Les syndicats agricoles sont fâchés du manque de suites données au vaste mouvement de colère de l’hiver derni

Riches céréaliers, petites exploitantes ou saisonniers : un monde agricole fracturé par les inégalités

14 novembre 2024 

https://basta.media/Riches-cerealiers-petites-exploitantes-saisonniers-un-monde-agricole-fracture-par-les-inegalites

par  Nolwenn Weiler

Plusieurs syndicats agricoles appellent de nouveau à la mobilisation et à la solidarité. Mais derrière cette union de façade, se cache une profession traversée par de profondes inégalités.

 ÉCOLOGIE

  • Temps de lecture :6 min
L’édito de Nolwenn WeilerVoici l’édito de notre newsletter On en Agro !. Pour la découvrir en intégralité et pour la recevoir gratuitement, c’est par là.

Les campagnes françaises vont-elles, de nouveau, s’enflammer ? Alors que la Coordination rurale menace d’affamer les villes, la FNSEA appelle à une mobilisation générale à partir du lundi 18 novembre. La Confédération paysanne entend de son côté multiplier les actions pour exiger la régulation des marchés agricoles. Dans leur viseur : la menace de finalisation de l’accord de libéralisation du commerce entre l’Union européenne et certains pays d’Amérique du Sud, qui pourrait entraîner l’importation en Europe de centaines de milliers de tonnes de produits agricoles exonérés de droits de douane.

Mais les syndicats agricoles sont aussi fâchés du manque de suites données au vaste mouvement de colère de l’hiver dernier.  « Ce que [les agriculteurs] veulent aujourd’hui, ce sont des résultats concrets dans leur cour de ferme » a déclaré Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, alors qu’il était en déplacement dans les Pays-de-Loire. « On est prêt à aller loin pour que nos revendications soient entendues », a t-il prévenu quelques jours plus tôt.

Une profession très inégalitaire

Il y aurait donc un monde agricole homogène, défendant ensemble des exploitations similaires et des intérêts communs. Mais cette unité de façade, convoquée dès que la colère gronde ou menace, empêche de réfléchir à ce qui différencie et divise au sein de la profession, qui est en fait l’une des plus inégalitaires du pays. D’un côté, les 10 % des ménages agricoles les plus pauvres touchent moins de 10 900 euros par an (soit environ 800 euros par mois). De l’autre, les 10 % les plus riches gagnent plus de 44 600 euros par an (environ 3700 euros par mois). Et encore, ces chiffres sont des moyennes, qui cachent les immenses fortunes autant que les vies de misère. L’abîme qui sépare les deux franges les plus extrêmes de la population agricole est plus profond que celui qui sépare les Français les plus pauvres des Français les plus riches. Loin d’être uniforme, le monde agricole est donc profondément fracturé.

Les discours valorisant la solidarité cachent aussi les inégalités de genre. Dans les fermes françaises, plusieurs milliers de femmes exercent encore sans statut et travaillent donc gratuitement (notre grand format). Celles qui ont un revenu touchent 30 % de moins que leurs homologues masculins. Et quand sonne l’heure de la retraite, elles perçoivent en moyenne 570 euros par mois, bien moins que ceux parmi les paysans les plus pauvres qui ne perçoivent déjà pas grand-chose – environ 870 euros par mois.

Pour ce qui est du partage de la terre, l’union est – là encore – de pure façade. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), « près d’un quart des exploitations agricoles se partagent 1 % de la surface agricole utile (SAU), quand 5 % des plus grandes, d’une superficie supérieure à 214 hectares, s’octroient 25 % de la SAU ». Aggravé par la chute sans fin du nombre d’agriculteurs et agricultrices, cet accaparement des terres va de pair avec l’accumulation des fonds publics, notamment européens, dont le versement est indexé à la surface : 80 % des aides de la politique agricole commune (PAC) sont captées par 20 % des exploitants en Europe. L’augmentation des formes sociétaires, qui passent sous les radars des systèmes de régulation de la propriété foncière agricole, accentue ce problème de confiscations, qui porte préjudice aux personnes non issues du milieu agricole désireuses de s’installer.

