« Le jusqu’au-boutisme sanglant du gouvernement de Benjamin Netanyahou, la dépolitisation du conflit israélo-palestinien et le laisser-faire des puissances occidentales »

« Le gouvernement de Netanyahou opère une terrible rupture dans l’histoire des Juifs »

Les massacres d’Israël après les horreurs du 7 octobre, portés par un sionisme religieux aux antipodes du sionisme originel, sont totalement hors de proportion. L’historienne Esther Benbassa, sénatrice de 2011 à 2023, et le philosophe Jean-Christophe Attias, directeur d’étude à l’École pratique des hautes études, auteurs de La conscience juive à l’épreuve des massacres (Textuel, 2024), décrivent le traumatisme éprouvé par les Israéliens le 7 octobre, tout en déplorant le jusqu’au-boutisme sanglant du gouvernement de Benjamin Netanyahou, la dépolitisation du conflit israélo-palestinien et le laisser-faire des puissances occidentales. Entretien.

OpinionPolitique

publié le 29/10/2024 Par Laurent Ottavi

Laurent Ottavi (Élucid) : En géopolitique de façon générale, et encore plus au sujet du conflit israélo-palestinien, l’excès d’émotions et le manichéisme empêchent la compréhension. Comment avez-vous cherché à échapper à ces travers dans votre livre sur le 7 octobre et ses conséquences, sans tomber dans d’autres excès ?

Jean-Christophe Attias : Nous n’avons pas échappé à la stupéfaction et à l’émotion, comme beaucoup de monde. Nous avons en revanche tâché de prendre une certaine distance avec l’événement. Nous sommes identifiés depuis longtemps comme des Juifs de gauche, militants de la cause palestinienne. On s’attendait donc peut-être à ce que nous nous exprimions assez vite après le 7 octobre ; or, nous sommes restés très en retrait. Nous avons juste publié deux tribunes, l’une dans Le Monde, l’autre dans L’Obs, et nous nous sommes tus.

Puis, quand la première vague d’émotion a été surmontée, le silence a commencé à nous peser et nous avons eu l’idée d’écrire un texte. Le premier moyen pour nous d’échapper aux travers que vous avez décrits a été de recontextualiser, c’est-à-dire de situer l’événement dans le temps long. Nous nous inscrivons en faux contre la droite et l’extrême droite françaises, pour qui recontextualiser revient à excuser. Dans ce cas, les historiens n’auraient aucune utilité et nous deviendrions tous les esclaves des événements.

Esther Benbassa : Nous avons tous deux une histoire personnelle liée à Israël. J’y ai fait une partie de mes études, j’y ai vécu sept ans et nous y avons de la famille. Tout cela représente de l’émotion qui s’ajoute à l’émotion générale suscitée par les horreurs commises le 7 octobre d’un côté, puis par ce qui arrive, de l’autre, aux Palestiniens et aux Libanais depuis lors. Nous avons cependant pu nourrir un raisonnement le plus proche possible de ce que vivaient les deux parties, les Israéliens et les Palestiniens, grâce à notre longue familiarité avec des chercheurs sur ces sujets. Les gens qui ont lu notre livre nous disent que nous avons mis des mots et de la pensée sur leurs émotions.

C’était déjà cette double démarche d’intérêt sincère et de mise à distance qui m’avait incitée, lorsque j’étais encore sénatrice, à organiser, en février 2023 au Sénat, un grand colloque Israël-Palestine avec le soutien de revues qui réunissait des chercheurs israéliens aussi bien que palestiniens. Alors, on ne parlait quasiment plus de la cause palestinienne. Or, certains des intervenants nous avaient fait remarquer que le conflit à venir entre Israéliens et Palestiniens ne ressemblerait pas à ceux du passé, que des violences nouvelles qu’on ne pourrait pas prévoir ni endiguer surviendraient. Nous avions été étonnés d’entendre ces mots de la part d’experts très introduits. Ils ne s’étaient pas trompés.

« Les responsables politiques ont instrumentalisé le 7 octobre. La droite se posant en soutien inconditionnel d’Israël, l’extrême droite se pavanant comme nouvel ami des Juifs contre les Arabo-musulmans et la gauche ne prenant pas la mesure du choc pour les Juifs. »

Élucid : Qu’a représenté le 7 octobre pour les Juifs d’Israël et ceux de la diaspora ?

Jean-Christophe Attias : Ces évènements ont constitué un traumatisme pour les Israéliens et pour les Juifs de la diaspora, particulièrement ceux de France, car les liens entre la communauté juive française et Israël sont anciens, profonds, familiaux et amicaux. Le premier des traumatismes a été de découvrir la fragilité d’Israël. Ce qui était censé être un État refuge face aux persécutions s’est avéré un mythe. Nous évoquons dans le livre une « Shoah » de l’intérieur à propos du 7 octobre, car ces évènements ont été perçus du côté israélien et par les Juifs de la diaspora comme une « attaque génocidaire » de la part du Hamas.

