brouillé les pistes et ralenti les progrès », déplore Bethanie Carney Almroth, professeur d’écotoxicologie à l’université de Göteborg (Suède) et membre de la Coalition des scientifiques pour un traité efficace sur les plastiques, trois fois moins nombreux à Pusan. « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une science indépendante fondée sur des preuves pour soutenir les négociations. »
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Avant le sommet de Pusan, des membres du Parlement européen, de la Chambre des représentants et du Sénat américains ont écrit au président des Etats-Unis, à la présidente de la Commission européenne et au secrétaire général des Nations unies afin de réclamer « des règles robustes en matière de conflits d’intérêts pour limiter l’influence indue de l’industrie sur le traité » et de rappeler que « l’industrie des énergies fossiles et leurs alliés [avaient] dépensé ces dernières années des centaines de millions de dollars en lobbying auprès de l’Union européenne et du gouvernement américain pour s’opposer ou affaiblir les politiques plastiques et climatique ».
Contacté par Le Monde, le secrétariat du Comité intergouvernemental de négociation sur le traité plastique indique que le processus d’enregistrement des représentants de l’industrie – qui passe par les Etats et les organisations non gouvernementales – est « conforme » aux pratiques de la diplomatie internationale.