« Biden ne fut qu’une tentative de « restauration », elle sera sans lendemain. »

« A la Maison Blanche, Trump n’est que le dernier des fossoyeurs de l’“ordre libéral international” »

Chronique

Alain Frachon

La régression trumpiste en politique étrangère a des origines composites : aux causes extérieures se mêlent des évolutions survenues sur la scène intérieure, explique, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 21 novembre 2024 à 18h02  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/21/a-la-maison-blanche-trump-n-est-que-le-dernier-des-fossoyeurs-de-l-ordre-liberal-international_6407355_3232.html

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Un court instant, les années Joe Biden nous auront permis de rêver. La pax americana n’était pas tout à fait morte. En politique étrangère, le président reprenait des chemins familiers. Ainsi, l’Amérique chérissait toujours ses alliances, en Europe comme en Asie-Pacifique. Elle croyait encore que la promotion de la démocratie était conforme à sa « destinée historique » et à ses intérêts stratégiques et économiques – heureuse concordance.

On repartait donc « comme avant ». Au nom de la défense de l’« ordre libéral international », on allait s’opposer à l’expansionnisme de Moscou en Europe et à l’impérialisme de Pékin dans la zone Pacifique. C’est à ce prix que les Etats-Unis conserveraient leur prépondérance sur les affaires du monde – ce que le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue chinois, Xi Jinping, qualifient, à tort, d’« hégémonie occidentale ».

Avançons une autre interprétation. La deuxième élection de Donald Trump ramène le mandat de Biden au statut de parenthèse. Une courte rémission. La tendance lourde, c’est Trump, pas le retour aux espoirs du début des années 1990 qu’a pu incarner l’élégant octogénaire démocrate. Les électeurs adhèrent au discours trumpiste : méfiance à l’égard des alliés (qui profiteraient à bas prix de la protection américaine) ; respect pour les autres superpuissances ; indifférence à l’état de la démocratie dans le monde ; défiance à l’adresse de l’Organisation des Nations unies et de tous les machins multilatéralistes dont les Etats-Unis sont les principaux contributeurs sans rien recevoir en retour.

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Ross Douthat, l’un des commentateurs du New York Timesécrivait dans l’édition du 16 novembre : « Irrévocablement, nous sommes en train de passer d’une époque à une autre. » Biden ne fut qu’une tentative de « restauration », elle sera sans lendemain, poursuit-il dans le quotidien new-yorkais. L’Amérique réévalue la vision du monde qu’elle a peu ou prou entretenue depuis 1945 et, plus encore, depuis la fin de la guerre froide. Pourquoi ?

Dans le cocktail des raisons de fond le plus souvent évoquées figure, bien sûr, et en composante majeure, l’émergence de la Chine en tant que concurrent global des Etats-Unis. Ce bouleversement, favorisé par une globalisation économique voulue par Washington, en annonçait d’autres : l’avènement de moyennes puissances (Inde et Brésil, notamment) et le retour en force d’une Russie incapable d’imaginer son avenir à l’intérieur de ses frontières. Mais la régression trumpiste en politique étrangère a des origines composites : aux causes extérieures se mêlent des évolutions survenues sur la scène intérieure.

Grosses déconvenues

La politique étrangère de Biden, cette volonté de continuité dans le rôle des Etats-Unis depuis 1945, supposait deux choses : un consensus bipartisan à Washington et la confiance des Américains dans leurs élites. L’un et l’autre n’existent plus. A la Maison Blanche, Trump n’est que le dernier des fossoyeurs de l’« ordre libéral international » (qui ne fut d’ailleurs pas « libéral » pour tout le monde). D’autres avant lui ont planté des clous dans le cercueil de la pax americana. Les désastreuses guerres d’Afghanistan et d’Irak sont passées par là. Décidées par le président républicain George W. Bush au début des années 2000, elles ont bénéficié du soutien démocrate. Puis vint la crise économique de 2008, due aux petits génies de Wall Street, superdiplômés obscènement surpayés.

La victoire du trumpisme tient, largement, à ce mélange de grosses déconvenues : échecs extérieurs – « guerres lointaines » – et bouleversements intérieurs – globalisation, robotisation, immigration. Observateur savant et impavide des affaires internationales, le politologue franco-américain Robert Dujarric écrit : « L’incompétence de la classe dirigeante américaine a diminué le prestige de la pax americana auprès des électeurs [américains]. »

De l’université Temple de Tokyo où il travaille, le spécialiste des relations internationales Robert Dujarric ne cache pas son amertume : « Des milliers de morts américains [sans compter des centaines de milliers d’autres, afghans et irakiens]et plusieurs milliers de milliards de dollars pour rien dans cette tentative d’enfanter des démocraties sur le modèle suisse – montagnes, multilinguisme et pluralisme confessionnel – en Afghanistan et en Irak ! », écrit-il sur le média en ligne français Sans doute.

La politique de Joe Biden en Ukraine dit beaucoup de la faiblesse relative des Etats-Unis sur la scène internationale d’aujourd’hui. Cela va de l’inefficacité des sanctions économiques contre Moscou à une assistance militaire dispensée à Kiev au coup par coup (un peu mais pas trop, et toujours trop tard) en passant par l’impuissance diplomatique à isoler Vladimir Poutine.

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A Washington, les partisans d’une « ligne dure face à des adversaires qui ne menacent pas directement le peuple américain ont de plus en plus de mal à convaincre l’Américain moyen que ses fils et ses filles doivent mourir pour Taïwan, la Corée du Sud, le Japon, l’Ukraine, l’Europe, etc. », observe encore Robert Dujarric, qui ajoute : « D’autant plus que l’élite américaine s’est arrogée le droit de servir la patrie à Wall Street et dans la Silicon Valley plutôt que sous la bannière étoilée de l’armée. »

Ses alliances stratégiques remises en cause à la maison, sa puissance relativisée à l’extérieur, l’Amérique s’interroge sur les moyens d’assurer sa prépondérance face à la Chine. Les Etats-Unis disposent toujours des instruments de la première des superpuissances, mais ils ne savent plus comment les exploiter, explique l’ambassadeur Pierre Vimont dans la revue Questions internationales (n° 124, avril-mai). Dans ce moment de doute, les Américains, signe de désarroi, font de nouveau appel à Superman Trump. Qui, cravate rouge déployée à tous les vents, a, bien sûr, les bonnes réponses.

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Alain Frachon

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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