Beaucoup d’observateurs n’arrivent pas à saisir à quel point et de quelle manière, à tort ou à raison, les Juifs se sont sentis atteints. Les responsables politiques, en France, mais pas seulement, ont au contraire instrumentalisé ce qui se passait là-bas à des fins électorales, provoquant un surcroît de peur. La droite se posant en soutien inconditionnel d’Israël, l’extrême droite se pavanant comme nouvel ami des Juifs pour mieux s’en prendre aux Arabo-musulmans et la gauche ne prenant pas la mesure du choc que l’évènement a été pour les Juifs.

Esther Benbassa : Beaucoup, à l’extrême gauche, s’accrochent à leur logiciel tiers-mondiste et le combat des Palestiniens s’inscrit pour eux dans ce cadre. Leurs paroles et leurs gestes dépassent souvent leurs pensées. Ils perdent de vue qu’il y a une mémoire collective juive, marquée par le souvenir des pogroms, en particulier ceux commis en Europe de l’Est au XIXe siècle, ensuite au début du XXe siècle, et par la Shoah. Herzl, le fondateur du sionisme politique, avait précisément eu lui-même l’idée de fonder un État juif pour répondre à la menace d’un antisémitisme en plein développement, qu’il avait constaté jusqu’en France, pourtant pays de l’émancipation, en couvrant l’affaire Dreyfus pour le journal pour lequel il travaillait.

Les actes du 7 octobre, commis par des Palestiniens qui ont violé, tué, incendié et pillé, se sont agrégés à cette mémoire. Quand vous demandez aux Israéliens s’ils sont touchés par la guerre en cours, ils vous répondent qu’ils n’ont pas vécu beaucoup de moments où ils n’étaient pas en guerre. Et si, d’un côté, on évalue à 1 600 les départs récents de Juifs français pour Israël parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité en France, beaucoup d’Israéliens, de leur côté, quittent leur pays ou en ont le projet.

J’ajoute que certaines diasporas ont une forte proximité avec Israël. Les descendants des Juifs d’Afrique du Nord ou d’Orient qui ont été poussés à émigrer, notamment après l’indépendance des États du Maghreb et dans le sillage de la guerre des Six Jours, ou d’Égypte, en gardent une peur de ne trouver aucun abri sûr. On les retrouve en Israël comme en France, ce sont les mêmes familles dispersées. Ces Juifs nourrissent de la rancœur à l’égard des Arabo-musulmans.

« Le sionisme a été accaparé par l’extrême droite religieuse et ultranationaliste israélienne, qui voit l’appropriation de la Terre et le projet d’un Grand Israël comme l’alpha et l’oméga de l’œuvre sioniste. »

Les transformations du sionisme font l’objet d’une partie de votre livre, car elles permettent de mieux comprendre les enjeux actuels. Pouvez-vous préciser les liens du sionisme avec le nationalisme, la colonisation et la religion ?

Esther Benbassa : La colonisation des terres palestiniennes ne s’est pas faite du jour au lendemain, sur un modèle qui ressemblerait à la France colonisant l’Algérie. Il y avait, de plus, un lien religieux avec cette terre, la terre de la Bible, la terre sacrée des Juifs, vestige mémoriel chargé de rêves et d’affects. À chaque fête de la Pâque juive, il est de tradition de dire : « l’an prochain à Jérusalem ». Pour autant, il est incontestable que l’idéologie et les représentations du colonialisme moderne ont pesé sur l’action des précurseurs du sionisme. Au départ, Herzl et son entourage ont hésité sur le lieu où créer l’État dont ils rêvaient. Il y a eu la solution ougandaise, l’Amérique, l’Argentine…

Le sionisme a d’abord été porté par des Juifs laïques, socialistes. Ses leaders se sont rapprochés des religieux plus tard. Il fallait bien convaincre les masses juives encore très marquées par les représentations traditionnelles de rejoindre le mouvement et de partir. Pour elles, la rédemption du peuple juif ne pouvait être seulement politique. Aujourd’hui, nous assistons à un basculement : le sionisme a fini par être accaparé par l’extrême droite religieuse et ultranationaliste israélienne, qui voit l’appropriation de la Terre – la colonisation – et le projet d’un « Grand Israël », qui s’est profilé après la guerre des Six Jours, comme l’alpha et l’oméga de l’œuvre sioniste.

