GAUCHE(S) ANALYSE
La vague de licenciements dans le secteur industriel percute aussi les partis du Nouveau Front populaire, qui s’affichent au chevet des salariés en lutte. Mais après les dégâts des années Hollande, pas simple de redevenir crédible.
17 novembre 2024 à 19h33
https://www.mediapart.fr/journal/politique/171124/face-aux-fermetures-d-entreprises-la-gauche-tente-de-renouer-avec-l-electorat-ouvrier?utm_source=quotidienne-20241117-185704&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20241117-185704&M_BT=11535965556
Des dizaines de milliers de suppressions d’emplois, des travailleurs ulcérés, un gouvernement dépassé, une extrême droite qui compte bien capitaliser sur les souffrances (lire en encadré)… Quinze ans après la crise financière et ses conséquences sur l’économie réelle, c’est une nouvelle épreuve qui attend la classe politique française
À gauche, où la récente défaite de Kamala Harris à la présidentielle états-unienne a été interprétée comme le résultat de la pusillanimité du camp démocrate sur les thèmes économiques et sociaux, l’enjeu de renouer avec la question industrielle et, à travers elle, l’électorat ouvrier est revenu en force ces derniers jours.
Avec un vadémécum : se poser en alternative à l’impuissance d’un gouvernement manifestement sonné par l’ampleur de la crise. « Il n’y a aucune fatalité avec ces plans de licenciements. Une autre politique est possible ! », insistait, il y a une semaine, sur BFMTV Aurélie Trouvé. La présidente La France insoumise (LFI) de la commission des affaires économiques appelle notamment à interdire les licenciements aux multinationales recevant des aides publiques ou à donner davantage de pouvoir aux salariés dans les comités d’entreprise et conseils d’administration.

Lors des questions au gouvernement le 5 novembre, l’écologiste d’Indre-et-Loire Charles Fournier n’a lui non plus pas caché sa colère. « En France, on ferme plus d’entreprises que l’on en ouvre. Face à ça, il n’y a ni impuissance ni fatalité, nous avons besoin d’un État stratège ! », a-t-il tempêté. Puis d’interpeller le ministre de l’industrie, Marc Ferracci : « Qu’allez-vous dire aux salariés de Michelin et de toutes les usines menacées ? Allez-vous leur dire que votre politique industrielle fonctionne à merveille ? ou bien allez-vous enfin changer de cap ? »
Visiblement démuni, ce dernier n’a pu que réaffirmer sa « sympathie » à l’égard des concernés et promettre de mettre « toute [son] énergie à la recherche d’un repreneur afin de revitaliser les territoires ». Un énième aveu d’impuissance accueilli par les huées dans l’hémicycle.
Le retour du volontarisme à gauche
Depuis, l’offensive continue à gauche à mesure que se multiplient les annonces de fermetures. Si les socialistes s’apprêtent à présenter des pistes sur le sujet cette semaine à l’Assemblée nationale, Aurélie Trouvé prépare quant à elle un plan de sortie de crise dédié au secteur automobile qu’elle détaillera avant les vacances de Noël. En parallèle, le groupe insoumis réclame la mise en place d’une commission d’enquête au Palais-Bourbon sur l’utilisation de l’argent public par Michelin. « Barnier veut des explications. Nous allons les exiger ! », souligne la vice-présidente de l’Assemblée nationale, Clémence Guetté.
