Scientifiques en rébellion : « Pour le climat, nous désobéissons »
Donald Trump à la Maison-Blanche, la COP climat hantée par les lobbyistes des énergies fossiles, les événements climatiques de plus en plus nombreux… L’heure n’est pas à la résignation mais à l’action, selon les scientifiques rebelles invités d’« À l’air libre ».
https://www.youtube.com/watch?v=ahD1Aj_494c
À l’heure où tout s’embrase, passons à l’action ! C’est le message de nos invité·es du jour.
Climatologues, spécialistes des écosystèmes et planétologues, ils et elles documentent chaque jour l’aggravation de la crise climatique. Mais ils et elles disent aussi qu’elle n’est pas inéluctable, à condition de tout changer, dès maintenant.
Depuis plusieurs années, des scientifiques spécialistes de l’écologie et du climat s’engagent dans les luttes climatiques. Dans un livre tout juste publié, Sortir des labos pour défendre le vivant (Le Seuil), ces« scientifiques en rébellion » insistent sur l’urgence d’agir et l’importance de la désobéissance civile pour obtenir un monde plus vivable et conjurer le réchauffement climatique et ces effets. Plusieurs d’entre eux sont les invité·es d’« À l’air libre ».
Une émission préparée et présentée par Mathieu Magnaudeix et Mickaël Correia, journaliste au pôle écologie de Mediapart.
Avec :
- Wolfgang Cramer, écologue et géographe, contributeur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ;
- Kaïna Privet, écologue, spécialiste de la biodiversité et notamment des écosystèmes tropicaux ;
- Léa Bonnefoy, planétologue, chercheuse en astrophysique ;
- Andrée De Backer, chercheuse en science des matériaux ;
- Irénée Frérot, chercheur en physique ;
- Ariane Lambert-Mogiliansky, économiste ;
- Kévin Jean, épidémiologiste.
Face à l’ébullition climatique et dans l’ombre de Trump, la COP29 va parler gros sous
La 29e conférence internationale pour le climat se tiendra du 11 au 22 novembre à Bakou, en Azerbaïdjan. Sur fond de crise du multilatéralisme, les États devront s’atteler à trouver un nouvel objectif de financement climatique pour aider le Sud global à affronter la surchauffe planétaire qui s’intensifie.
10 novembre 2024 à 19h13 https://www.mediapart.fr/journal/international/101124/face-l-ebullition-climatique-et-dans-l-ombre-de-trump-la-cop29-va-parler-gros-sous
Récentes inondations meurtrières en Espagne, crues qui ont dévasté des territoires entiers en France, ouragans Helene et Milton aux États-Unis… l’automne 2024 a été scandé par les catastrophes climatiques dans les pays industrialisés.
Alors que les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint un sommet inégalé en 2023, une soixantaine de scientifiques ont réactualisé au mois de mai les indicateurs clés du dérèglement climatique. Leur constat est sans appel : le réchauffement planétaire induit par les humains est en train d’augmenter « à un rythme sans précédent ».
Dès le printemps, le Sud global a subi de plein fouet cette intensification du chaos climatique. À titre d’illustration, fin mars, le Kenya a été touché par des inondations hors norme qui ont provoqué la disparition d’au moins 200 personnes. Début avril, Bamako, la capitale du Mali, a enregistré une centaine de victimes à la suite d’une vague de chaleur extrême, puis fin mai, l’Inde a été accablée par des canicules record.

Cette litanie d’événements dramatiques au Nord comme au Sud vient nous rappeler ce que soulignait le dernier rapport du Giec il y a trois ans : pas une région de la planète n’est désormais épargnée par le chaos climatique. Et près de la moitié de la population mondiale vit déjà dans des zones qui sont « très vulnérables » aux dérèglements du climat.
Une COP dans l’ombre de Trump
Par ailleurs, le prolongement de la guerre en Ukraine et du conflit au Proche-Orient en 2024 ont aiguisé les tensions géopolitiques. « Nous sommes dans un moment géopolitique très conflictuel. La Russie joue un rôle prégnant dans la gouvernance mondiale de l’environnement en alimentant une tension entre l’Est et l’Ouest, a déclaré en octobre, lors d’une conférence de presse de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), Sébastien Treyer, directeur général de ce groupe de réflexion sur la transition écologique. Les pays du Sud sont par ailleurs très vindicatifs vis-à-vis des pays occidentaux, mettant en avant leur accès restreint aux investissements publics et privés mondiaux. »
C’est donc à la fois sur fond de crise du multilatéralisme et d’ébullition climatique, que Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, accueille du 11 au 22 novembre la 29e Conférence des parties (COP29). Elle réunit près de deux cents pays sous l’égide de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.
L’ombre de Donald Trump, qui a remporté l’élection présidentielle américaine le 5 novembre, planera sans aucun doute sur les pourparlers diplomatiques à Bakou, même si l’administration Biden sera chargée des négociations de la COP29 pour les États-Unis.
