Brigitte Autran : « On sait depuis toujours que les grandes épidémies sont souvent originaires du monde animal »
La directrice du Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires (Covars) interviendra lors de la table ronde « Santé humaine, animale et végétale : a-t-on tiré les leçons du Covid ? », qui se tiendra samedi 30 novembre dans le cadre de Néo Terra.
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Depuis dix ans, l’Organisation des Nations unies (ONU), par le biais de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), tente d’imposer le concept de « One Health ». Cette notion souligne l’interdépendance des santés humaine, animale et des écosystèmes. Fugacement popularisée pendant l’épidémie due au Covid-19, elle peine à s’imposer dans les politiques publiques et dans l’opinion. Pourtant, il suffit qu’il y ait des eaux stagnantes – idéales pour les moustiques – et une épidémie de paludisme peut se développer.
De la déforestation, une forte urbanisation, et ce sont des chauves-souris, dérangées, qui peuvent contaminer des mammifères. Une utilisation abusive d’antibiotiques et des virus résistants apparaissent. Environnement, santé et société sont intimement liés. Comment faire progresser l’idée du « One Health » ? Brigitte Autran dirige le Covars, un comité scientifique indépendant créé à la fin de la loi d’urgence sanitaire, à l’appui du ministre de la santé et de la recherche et du premier ministre, pour les aider dans l’anticipation des risques sanitaires.
Comment la notion de One Health a-t-elle émergé ?
Le Covid a mis en évidence le fait que de 75 % à 80 % des infections émergentes chez l’humain sont d’origine animale. Pour mieux anticiper ce risque, il est nécessaire d’avoir une analyse conjointe et parallèle des pathologies susceptibles d’émerger du monde animal et d’être transmises à l’homme. Le Covid-19 a été l’illustration de cela, puisque l’on sait que le virus a émergé chez des chauves-souris. Le gouvernement a donc considéré qu’il était très important d’inscrire ce concept du « One Health » dans les missions du Covars.
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Les premières interactions entre l’homme et l’animal sont extrêmement anciennes, et l’on sait depuis toujours dans l’histoire des maladies que les grandes épidémies sont souvent originaires du monde animal. Par exemple, les épidémies de peste telles qu’on les connaît depuis l’Antiquité. Cette réalité a été mise en exergue au début du XXIe siècle avec plusieurs grandes épidémies comme le SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère], en 2002-2004, le MERS-CoV [coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient], en 2012, des épisodes pandémiques d’influenza qui proviennent des oiseaux ou du monde animal… Ce concept de One Health a été mis en évidence de façon progressive.
La crise liée au Covid-19 a-t-elle accéléré la prise en compte de ces interactions ?
Oui. Elle a permis une prise de conscience des gouvernements, que ce soit en France ou à l’étranger. Les acteurs de la santé publique se sont rendu compte qu’il fallait absolument faire le lien entre santé humaine, santé animale et environnementale.
Au niveau de la recherche, c’est assez récent. La notion de One Health existait dans la pensée de certains scientifiques, mais ils n’étaient pas forcément très écoutés. La crise liée au Covid-19 a permis de montrer qu’il était absolument nécessaire de financer des recherches multidisciplinaires et multisectorielles, en particulier entre recherche médicale humaine et recherche en santé animale.
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La notion d’environnement s’est greffée à ces interactions compte tenu de l’accélération des dérèglements climatiques. Il est clair que les modifications de l’environnement favorisent le passage d’infections animales à l’homme. On en avait déjà une preuve avec l’épidémie de sida, liée au VIH, lui-même émergeant d’un virus animal, le SIV [virus d’immunodéficience simienne], qui infectait les grands gorilles d’Afrique centrale. C’est à l’occasion de modifications de l’environnement et des habitudes humaines en Afrique centrale que le SIV a été transmis à l’homme, et s’est adapté pour devenir le VIH, qui a créé la pandémie que l’on connaît.
Ces repères historiques peuvent remonter à extrêmement loin, mais n’ont pas été pris en compte de façon suffisamment sérieuse et attentive par les décideurs et le monde de la recherche en santé publique. L’épidémie due au Covid-19 a été un accélérateur, parce qu’elle s’est ajoutée aux pandémies précédentes. C’est un continuum et une accumulation de preuves qui a permis de renforcer ce concept.
La question du One Health est-elle aujourd’hui centrale ?
Elle est en tout cas au centre du Covars, et il y a de plus en plus de liens entre organisations sanitaires françaises et de veille sanitaire – entre Santé publique France et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), par exemple –, notamment pour la surveillance de certains pathogènes comme les virus influenza aviaire. C’est un point sur lequel nous insistons particulièrement au Covars, en recommandant une collaboration plus importante entre médecine humaine et médecine vétérinaire. Le changement climatique modifie les parcours et les habitudes de vie des oiseaux.
Les pistes de réflexion du Covars sont de mêler davantage la surveillance sanitaire humaine et animale – la surveillance animale domestique mais aussi sauvage. L’idée est de coaliser les forces pour être plus efficaces et plus rapides. Il faut donc convaincre les décideurs publics, les chercheurs et les médecins, qu’ils soient humains ou vétérinaires, de travailler tous ensemble, ce qui n’est pas toujours très évident.
Cet article a été réalisé dans le cadre de Néo Terra – Le festival des solutions, organisé par la région Nouvelle Aquitaine et dont Le Monde est partenaire. Il se déroule du 28 au 30 novembre à Darwin (Bordeaux). Un débat est consacré, samedi 30 à 14 h 30, au thème « Santé humaine, animale et végétale : a-t-on tiré les leçons du Covid ? » avec la participation de Brigitte Autran. Accès libre sur inscription : Festival.neo-terra.fr