Le 8 novembre, une délégation d’élus du Nouveau Front populaire (NFP), dont Clémentine Autain, Aurélie Trouvé, Charles Fournier, mais aussi Lucie Castets et Sophie Binet, de la CGT, se rendait devant l’entreprise Michelin de Vannes. En fin de semaine dernière, les Insoumis se déployaient en masse sur le terrain : Élisa Martin et Sandrine Nosbé étaient en soutien aux salariés de Tem Tex au Bois de Boulogne, Matthias Tavel se rendait à l’usine General Electric de Saint-Nazaire, Mathilde Panot au siège de Sanofi à Gentilly, Marianne Maximi devant un hypermarché Auchan à Clermont-Ferrand…
En septembre, Jean-Luc Mélenchon s’était aussi déplacé en toute discrétion au chevet des salariés de MA France à Aulnay-sous-Bois, dernière usine automobile de Seine-Saint-Denis, menacée de délocalisation. « Nous, on vient en renfort quand on nous le demande et dans la forme qu’on nous demande », a insisté le triple candidat à la présidentielle devant les grévistes de la CGT.
Il faut qu’on définisse des objectifs précis, savoir quelle industrie nous voulons, pour produire quoi et comment.
Jean-Luc Mélenchon
Après des années à être inaudible sur le sujet industriel, voilà donc la gauche décidée à remonter au front.
« Outre la gauche de la redistribution, nous devons aussi être la gauche de la production, car les néolibéraux ont échoué dans les deux domaines », analyse auprès de Mediapart le député insoumis Matthias Tavel, qui note qu’entre un taux d’emploi industriel au plus bas et un nombre record de défaillances d’entreprises, « le macronisme est en faillite ».
Reste que l’on part de loin dans un camp politique qui, s’il a beaucoup avancé ces dernières années sur les questions dites « sociétales », a pu parfois sembler bien loin des préoccupations qui avaient jadis fait les succès de la « première gauche ».
Signe que le fossé s’est creusé, dans le programme du NFP publié avant l’été 2024, la réindustrialisation n’est d’ailleurs que brièvement abordée, et dans des termes généraux. Il s’agit ainsi d’« engager un plan de reconstruction industrielle pour mettre fin à la dépendance de la France et de l’Europe dans les domaines stratégiques » ou de « réindustrialiser l’Europe : numérique, industrie du médicament, etc. », sans plus de précisions.
L’instauration d’un protectionnisme « écologique et social » aux frontières de l’Europe y est certes évoquée. Mais les mots « délocalisation », « usine » ou « chômage » (si ce n’est dans l’expression « réforme de l’assurance-chômage ») n’apparaissent même pas dans le texte.
En septembre, l’Insoumis Matthias Tavel, soucieux de reprendre le chemin de la réflexion sur ces questions, organisait, avec ses collègues parlementaires du NFP et sous la houlette de Lucie Castets, un colloque dédié. Au programme, la réindustrialisation verte, le millefeuille des 6 000 dispositifs destinés à aider le capital sans contrepartie, la géopolitique de la production, l’économie circulaire, le droit des salariés de reprendre leur entreprise sous forme de coopérative… L’échange a donné à voir un consensus global, du PCF au PS, même si la question du nucléaire, aussi centrale que clivante, a été pudiquement remise à plus tard.
En conclusion, Lucie Castets a appelé à une « restauration de l’État stratège et au retour du contrôle démocratique sur la politique menée ». Interrogé par Mediapart, Jean-Luc Mélenchon ne dit pas autre chose : « Il faut qu’on définisse des objectifs précis, savoir quelle industrie nous voulons, pour produire quoi et comment. Autrement dit, savoir qui, et dans quel sens, la puissance publique aidera », résume-t-il.
Un encombrant passif
Mais le volontarisme d’aujourd’hui se heurte aux années sombres de la gauche au pouvoir. Symbole parmi les symboles : la « trahison » de François Hollande à Florange en 2013, avec un premier ministre négociant alors avec le PDG d’Arcelor-Mittal dans le dos de son propre ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg.
Jean-Pierre Mercier, militant Lutte ouvrière, rappelle aussi la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois en 2014. Une longue lutte commencée à la fin des années Sarkozy, achevée par les années Hollande, qui en aura laissé plus d’un désabusé : « Quand c’était sous Sarkozy, le maire socialiste finançait les bus pour nos déplacements. Quand Hollande a gagné, le soutien du maire socialiste s’est arrêté instantanément. Pourtant, Hollande avait affirmé que ce plan était “inacceptable” et qu’il ne serait “pas accepté”… », raconte l’ancien syndicaliste CGT.
