« Attendons-nous à voir des villes, départements ou régions multiplier les coupes dans la culture »
Chronique
Michel GuerrinRédacteur en chef au « Monde »
Les artistes ont longtemps fait peur aux responsables politiques. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La culture a donc de quoi s’inquiéter, avertit dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
Publié hier à 06h45, modifié hier à 09h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/22/attendons-nous-a-voir-des-villes-departements-ou-regions-multiplier-les-coupes-dans-la-culture_6408055_3232.html
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L’anniversaire de la naissance de Pierre Boulez (1925-2016) permettra de rappeler ce que le compositeur et chef d’orchestre a apporté à la musique. Disons ici ce qu’il a apporté à la culture : une autorité de l’artiste face à l’Etat qui le subventionne. Il faisait peur au politique. Aujourd’hui les politiques font peur aux artistes. La relation s’est tant inversée que ces derniers ont de quoi s’inquiéter.
Il n’y a que Boulez pour s’exiler en Allemagne, en 1958, estimant que, dans la France musicale, « l’imbécillité y est plus générale que partout ailleurs ». Que lui pour, en 1966, publier un texte fracassant dans Le Nouvel Observateur, intitulé « Pourquoi je dis non à Malraux », dans lequel il vomit la vie musicale ébauchée par le ministre emblématique de Charles de Gaulle. Avant que le président Georges Pompidou ne lui donne les clés de la musique en France au début des années 1970.
L’emprise de Boulez était d’autant plus fascinante que la musique contemporaine est un art de niche, jugé élitiste et dépendant de l’argent public. Sa stature internationale jouait en sa faveur, mais ajoutons qu’il était alors loin d’être le seul à tenir tête au pouvoir politique. A cette époque, au-delà de la méfiance, du mépris, de l’hostilité, et de quelques censures, il y avait surtout une sorte de modus vivendi, un « chacun chez soi », entre le politique et l’artiste. Le très conservateur Maurice Druon, ministre de la culture dans les années 1970, moquait les saltimbanques venant chercher la subvention « avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre », mais il a tenu moins d’un an à son poste.
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Et puis le ministre de la culture Jack Lang, au début des années 1980, par sa stature et ses réalisations étalées sur dix ans, a imposé l’artiste roi dans la société. Il a fait jurisprudence pendant trois décennies. Pour un responsable politique, critiquer l’artiste subventionné, c’était se dévaloriser, se démonétiser. Passer pour ringard ou un censeur. Un maire de gauche comme de droite pouvait trouver une pièce ou une exposition inepte, mais il n’en disait rien.
Culture attaquée
Aujourd’hui, Lang n’est plus le patron et les verrous sautent. Fini les complexes. Des maires et autres élus n’hésitent plus à dire ce qu’ils pensent de telle ou telle manifestation, voire à imposer leur goût. Ils font souvent le procès en élitisme d’une œuvre et en gauchisme de son auteur. Chaque fois, ils s’abritent derrière le goût populaire – qui a bon dos.
La bascule date du début des années 2000 et s’est vite intensifiée, avec un Front national qui a montré la voie. Beaucoup ont alors pris conscience que s’en prendre à un artiste subventionné ne fait pas perdre de voix. Au contraire.
Ce n’est pas un hasard si la charge la plus visible est partie loin de Paris. Le dynamiteur a pour nom Laurent Wauquiez, président (Les Républicains) de la région Auvergne-Rhône-Alpes jusqu’en septembre. En 2016, alors qu’il baisse de 10 % l’enveloppe pour les arts, il a cette formule, dans Le Dauphiné : « Je ne veux pas d’une culture élitiste qui s’adresse à Saint-Germain-des-Prés. » En 2022, il provoque un scandale monstre en coupant les vivres aux établissements éloignés des préoccupations locales ou jugés trop pointus.
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Ce qu’on a moins dit, c’est que Laurent Wauquiez a ouvert la voie à beaucoup d’élus de tout bord qui n’osaient pas agir. Il est la figure visible d’une offensive bien plus large contre la culture jugée institutionnelle, bobo, parisienne ou expérimentale, qui va du Rassemblement national à des maires écologistes.
Le dernier exemple vient de la présidente de la région Pays de la Loire, Christelle Morançais. Proche d’Horizons, le mouvement d’Edouard Philippe, l’élue a annoncé début novembre que le budget culturel de sa collectivité allait être fortement réduit. On connaîtra l’étendue réelle des dégâts le 19 décembre – certains parlent d’une baisse dépassant les 70 %. Les gros événements, compagnies et orchestres seraient autant touchés que les petites structures actives dans des écoles ou les quartiers populaires.
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Christelle Morançais aurait pu se contenter de dire son obligation de faire des économies dans un pays « shooté à la dépense publique ». Non, elle a attaqué la culture, le 12 novembre sur X, en des termes typiques de l’époque. Elle qualifie le secteur de « monopole intouchable, très politisé », et pose cette question : « Quelle est la pérennité d’un système qui, pour exister, est à ce point dépendant de l’argent public, et a fortiori quand cet argent public n’existe plus ? »
La culture savante perd du terrain
La charge de Christelle Morançais n’a rien à voir avec la qualité des œuvres, des festivals ou des théâtres. Elle oublie de dire qu’elle s’en prend à un budget culturel, qui, dans les régions, est modeste. Elle envoie un signal qui vaut pour l’ensemble du pays.
Attendons-nous, dans les mois qui viennent, en raison de l’effort demandé par l’Etat, à voir des villes, départements ou régions multiplier à leur tour les coupes dans la culture. Et quand il faudra faire un choix douloureux, parions sur le fait que le sauvetage d’un monument en péril l’emportera sur la création d’une pièce de théâtre ou d’une exposition.
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Et puis il faut être aveugle pour ne pas voir que la culture dite « savante », « exigeante », comme l’appellent certains, que porte l’Etat par la subvention – musique, théâtre, danse, arts plastiques, littérature –, perd du terrain au profit d’une culture pop mondialisée, portée par des groupes industriels.
Christelle Morançais soulève néanmoins un vrai sujet. Pas que la culture soit de gauche – nombre d’élus de droite s’en sont accommodés à leur profit sans problème. Non, le sujet mille fois mis sur le tapis puis en dessous est que l’offre en spectacles subventionnés a augmenté en quarante ans bien plus fortement que le public. Plutôt que d’affronter la question, le secteur va devoir la subir. Et ce sont les acteurs culturels de terrain, dont nous avons le plus besoin, qui risquent d’en faire les frais.
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