« Des intérêts antagonistes »

Tandis qu’ils et elles galèrent à trouver des fermes, des agriculteurs se taillent la part du lion, créant leurs propres sociétés pour agrandir des exploitations déjà immenses. Certaines atteignent plusieurs centaines d’hectaresMediapart a révélé en mars 2023 comment le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, est désormais à la tête de 700 hectares via quatre sociétés, contrôlées par une holding, Spondeo. On est bien loin de l’image bucolique des fermes familiales de polyculture élevage que le syndicat majoritaire ne cesse de véhiculer, en les présentant comme « une singularité française qu’il faut promouvoir ». En fait de singularité française, on assiste à un mouvement d’agrandissement des fermes, qui favorise la monoculture, l’usage de pesticides, l’appauvrissement des sols et de la biodiversité. Soit la marche inverse à ce qu’il faudrait entreprendre pour limiter les effets du changement climatique, qui impacte si durement le monde agricole.

A la tête de fermes de plus en plus étendues, les agriculteurs font de plus en plus appel à des entreprises de sous-traitance du travail agricole (les ETA). Une équipe de chercheurs a calculé que la quantité de travail effectuée par ces entreprises a été multipliée par quatre ces dernières années, et le nombre de salariés par trois. Ces méga-structures « d’agriculture déléguée » laissent entrevoir des « stratégies et pratiques proches de celles du secteur industriel ». Dans certaines parties du territoire, on assiste au développement d’un sous-salariat, venu du sud de l’Europe, qui travaille dans des conditions honteuses, pour cueillir nos fruits et légumes. 

SUR LE MÊME SUJET Pourquoi le projet d’accord avec le Mercosur suscite la colère du monde agricole

Leur condition quotidienne est plus proche de celles des salariés intérimaires à qui on vole la force de travail au péril de leur santé que de celle des agri-manageurs fortunés qui ne mettent plus une botte dans leurs champs. Mais « la ruse de la FNSEA est de masquer, sous le vocable unitaire, les intérêts antagonistes du monde agricole, alors qu’elle ne représente que les dominants et les patrons de l’agriculture », analysait la sociologue Rose-Marie Lagrave, fine connaisseuse du monde agricole, au sortir de la crise de l’hiver. Cette fois encore, les plus puissants ont décidé de jouer la carte de l’unité qui tait les inégalités, étouffe les conflits et entrave l’émancipation.

Nolwenn Weiler

Pourquoi le projet d’accord avec le Mercosur suscite la colère du monde agricole

13 novembre 2024

 https://basta.media/pourquoi-projet-accord-mercosur-union-europeenne-suscite-colere-monde-agricole

par  Sophie Chapelle

L’accord de libéralisation du commerce entre l’Union européenne et les pays du Mercosur – Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay – pourrait être conclu d’ici fin 2024. Basta! décrypte l’impact de cet accord sur l’agriculture française.

 SOCIÉTÉ

  • Temps de lecture :9 min

« La signature du traité du Mercosur, ça sera accepter de faire manger aux Français ce qu’on nous interdit de produire depuis plus de 30 ans en France », considère Jérôme Bayle, l’éleveur qui a initié le mouvement agricole à l’hiver 2024. La FNSEA, syndicat agricole majoritaire, et les Jeunes agriculteurs (JA) appellent à se mobiliser à partir du 18 novembre contre cet accord, qui « consisterait à brader notre agriculture ». La Coordination rurale a, pour sa part, promis « une révolte agricole » à compter du 19 novembre.

La Confédération paysanne et le collectif national Stop Mercosur – qui regroupe notamment Greenpeace, Attac, les Amis de la Terre, la CGT, FSU et Solidaires – se rassemblent ce mercredi 13 novembre devant le ministère de l’Économie et des Finances pour pousser l’exécutif français à se montrer bien plus offensif à Bruxelles, et obtenir l’abandon de l’accord. Basta! fait le point.

Qu’est-ce que le projet d’accord avec le Mercosur ?

Cet accord vise à libéraliser le commerce entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay. Il créerait la plus grande zone de libre-échange de la planète couvrant un quart du PIB mondial et 720 millions de personnes. Son contenu est négocié depuis 1999.