Les derniers à avoir eu une politique industrielle, ce sont les socialistes avec Montebourg ! Oui, il y a eu Florange, mais on a aussi sauvé des dizaines de boîtes.
Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale
Autant de fiascos politiques qui emporteront le quinquennat du président socialiste. Et avec lui, la crédibilité de l’ensemble de la gauche sur les questions industrielles. Depuis, les choses sont allées de mal en pis, le Rassemblement national (RN) faisant main basse sur des pans entiers de la France désindustrialisée, comme dans la « vallée des Anges » – autre nom de la vallée de la Fensch, berceau des hauts-fourneaux d’Arcelor-Mittal – où une stèle fut déposée en souvenir des promesses non tenues de François Hollande « faites aux ouvriers et à leurs familles ». Aux législatives de 2024, il s’en est fallu de peu que la Moselle ne tombe tout entière sous la coupe de l’extrême droite.
« Quand une industrie disparaît, disparaissent aussi un encadrement syndical et des leaders d’opinion souvent en lien avec la gauche, c’est une double peine pour nous », reconnaît Matthias Tavel qui, s’il n’a croisé aucun élu du RN devant le site de General Electric à Saint-Nazaire, a en revanche souvent entendu que la politique ne servait plus à rien.
L’Insoumis refuse pourtant de jeter l’éponge : « Que la gauche de Hollande ait été coupable d’inaction, d’accord, reprend-il. Mais le monde a changé depuis : les États-Unis se lancent dans des mesures de protectionnisme, même ceux qui n’étaient pas convaincus hier se rendent compte qu’on doit se protéger mieux, interdire les licenciements boursiers, conditionner les aides publiques, ou nationaliser certains secteurs comme l’énergie. »
Pour le jeune sénateur socialiste Alexandre Ouizille, l’entreprise n’est rien de moins qu’un retour aux sources, forcément salvateur. « Le socialisme est né de la question fondamentale de la production, il est impossible de dissocier les deux », note l’élu de l’Oise, où la totalité des députés – à l’exception d’Éric Woerth – sont RN. Ce qui ne l’empêche pas d’être « toujours bien reçu » quand il se rend sur un site industriel.
Le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, relativise, lui aussi, les procès en abandon du monde ouvrier faits à la gauche : « Les derniers à avoir eu une politique industrielle, ce sont les socialistes avec Montebourg ! Oui, il y a eu Florange, mais on a aussi sauvé des dizaines de boîtes, et publié un décret pour compliquer la tâche aux repreneurs étrangers », revendique-t-il.
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Désormais, il est plus que temps de reprendre la main, affirme Alexandre Ouizille, qui fustige ce « macronisme industriel » qui s’est cantonné à « une pure politique d’attractivité, de tapis rouge, avec baisse des impôts de production et libéralisation du droit du travail ». « Déjà, il faut se battre sur les conditions de départ quand on ne peut pas faire autrement, et la présence des politiques aux côtés des salariés peut aider sur l’emploi ou sur les indemnités supralégales », souligne le socialiste.
Il propose aussi d’en finir avec le CICE * et de « choisir démocratiquement des filières pour les doper avec des clauses de territorialité plutôt que de faire du saupoudrage ». Enfin, de renforcer la présence de l’État dans l’économie. « À Bercy, la direction générale des entreprises est atrophiée, ce qui la rend donc incapable d’avoir une connaissance fine du territoire et d’œuvrer dans le cadre d’une planification industrielle », dit-il.
Pour son collègue insoumis Matthias Tavel, une chose est sûre : « Pas question de regarder les plans de licenciements comme les vaches regardent passer les trains. »
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Passablement affaibli, le RN reste en embuscade
Depuis des années, le Rassemblement national (RN) a développé un discours axé sur la réindustrialisation de la France, construit en opposition aux normes environnementales et bureaucratiques supposées « asphyxier » le pays et empêcher les patrons d’entreprendre.