Lors de son premier mandat, Trump avait en 2017 retiré les États-Unis de l’accord de Paris sur le climat – qui engage depuis 2015 la quasi-totalité des pays du globe à limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale à + 1,5 °C. Et en mars 2024, des analystes ont estimé que les politiques trumpiennes à venir pourraient entraîner d’ici à 2030 une augmentation des émissions américaines de 4 milliards de tonnes équivalent CO2 – soit les émissions annuelles combinées de l’Union européenne (UE) et du Japon.
S’il est fort probable que le futur président des États-Unis retire à nouveau son pays de l’accord de Paris, Laurence Tubiana, une des architectes de ce traité international, a déclaré le soir de l’élection de Trump que « l’accord de Paris a fait preuve de résilience et est plus fort que les politiques d’un seul pays ». « [Ce traité] tient notamment parce que l’Union européenne et la Chine y tiennent, et de nombreux acteurs économiques américains, même parmi les soutiens de Trump, développent déjà des technologies d’un monde décarboné », a abondé avec le même optimisme Sébastien Treyer.
Financer la justice climatique
En 2009, durant la COP15 à Copenhague (Danemark), les États les plus riches ont promis de mobiliser chaque année, et au plus tard dès 2020, 100 milliards de dollars par an à destination des pays du Sud pour les appuyer dans leur transition écologique. Ces derniers sont en effet en première ligne des impacts du dérèglement climatique alors qu’ils sont les moins émetteurs de gaz à effet de serre.
Mais l’engagement des nations industrialisées n’a pas été tenu, ces financements ayant été atteints avec deux ans de retard, d’après l’OCDE. De plus, et alors que le monde investit plus que jamais dans les énergies dites propres, Simon Stiell, secrétaire exécutif de l’ONU Climat, a alerté le 24 septembre : « Si les économies en développement ne sont pas plus nombreuses à bénéficier davantage de ce déluge croissant d’investissements climatiques, nous allons rapidement établir une transition mondiale dangereuse à deux vitesses [où] tout le monde finira par être perdant. »
Ce n’est pas une question de manque d’argent, mais bien de manque de volonté politique.
Fanny Petitbon, responsable France pour 350.org
Durant cette COP29, les États doivent ainsi s’accorder sur une nouvelle cible de financements climat qui démarrera en 2025 et ce, sur une période encore non arrêtée – ce qui est dénommé dans le jargon onusien le New Collective Quantified Goal (NCQG) ou Nouvel objectif collectif quantifié. Un groupe d’experts mandaté par les Nations unies a calculé qu’il faut désormais mobiliser 1 000 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 pour soutenir l’action climatique dans les pays du Sud, à l’exclusion de la Chine.
« Ce NCQG est clairement le sujet numéro un de ce sommet, souligne Gaïa Febvre, responsable politiques internationales au Réseau Action Climat.Mais les questions de finances dans les négociations onusiennes crispent toujours car cela pose des questions de justice, de responsabilité, de l’histoire coloniale qui nous a amenés là. »
Les discussions à Bakou s’annoncent pour le moins houleuses pour savoir, entre les pays historiquement responsables du réchauffement – comme les États-Unis, la Russie ou la France –, les actuels grands émetteurs tels que la Chine ou les nations à grandes capacités financières comme les États du Golfe, qui doit le plus contribuer pour atteindre cet horizon de 1 000 milliards de dollars par an dès 2025.
Des pistes de nouvelles sources de financement sont également sur la table. Pour exemple, les leaders du G20, qui se réuniront à Rio de Janeiro (Brésil) les 18 et 19 novembre, se pencheront sur l’instauration d’un impôt mondial de 2 % sur la fortune des ultrariches et qui rapporterait jusqu’à 250 milliards de dollars par an.
« Ce n’est vraiment pas une question de manque d’argent, mais bien de manque de volonté politique, juge pourtant Fanny Petitbon, responsable France pour 350.org. Durant la pandémie de covid-19, rien qu’en 2020, les cinquante plus grosses puissances mondiales ont réussi à injecter 16 000 milliards de dollars pour booster leur économie… »
Acter la sortie des énergies fossiles
Depuis l’accord de Paris sur le climat de 2015, les pays doivent soumettre tous les cinq ans à l’ONU Climat leur « contribution déterminée au niveau national », c’est-à-dire leur feuille de route en matière d’action climatique pour freiner le réchauffement.
Les plans climat nationaux doivent être révisés ces prochains mois et déposés par l’ensemble des pays au plus tard en février 2025. Or, le 28 octobre, l’ONU Climat a calculé que la totalité des actuels plans climat des États n’arriveraient à réduire que de 2,6 % nos émissions d’ici à 2030 (par rapport à 2019), alors qu’elles doivent baisser de 43 % pour rester sous la barre de + 1,5 °C. L’écart entre action des nations et réalité climatique est tel que la planète est sur la voie d’un réchauffement de + 3,1 °C d’ici à la fin du siècle. En ce sens, la COP29 incarnera une enceinte diplomatique décisive pour faire pression sur les grands pays émetteurs avant la remise de leur nouveau plan climat.