L’accord a été annoncé comme finalisé et « accordé en principe » en juin 2019. Les négociations actuelles portent sur une annexe et la Commission européenne a exclu de rouvrir les négociations sur le fond. Médias, parlementaires, organisations de la société civile n’ont pas accès aux documents de négociation. Ces négociations se déroulent donc en toute opacité.

Cet accord est souvent présenté comme un accord « viande contre voitures ». D’un côté, l’Union européenne veut exporter de l’industrie et des services, et prévoit en contrepartie d’exonérer de droits de douane 83 % des importations agricoles des pays du Mercosur. De l’autre, les pays du Mercosur ont obtenu des ouvertures sur tout un pan du secteur agricole européen.

Outre la viande bovine, 180 000 tonnes de volailles pourront être exportées sans taxe sur le marché européen sur une période de six ans. Un quota de 25 000 tonnes de viande porcine importée, avec une taxe de 83 euros par tonne, a aussi été accordé. 180 000 tonnes de sucre destiné au raffinage pourront entrer en Europe sans franchise de droits. Un quota de 450 000 tonnes s’ajoute enfin pour l’éthanol, sans droits de douane.

Les importations de bœuf en provenance du Mercosur peuvent-elles déstructurer la filière française ?

Le Mercosur est l’accord de libre-échange où la concession sur la viande bovine est la plus grande – avec l’arrivée de contingents de 99 000 tonnes, à laquelle s’ajoute l’admission d’un contingent de 30 000 tonnes déjà existant.

Selon la Commission, ces contingents ne représentent que 0,5 % de la consommation européenne de viande, soit un steak par habitant et par mois. « Sauf que la Commission ramène ce contingent à l’ensemble de la viande bovine consommée en Europe », souligne Baptiste Buczinski, agroéconomiste à l’Institut de l’élevage (Idele), co-auteur d’une étude concernant l’impact sur l’agriculture de l’accord entre l’UE et le Mercosur« Or, la quasi-exclusivité de ce contingent de 99 000 tonnes sera remplie par de l’aloyau, une partie de l’animal qui regroupe tout un tas de ’’pièces nobles’’ (filet, faux-filet, entrecôtes, bavette…). »

Ce segment est celui qui rapporte le plus de valorisation sur le marché européen. « Ouvrir à de l’import pour ce type de pièce noble, à des pays structurellement plus compétitifs, revient à menacer les revenus des productrices et producteurs de bétail de l’UE », ajoute le chercheur.

Surtout, le Mercosur est un accord parmi d’autres. Si on ajoute l’accord Ceta avec le Canada, l’accord avec la Nouvelle-Zélande qui vient d’être ratifié, celui avec l’Australie en cours de négociation, avec l’Inde, qui est le quatrième plus gros exportateur mondial et plus gros cheptel du monde... C’est bien la multiplicité des accords qui peut être problématique. « Quand on cumule les importations actuelles et les éventuelles ouvertures, ramenées au segment de l’aloyau, on importe 1,3 fois la production européenne de l’aloyau », décrypte l’agroéconomiste. 

Quel peut être l’impact de cet accord sur l’agriculture au Brésil ?

Au Brésil, gros producteur agricole, ce sont les exploitations agricoles familiales qui pourraient être touchées. Car l’accord risque de déstabiliser leur filière laitière. Le Brésil est un gros producteur de lait, mais c’est aussi un gros consommateur et donc un pays qui n’est pas du tout autosuffisant. Le fait d’ouvrir le marché à des produits européens plus compétitifs (fromage, lait maternisé) pourrait faire baisser les prix du lait du côté du Brésil, analyse Baptiste Buczinski.

En quoi les normes diffèrent-elles entre l’Union européenne et le Mercosur ?

« Nous refusons d’ouvrir les marchés européens à du poulet dopé aux antibiotiques, à du bœuf élevé sur fond de déforestation, au maïs traité à l’atrazine », défendent 200 parlementaires de gauche, macronistes et centristes dans une tribune publiée le 4 novembre. En matière de pesticides par exemple, les limites maximales de résidus sont différentes entre le Mercosur et l’Union européenne. Certains composants actifs de pesticides autorisés dans le Mercosur sont par ailleurs interdits dans l’UE. Dans le même temps, l’UE autorise l’exportation de pesticides dont l’usage est interdit sur son propre territoire, rappelle l’association Aitec dans une note.