C’est donc fort logiquement que le 12 novembre, le député Matthias Renault interpellait le ministre de l’économie, évoquant la fermeture de l’usine Watts d’Hautvillers-Ouville sur sa circonscription de la Somme : « Quatre-vingt-dix-huit emplois sont menacés […]. Cette usine dans la Somme est rentable, la motivation de cette décision est purement financière, l’objectif est de délocaliser des emplois. Les annonces s’enchaînent partout en France. La réalité est là, notre pays poursuit sa désindustrialisation », a-t-il déclaré, avant de vanter le programme économique du RN.
Un programme qui prend pourtant chaque jour davantage, sous l’impulsion de Jordan Bardella et de son conseiller François Durvye, des accents d’opération de séduction à destination du patronat et des plus fortunés. Le président du parti développe, dans son livre Ce que je cherche (Fayard), son ambition d’une société « qui valorise le travail, l’audace, l’entrepreneuriat » et parle de l’entreprise avec des trémolos dans le stylo : « Elle est un collectif humain qui réunit les talents et les idées pour répondre à un marché et créer de la valeur. »
Autant d’ambiguïtés qui n’obèrent cependant pas les ambitions du parti lepéniste de capitaliser sur la situation économique et de poursuivre sa dénonciation de la politique d’Emmanuel Macron. Ces derniers jours, néanmoins, les nombreux députés RN élus dans d’anciennes circonscriptions industrielles se sont faits plutôt discrets, trop occupés à dénoncer le « procès politique » dont serait victime Marine Le Pen, contre laquelle le parquet a requis deux ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité dans l’affaire des assistants parlementaires.
Ce qui n’a pas empêché cette dernière d’insister, mardi soir, en marge du lancement du livre de Jordan Bardella, sur la responsabilité du chef de l’État quant à la multiplication des plans sociaux : « La situation économique, c’est la conséquence de la politique économique de Macron. Ça a tenu à coups d’argent public pendant des années, et il arrive bien un moment où les factures arrivent en même temps », a-t-elle insisté, avant de faire planer la menace d’une motion de censure imminente.
Youmni Kezzouf
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*L’échec du CICE confirmé
Le dernier rapport d’évaluation du CICE a confirmé l’aspect médiocre en termes de résultats de cette mesure. Cet échec plaide pour un changement total de politiques de l’emploi.
18 septembre 2020 à 08h00
Depuis son lancement en 2013, l’efficacité du Crédit d’impôts compétitivité emploi (CICE) fait débat. Lancé sous le quinquennat Hollande, dont il marque le tournant « pro-entreprise », il a été pérennisé en 2019 par Emmanuel Macron lors de sa transformation en exonération de cotisations. Pourtant, aucun débat politique d’envergure n’a jamais été mené autour de l’évaluation de cette mesure. Or, ses effets sont très limités compte tenu des moyens engagés par l’État. Entre 2013 et 2017, 88,90 milliards d’euros ont été versés au titre du CICE aux entreprises. On devrait attendre un vrai débat démocratique face à un engagement aussi massif.
Or, globalement, les évaluations restent non seulement incertaines et soumises au plus fort doute, mais surtout, elles ne parviennent pas à dégager un effet positif clair sur l’emploi, l’investissement et la compétitivité. Le 17 septembre, un nouveau rapport d’évaluation a été publié par France Stratégie et a confirmé ces conclusions. France Stratégie, groupe de réflexion héritier de l’ancien commissariat général au plan, directement rattaché au premier ministre, peine d’ailleurs à défendre et le CICE et la solidité des analyses qu’il publie.