Les couloirs de la COP seront investis par le lobby de l’industrie fossile qui pèsera de tout son poids diplomatique pour freiner les velléités de sortie rapide du pétrole, du gaz et du charbon.
« L’enjeu de la réduction des émissions de gaz à effet de serre est une priorité diplomatique pour la France durant la COP29, a assuré le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition écologique. Et pour nous, l’engagement de rester sous la barre des + 1,5 °C fixée par l’accord de Paris se jouera surtout dans la rédaction des prochaines contributions déterminées au niveau national. »
Pour espérer maintenir en vie l’accord de Paris sur le climat, la COP29 doit par ailleurs mettre en œuvre la sortie des énergies fossiles. La combustion de charbon, de pétrole et de gaz est à l’origine d’environ 90 % des rejets mondiaux de CO2. Mais ce n’est que l’an dernier, à la COP28 de Dubaï, que les États ont « appelé » pour la première fois à « une transition hors des énergies fossiles ». Un signal bien timide au prisme d’un rapport de l’ONU qui a estimé fin 2023 que l’ensemble des pays du globe prévoient de produire deux fois plus de combustibles fossiles en 2030 que nécessaire pour freiner la surchauffe planétaire.
« On observe un fossé béant entre la rhétorique des ministres qui se sont succédé à la COP28 pour nous jurer la main sur le cœur qu’ils étaient en faveur de la sortie des énergies fossiles, et ce qu’ils font chez eux, a déploré Romain Ioualalen, responsable politiques internationales pour Oil Change International. À 60 kilomètres de Paris, à Nonville (Seine-et-Marne), vous avez un projet de nouveau forage pétrolier alors que la France soutenait fortement la sortie des fossiles à Dubaï ! » En outre, les Émirats arabes unis, qui ont organisé la COP l’an dernier, l’Azerbaïdjan, hôte actuel des négociations, et le Brésil, qui accueillera la prochaine COP30, prévoient collectivement d’augmenter d’un tiers leur production de pétrole et de gaz d’ici à 2035.
Enfin, les couloirs de la COP seront très certainement de nouveau investis par le lobby de l’industrie fossile qui pèsera de tout son poids diplomatique pour freiner les velléités de sortie rapide du pétrole, du gaz et du charbon. À Dubaï, au moins 2 456 lobbyistes fossiles avaient été accrédités pour participer aux négociations – soit plus que l’ensemble des représentant·es des dix pays les plus vulnérables au dérèglement climatique.
Droits humains bafoués
Après avoir été organisé l’an dernier par une pétromonarchie, ce sommet onusien est de nouveau hébergé par un régime autoritaire et accro aux énergies fossiles.
L’Azerbaïdjan est depuis 2003 dirigé d’une main de fer par Ilham Aliyev qui a qualifié de « cadeau des dieux » les gisements pétro-gaziers de son pays et dont l’exploitation représente plus de la moitié du budget de l’État azerbaïdjanais.
Fin octobre, cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies et d’institutions régionales se sont alarmés de la vague de répression actuelle à l’égard des défenseurs et défenseuses des droits humains en Azerbaïdjan. Les ONG Human Rights Watch et Freedom Now ont documenté dans un rapportpublié il y a un mois une trentaine de cas récents de poursuites pénales ou de détention « motivées par des considérations politiques ».
À LIRE AUSSIÀ la veille de la COP29, l’Azerbaïdjan muscle sa répression contre les militants pro-climat 8 octobre 2024
« C’est la troisième année consécutive où la COP se tient dans un pays où la liberté d’expression et de réunions pacifiques est sévèrement limitée, dénonce Myrto Tilianaki, de Human Rights Watch. C’est un problème majeur car lorsque l’espace civique est restreint, les voix de celles et ceux qui sont le plus touchés par la crise climatique risquent d’être mises à l’écart des négociations. »
Une mise à l’écart qu’a déjà actée la Papouasie-Nouvelle-Guinée le 1er novembre. Ce pays, extrêmement vulnérable aux impacts du chaos climatique, a avancé par une déclaration de son ministre des affaires étrangères, Justin Tkatchenko, que les petits États insulaires ne bénéficient « d’aucune attention ni d’aucune reconnaissance » durant les COP et a décidé en conséquence de ne pas assister aux négociations en Azerbaïdjan, las « du manège qui a consisté à ne rien faire du tout au cours des trois dernières années ».
Preuve en est, depuis que la première COP s’est déroulée en 1995, les émissions mondiales continuent d’augmenter irrémédiablement. Comme un ultime signal d’alarme avant le début des pourparlers à Bakou, l’observatoire européen Copernicus a annoncé le 7 novembre qu’il est déjà « pratiquement certain » que 2024 sera l’année la plus chaude jamais mesurée sur Terre. Et qu’elle est aussi en passe d’être la première à franchir la limite symbolique de + 1,5 °C de réchauffement global.