Jean-Christophe Attias : Le sionisme a de nombreuses dimensions. Il y a la dimension coloniale dont a parlé Esther, qui a provoqué des catastrophes, notamment pour les Palestiniens. Il y a aussi le rêve de normaliser l’existence juive à partir du moment où l’on considère que la vie en diaspora est une existence anormale. Il y a encore la volonté de désurbaniser les Juifs, de les rapprocher de la terre, de la nature. Le sionisme recouvre la volonté d’inventer un Hébreu nouveau, nettoyé de toutes les tares qui avaient fini par toucher les Juifs en exil. Le sionisme regarde d’ailleurs souvent les Juifs de la diaspora avec les lunettes d’un quasi-antisémitisme. Les antisionistes radicaux ne prennent pas toujours, loin de là, la mesure de tout cela. Précisions enfin qu’il y a eu, pendant longtemps, un mouvement antisioniste majoritaire chez les Juifs. Le basculement a eu lieu essentiellement après la Shoah.

« Le gouvernement de Netanyahou opère une terrible rupture dans l’histoire des Juifs, peuple qui a subi l’un des pires génocides et dont une partie se retrouve à massacrer des populations entières, civils, femmes, enfants, vieillards. »

Si vous ne reprenez pas le terme de « génocide », vous qualifiez de massacres les attaques d’Israël commises à partir du 8 octobre. L’objectif affiché de détruire le Hamas du côté du gouvernent israélien permet-il toutes les dérives ?

Esther Benbassa : Cela a permis toutes les dérives et cela les permettra encore, y compris, sans doute, après la mort de Yahya Sinwar, chef du Hamas et cerveau du 7 octobre. D’autant qu’il y a un certain unanimisme de la population israélienne contre les Palestiniens. Elle est prête à aller « au bout » sans qu’on sache bien quel est ce bout. La survie de Netanyahou dépend largement de sa coalition avec Ben-Gvir, Smotrich et l’extrême droite raciste et suprémaciste, ayant en vue la constitution du « Grand Israël » du fleuve à la mer, voire au-delà. Or, Israël ne pourra pas liquider physiquement le Hamas, qui est un réseau souterrain et transnational ; il en va de même pour le Hezbollah.

Netanyahou continue donc de mettre en danger sa population en plus de commettre des massacres. Un rapport américain de la mi-octobre révélait que le Hamas se préparait depuis 2022 à une attaque. Il attendait l’assentiment du Hezbollah et de l’Iran. Pourtant, Israël n’a rien fait, ce qui remet en cause la politique conduite alors par Netanyahou. L’armée, le 7 octobre 2023, était en Cisjordanie pour protéger les colons. Elle est arrivée des heures plus tard sur les lieux de massacre. Netanyahou et son gouvernement devront rendre des comptes pour avoir offensé, hier comme aujourd’hui, les valeurs juives humanistes de paix et de dialogue.

Jean-Christophe Attias : Nous laissons aux juristes la qualification juridique des massacres commis par Israël, donc la question de savoir s’il y a ou non un « génocide », d’autant plus, hélas, que l’histoire n’est pas finie. Ce qui n’est pas contestable est le caractère hors norme de ces attaques. Le gouvernement de Netanyahou opère une terrible rupture dans l’histoire des Juifs, peuple qui a subi l’un des pires génocides de l’Histoire, et dont une partie se retrouve aujourd’hui à massacrer des populations entières, civils, femmes, enfants et vieillards.

Un simple procès ne suffira pas à effacer cette tache. Il n’y aura pas non plus de solution militaire. Elle ne garantirait pas la sécurité d’Israël. Une autre rupture commise par le gouvernement d’Israël est d’avoir renoncé à une tradition juive très ancienne qui est le devoir de récupérer ses otages, un impératif est très ancré dans l’histoire diasporique.

À vous lire, seules une repolitisation des enjeux et l’arrivée de nouveaux acteurs pourraient apporter un début de solution. Est-ce un bon résumé de votre pensée ?

Jean-Christophe Attias : La solution passe par un processus politique de négociation, de reconnaissance de l’humanité de l’autre. Or, plus le temps passe et plus on s’en éloigne. La cause palestinienne a été islamisée, et il y a eu à la fois une judaïsation du sionisme et une sionisation du judaïsme. Se poser en armée de Dieu justifie le jusqu’au-boutisme le plus fou. La repolitisation du conflit impliquerait d’en refaire un conflit territorial, national à résoudre soit par la solution à deux États, soit par la solution binationale (certains sionistes y avaient déjà pensé dans les années 1930), soit par une fédération d’États. Il faudra pour cela de nouveaux interlocuteurs, faire preuve d’imagination et de beaucoup de patience.

Esther Benbassa : Toutes les guerres se terminent, mais, au vu de la haine de part et d’autre, je ne crois pas que ma génération verra une issue positive à celle-ci. L’urgence aujourd’hui est que les puissances européennes fassent pression en faveur d’un cessez-le-feu. Pourtant, personne ne bouge. L’Occident soutient Israël dans l’idée qu’il détruit les mouvements terroristes et aussi par culpabilité en raison de la Shoah. Les Américains, eux, ne partagent pas cette culpabilité, mais ne savent pas comment réagir dans leur contexte électoral. Je crains que la guerre devienne une guerre régionale insoluble avec l’Iran.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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