L’évaluation repose sur deux piliers. Le premier est microéconomique et cherche à identifier comment les entreprises réagissent directement au CICE. L’étude utilisée par France Stratégie a été réalisée par l’équipe dite de « Théorie et évaluation des politiques publiques (TEPP) » du CNRS. Elle confirme son analyse précédente : environ 100 000 emplois créés entre 2013 et 2016 pour 66,75 milliards d’euros d’argent public distribué. Le gain est minime et le coût astronomique : 166 875 euros par emploi et par an.
Étrangement, la méthode défendue par un autre laboratoire, le LIEPP de Sciences-Po, n’apparaît plus dans l’évaluation. Il est vrai que ses analyses étaient beaucoup moins favorables au CICE puisqu’en 2018, il indiquait ne pas être en mesure d’identifier un effet positif de cette mesure. Lors du précédent rapport, France Stratégie avait déjà tenté de réduire la valeur de cette analyse par rapport à celle du TEPP (Mediapart avait résumé le débat dans cet article). Le groupe d’évaluation invitait néanmoins à poursuivre les recherches. Mais cette poursuite est donc apparemment passée par l’arrêt du travail du LIEPP, ce qui confirme le caractère profondément biaisé de cette évaluation. On ne peut que s’étonner de la disparition, dans une évaluation publique, du pluralisme. Elle tend à faire croire que les résultats présentés sont « la vérité », ce qui est loin d’être le cas. Contacté, France Stratégie n’avait pas répondu à nos sollicitations sur le sujet jeudi 17 septembre. Notons néanmoins que même en choisissant soigneusement les études les plus favorables, on reste sur un résultat très mitigé.
La deuxième méthode est macroéconomique. Elle a été réalisée par l’OFCE grâce à un modèle mathématique permettant de mesurer l’impact global sur l’économie. Les différents choix des entreprises bénéficiaires sur les salaires, l’emploi, les prix ou l’investissement ont en effet des impacts sur d’autres entreprises. Par ailleurs, le financement de cette mesure par l’État a aussi un impact macroéconomique. L’idée est de tout reprendre en utilisant une méthode contrefactuelle, autrement dit en comparant une réalité reconstituée sans CICE à une réalité avec CICE.
Évidemment, une telle méthode doit être prise avec beaucoup de prudence, même si le modèle de l’OFCE se veut précis et moins biaisé que les modèles habituels de macroéconomie. Celui-ci repose néanmoins sur l’idée d’une possible reconstitution contrefactuelle d’une période à partir de données passées, ce qui est assez hasardeux. Par ailleurs, il repose aussi sur des choix d’hypothèses forcément contestables. France Stratégie reconnaît, au reste, ses « limites ». Ces dernières ne discréditent pas les résultats de l’évaluation, mais on aurait aimé, comme dans le domaine microéconomique, d’autres évaluations concurrentes fondées sur des hypothèses différentes.
Le résultat présenté par l’OFCE est très optimiste. L’institut évoque 400 000 emplois créés par le CICE au niveau macroéconomique entre 2013 et 2017, sans prendre en compte les effets de son financement. Cela peut sembler beaucoup, mais il faut rappeler que sur ces cinq années ont été engagés 88,90 milliards d’euros. Cela revient donc à afficher une moyenne de création d’emplois de 80 000 emplois par an, soit un coût par emploi et par an de 44 500 euros environ. Cela représenterait un coût de 3 700 euros par mois, ce sont donc des emplois encore assez coûteux.
Certes, il faudrait intégrer à ce coût l’effet de la croissance issue du CICE sur les recettes fiscales, ce qui en réduirait le coût réel. Mais en tout état de cause, on est dans des emplois sauvegardés et créés à des coûts proches de ce qu’aurait pu faire directement l’État. On verra que cela n’est pas neutre. Soulignons, par ailleurs, que même France Stratégie appelle à la prudence face à ses résultats qui dépassent les espérances de la Direction générale du Trésor. « Ces simulations, indicatives, souffrent de nombreuses limites », précise le rapport.
