Colère des agriculteurs : « De nouvelles étapes ont été franchies » dans les attaques contre l’Office français de la biodiversité
Selon le directeur général de l’Office français de la biodiversité, Olivier Thibault, en visant les locaux et les agents de l’établissement public chargé de faire appliquer le droit de l’environnement, les agriculteurs impliqués se trompent de cible.
Propos recueillis par Perrine Mouterde
Publié hier à 15h00, modifié hier à 17h44 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/11/22/crise-agricole-de-nouvelles-etapes-ont-ete-franchies-dans-les-attaques-contre-l-office-francais-de-la-biodiversite_6408992_3244.html
Temps de Lecture 4 min.

Un bâtiment muré et recouvert de pneus et de fumier à Beauvais lundi 18 novembre, des bureaux saccagés et des agents insultés à Guéret mardi 19… L’Office français de la biodiversité (OFB), dont les 2 000 agents sont très visibles sur le terrain, est une nouvelle fois dans le collimateur de certains agriculteurs. Son directeur général, Olivier Thibault, dit comprendre le besoin de lisibilité sur les normes, mais appelle à ne pas faire de l’OFB un bouc émissaire.
Comment qualifiez-vous les récentes attaques visant l’OFB ?
Par rapport aux manifestations du début de l’année, de nouvelles étapes ont été franchies. Il y a d’abord eu un quasi-attentat sur un agent [fin octobre dans le Tarn-et-Garonne]. Il est venu au contact des agriculteurs pour discuter et quelqu’un a démonté les écrous des roues de sa voiture. Il aurait pu avoir un accident grave. Et à Guéret, il y a eu une intrusion dans les locaux. La porte a été défoncée et des gens ont cherché des documents pour essayer d’empêcher des procédures judiciaires. C’est l’Etat de droit qui est attaqué.
Nous sommes conscients que tous les agriculteurs ne sont pas responsables de ces actes. Et nous connaissons les difficultés auxquelles une partie du secteur fait face : l’OFB passe son temps à travailler avec les agriculteurs, à essayer de trouver des solutions. Il n’y a pas l’OFB et l’écologie d’un côté, et l’agriculture de l’autre. L’agriculture est la première victime du changement climatique. Si on veut produire de la nourriture, on a besoin d’un environnement en bon état et de travailler conjointement. Cela rend encore plus difficile le fait de se retrouver érigé comme un totem des problèmes ou un symbole des difficultés.
Lire aussi | A l’Office français de la biodiversité, des « flics verts » abandonnés en rase campagne
Pourquoi l’OFB est-il visé ?
Nous sommes quasiment les seuls agents de l’Etat travaillant sur l’environnement qui sont au contact physique des habitants de la ruralité. L’OFB, ce sont 2 000 personnes qui passent leur vie dehors. Ils ont un uniforme, ils sont sur le terrain, ils sont visibles. Il est plus facile de taper sur eux que sur quelqu’un que vous ne connaissez pas et qui est caché derrière un écran. Les contrôles de la politique agricole commune se font par des observations satellites, d’autres contrôles se font par le biais des déclarations d’impôts.
Lire aussi | La protection de la biodiversité, grande perdante de la crise agricole
Des agriculteurs disent être très contrôlés et sévèrement punis, alors que les contrôles sont peu nombreux et les peines souvent légères…
Les agriculteurs ont le sentiment qu’ils peuvent être lourdement sanctionnés pour des choses qu’ils ne jugent pas graves, même si en réalité les peines plafonds ne sont jamais appliquées. Et beaucoup nous disent qu’ils ont été traités comme des délinquants parce qu’ils ont été convoqués à une audition et ont dû se justifier, même si à la fin ils n’ont eu qu’un simple rappel à la loi.
La complexité de la norme fait aussi qu’un agriculteur n’est jamais complètement sûr d’avoir tout fait comme il faut. Les règles en matière d’environnement sont liées au territoire, aux dates, à la reproduction des animaux… On nous parle beaucoup de ce sentiment d’insécurité : quand un agent de l’OFB passe, on peut se retrouver en tort sur quelque chose qu’on n’avait pas vu venir.
Y a-t-il trop de normes et de réglementations ?
L’OFB est chargé de veiller à l’application de la loi mais ne fait pas les règles. Ce que l’on constate, c’est qu’on a besoin de lisibilité. A la demande des parties prenantes, et notamment des agriculteurs, nous avons créé des règles qui s’adaptent à chacun des cas particuliers que peuvent rencontrer les gens. En faisant cela, nous avons fabriqué des usines à gaz. On peut faire un parallèle avec les routes : quand la vitesse était limitée à 90 kilomètres/heure partout, c’était simple. Aujourd’hui il y a des routes où c’est 90 km/h, d’autres 80, d’autres 70 : on ne sait plus à combien on doit rouler si on n’est pas très attentif aux panneaux.
Pourquoi la convention entre l’OFB et les chambres d’agriculture, annoncée pour février, n’est-elle toujours pas signée ?
Depuis six mois, on a vraiment travaillé sur un panel de choses que l’on pense devoir améliorer. On a mis sur la table un projet de convention avec le monde agricole, que l’on a commencé à mettre en œuvre de manière informelle. On a fait des fiches pédagogiques sur les contrôles. On a proposé des formations, des méthodes de discussion. Mais nous sommes dans une période où l’on ne peut pas discuter sereinement avec les syndicats agricoles car il y a des élections dans les chambres d’agriculture en janvier 2025.
Lire aussi | Quelles différences entre les syndicats agricoles ? FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne…
La question du port d’arme des agents de l’OFB bloque-t-elle les discussions ?
Pour un grand nombre d’agriculteurs, l’armement n’est pas un sujet. Ceux qui attaquent les armes violemment ne veulent pas de droit de l’environnement, et donc pas de police de l’environnement. Après, s’il faut rendre l’arme moins visible dans des cas particuliers, quand on fait du contrôle administratif, on s’adaptera.
Au premier semestre, les contrôles administratifs ont baissé de 68 % et les enquêtes judiciaires d’un tiers. L’Etat a-t-il cédé aux agriculteurs ?
Non, pas du tout. Pendant une crise, vous n’avez pas de bande passante pour des discussions rationnelles, donc on a fait très peu de contrôles pendant les manifestations du début d’année. Ensuite, on a fait le choix de faire des réunions pour expliquer nos actions, la réglementation. Cela nous a permis de recommencer les contrôles en étant mieux compris.
De quoi l’OFB a-t-il besoin pour accomplir ses missions ?
Nous avons besoin d’obtenir un consensus social sur ce que l’on veut faire de nos territoires, en tenant compte du droit de l’environnement et du changement climatique. Mais pour ça, il faut convaincre, expliquer, et construire les règles au niveau local, sans les imposer d’en haut. Derrière, évidemment, il faut des moyens humains et financiers pour accompagner ces évolutions.
Lire aussi | La mobilisation des agriculteurs contre l’accord entre l’UE et le Mercosur se poursuit
Nous avons aussi besoin qu’on ne se trompe pas de cible. Ce qui me frappe, c’est qu’on a l’impression qu’en tapant sur le symptôme, on résout la cause. Il y a sûrement des règles à faire évoluer, mais ce n’est pas en tapant sur le contrôleur qu’on va la changer.