Comment l’UE a-t-elle pu importer du bœuf brésilien traité aux hormones de croissance ?

Selon un article du site d’information sur l’Europe Euractiv, un audit de la Commission européenne affirme que le Brésil ne peut garantir que la viande de bœuf qu’il exporte n’a pas été traitée à l’œstradiol 17β, une hormone de croissance considérée comme pouvant à la fois provoquer le cancer et favoriser un cancer déjà déclaré.

L’UE interdit l’utilisation d’hormones chez les animaux d’élevage depuis 1981, une réglementation qui s’applique à la fois à la viande produite dans l’UE et à la viande importée depuis des pays tiers. Suite aux résultats de l’audit publiés le 16 octobre, le Brésil a cessé d’exporter de la viande suspecte. « Comment imaginer qu’augmenter les importations facilitera les contrôles et le traçage des aliments ? » demande le collectif Stop Ceta Mercosur.

Cet accord peut-il avoir un impact positif pour l’agriculture ?

La protection de certaines indications géographiques – la garantie de pouvoir exporter une certaine quantité de produits sous appellations contrôlées comme Parmigiano ou Comté – pourrait être un gain. Les vins et spiritueux sont également toujours bénéficiaires d’une ouverture de marchés. « Mais est-ce que l’on va vendre beaucoup de comtés d’origine Jura au Brésil ? Est-ce que cela vaut le coup par rapport à l’ouverture de marchés ? Il n’y a pas trop d’intérêt à ouvrir le marché à des concurrents qui sont moins-disant en termes de normes et plus compétitifs en termes de prix », répond Baptiste Buczinski.

Quand l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur pourrait-il être conclu ?

La Commission européenne envisage une conclusion de l’accord d’ici la fin de l’année, peut-être avec une annonce à Rio de Janeiro lors du G20, les 18 et 19 novembre prochain. Ou plus tard, début décembre, lors d’un sommet du Mercosur. Les eurodéputées insoumise Manon Aubry et écologiste Saskia Bricmont ont participé le 11 novembre à une réunion à huis clos sur cet accord avec la Commission européenne. Elles alertent sur l’absence de transparence. « Ils ont refusé de nous donner une copie du texte des négociations »dénonce Manon Aubry dans une vidéo.

Quelle est la position de la France ?

Emmanuel Macron avait exprimé à plusieurs reprises, depuis 2019, un « non en l’état » au sujet de cet accord. Mais en juin 2023 au Brésil, Olivier Becht, alors ministre français du Commerce, avait indiqué vouloir se « donner du temps » pour « évidemment conclure » cet accord. Selon le collectif Stop Mercosur, « la France n’a jamais retiré son appui au mandat de négociation dont la Commission européenne dispose depuis 1999. Et elle n’a jamais proposé à Bruxelles de reprendre les négociations à zéro. C’est donc au nom de la France et des 26 autres États membres que la Commission poursuit les négociations. »

La Commission serait désormais prête à contourner l’opposition française pour obtenir la ratification de l’accord au Conseil européen. Selon le journal Politico, le Premier ministre Michel Barnier est à Bruxelles ce 13 novembre pour rencontrer la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen et Valdis Dombrovskis, Commissaire au commerce, pour « peut-être demander un report de la signature ».

La France est-elle le seul pays à s’opposer à l’accord ?

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L’exécutif français affirme souvent que la France est le seul pays à s’opposer à l’accord. Est-ce le cas ? Non. L’Autriche et les Pays-Bas s’y opposent également, ainsi que, plus récemment, l’Irlande, la Pologne ou encore la région belge de Wallonie.

Pour le collectif Stop Mercosur, « si l’exécutif français est convaincu que l’accord n’est pas acceptable, il devrait construire des alliances pour retirer le mandat de négociation dont la Commission dispose ou bloquer l’accord une fois finalisé ». Il est à noter que si la France s’oppose à l’accord UE-Mercosur « en l’état », elle laisse ouverte la possibilité de soutenir une nouvelle version.

Sophie Chapelle

Photo de Une : manifestation agricole le 6 février 2024 à Bruxelles / FlickR – CC BY-NC-ND 2.0

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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