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L’OFCE a cependant proposé une autre analyse, prenant en compte les effets du financement du CICE. Ce dernier s’est fait d’abord par des hausses d’impôts, puis par une baisse des dépenses. Rappelons qu’entre 2014 et 2017, la Sécurité sociale, notamment, a été mise à rude épreuve avec un régime particulièrement sec : réduction de l’Objectif national des dépenses d’assurance-maladie, gel des salaires dans la fonction publique, réduction de l’investissement public. L’OFCE conclut qu’en net, le CICE aurait alors créé ou sauvegardé près de 160 000 emplois sur cinq ans.
Les conclusions de l’OFCE confirment que le CICE est une méthode assez médiocre pour créer des emplois. 160 000 emplois face à une masse de 3 à 6 millions de demandeurs d’emplois, on est loin d’une solution concrète au chômage. On l’est d’autant plus que seules un quart des entreprises bénéficiaires ont créé des emplois (on ne sait pas ce qu’il est advenu de l’argent versé aux trois quarts restants) et que le seul effet identifiable concerne le secteur des services, autrement dit celui qui est le moins soumis à la concurrence internationale.
Le deuxième « C » du CICE, celui de « compétitivité », semble avoir été un échec patent. Comme lors des précédents rapports, les évaluations sont incapables d’identifier et de quantifier un effet sur les exportations et l’investissement. Ce n’est pas un détail dans la mesure où, sans investissement, les effets du CICE restent des effets de court terme. On s’expose donc, comme dans le cas Bridgestone ou d’autres, à ce que les entreprises qui ont bénéficié de ce CICE détruisent les emplois qu’elles ont créés et même en détruisent davantage, en cas de crise.
Et c’est bien là la vraie question que soulèvent le CICE et ses évaluations. Un effet « financé » ne veut pas dire un effet neutre. Les près de 89 milliards d’euros versés aux entreprises ont été payés par d’autres, principalement les ménages et les services publics. C’est donc là un transfert gigantesque de moyens depuis le secteur public vers le secteur privé. Or, compte tenu de l’incapacité de ce dernier à investir pour obtenir des gains de productivité permettant à l’État de « rentrer dans ses frais », la croissance économique induite par le CICE est trop faible pour aider à financer les services publics, voire à les financer davantage. C’était pourtant cela le pari du CICE, qui est aussi celui du néolibéralisme et qui est aussi une forme de « ruissellement » : l’argent transféré aux entreprises par les fenêtres devait rentrer par les caves. Cela n’a pas été le cas. Dès lors, c’est une perte sèche pour le bien commun. Comme toujours, qu’elle passe par les entreprises ou les individus, la « théorie du ruisssellement » ne se vérifie pas.
C’est bien pour cette raison que cette mesure globalement inefficace doit amener à se poser une question simple. Les priorités de l’époque et l’évolution du capitalisme doivent-elles s’appuyer sur ce type de transfert qui ne profite que très partiellement au bien commun ? N’est-il pas temps de changer entièrement la façon d’aborder l’emploi en abandonnant l’idée que seules les entreprises créent de « bons emplois » et que, de ce fait, le chantage à l’emploi soit une des plus puissantes lois non écrites de la République ?
L’échec du CICE ne peut qu’être un argument en faveur des projets de « garantie de l’emploi » mis en avant dans le cadre du Green New Deal aux États-Unis, où l’État (et non des entreprises) crée directement des emplois correspondant aux besoins avec des salaires décents. Plutôt que de laisser le secteur privé décider des emplois qu’il crée avec l’argent public ôté aux services publics, il serait plus utile sans doute de développer ces mêmes services publics. La transition écologique et les besoins en termes de santé semblent aujourd’hui imposer un changement de stratégie. Les fermetures de sites malgré le CICE et les différentes baisses d’impôts renforcent encore cette analyse. Et c’est bien pourquoi il faut davantage qu’une évaluation souvent biaisée. Il faut un débat sur ces évaluations.