« Il est impératif que les aides soient attribuées aux pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et de la santé humaine »
Tribune
Le modèle agro-industriel doit être urgemment remplacé par un modèle agroécologique, plaide le chercheur Christian Amblard, dans une tribune au « Monde ».
Publié hier à 13h00, modifié hier à 14h56 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/15/il-est-imperatif-que-les-aides-soient-attribuees-aux-pratiques-agricoles-respectueuses-de-l-environnement-et-de-la-sante-humaine_6395092_3232.html
La production agricole est une activité essentielle pour toutes les communautés humaines, c’est une évidence que nul ne saurait remettre en question. En revanche, les conditions environnementales, sociales et financières dans lesquelles s’exerce cette activité en France peuvent être l’objet d’un questionnement sans aucun doute utile. Quoi qu’en disent les tenants de l’agriculture dominante actuelle, c’est-à-dire une agriculture industrielle basée sur l’utilisation intensive d’intrants chimiques (engrais et pesticides), la transition vers l’agroécologie est une nécessité urgente pour la population.
Sur le plan de la santé humaine, les études de l’Inserm mettent en évidence le lien existant entre l’utilisation intensive des pesticides et la recrudescence de cancers, les agriculteurs en étant les premières victimes (« Pesticides et effets sur la santé. Nouvelles données », 30 juin 2021). Une étude conduite par des chercheurs américains (« Comprehensive assessment of pesticide use patterns and increased cancer risk », 2024) conclut que les pesticides constituent un facteur de risque de cancer aussi important que le tabagisme.
Sur le plan environnemental, l’agriculture chimique actuelle est l’une des principales causes de l’effondrement de la biodiversité par la destruction des habitats. Au cours de ces dernières décennies, les effectifs d’insectes volants, parmi lesquels de nombreux pollinisateurs, ont diminué de 78 % et les effectifs d’oiseaux de 55 %, notamment pour les espèces liées aux milieux agricoles. Plus spécifiquement, une perte de 75 % des variétés végétales et races animales signe un effondrement de la biodiversité agricole. Ces disparitions massives d’espèces priveront les agriculteurs des prochaines décennies de capacités d’adaptation aux changements globaux qui affectent la planète. On accroît ainsi la vulnérabilité de ce secteur d’activité.
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A l’opposé, l’agroécologie, dont les principales recommandations sont mises en pratique par l’agriculture biologique, permet la production d’aliments sains dans le respect de la biodiversité tout en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre.
Externalités négatives
Selon les tenants de l’agriculture actuelle – lobbys de l’agro-industrie, ministère de l’agriculture, syndicat majoritaire –, la mise en œuvre à grande échelle de ces nouvelles pratiques agricoles serait trop coûteuse et ne permettrait pas de nourrir l’ensemble de la population. Au-delà des revenus liés à ses différentes productions, l’agriculture française reçoit chaque année de l’Union européenne entre 9 et 9,5 milliards d’euros de subventions au titre de la politique agricole commune (PAC). A cela s’ajoutent 4 à 5 milliards d’aides au niveau national. Le secteur agricole français dispose donc chaque année de 14 à 15 milliards de subventions. Aucun autre secteur d’activité ne bénéficie d’aides de cette ampleur.
Par ailleurs, l’agriculture française a subi de fait le plus grand « plan social » de l’après-guerre : de 2 millions d’exploitations agricoles en 1950, nous sommes passés à 380 000 aujourd’hui. Un calcul simple mais éloquent montre qu’une répartition « égalitaire » de ces aides conduirait à une subvention de 37 500 euros par an et par exploitation agricole, soit un revenu mensuel de 3 125 euros.
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Bien sûr, cette répartition égalitaire ne correspond pas au mode d’attribution des subventions, puisque ces dernières sont en grande partie proportionnelles à la taille des exploitations (nombre d’hectares ou nombre d’animaux élevés) : un grand céréalier de la Beauce ou de la Brie bénéficie par conséquent de subventions beaucoup plus élevées qu’un petit éleveur du Massif central. En 2015, par exemple, 1,5 % des bénéficiaires ont touché plus de 30 % du montant total des aides de la PAC.
A ce coût déjà très élevé pour la société, il faut ajouter le surcoût des externalités négatives, comme le traitement des maladies induites par les pesticides et autres intrants chimiques, ou encore la dépollution de l’eau et des écosystèmes naturels. Nous sommes là face à des coûts difficilement chiffrables, certes, mais de toute façon, exorbitants.
Approche globale
On sait par ailleurs que l’agriculture biologique a la capacité de nourrir l’ensemble de la population : une étude européenne a montré que ce mode de production pourrait nourrir 9 milliards d’êtres humains en 2050 (« Strategies for feeding the world more sustainably with organic agriculture », Nature Communications, 2017). De plus, l’agroécologie est, par nature, créatrice d’emplois, notamment pour l’installation de jeunes agriculteurs.
Il est impératif que l’essentiel des aides soit attribué aux pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et de la santé humaine. Cela permettrait de réaliser progressivement la transition indispensable, et même vitale, de l’agriculture intensive chimique actuelle vers l’agroécologie.
L’agroécologie est une approche globale qui concilie agriculture productive et santé humaine et environnementale, dans un objectif de développement durable. L’arrêt de l’usage intensif des intrants chimiques, la reconstitution du bocage, l’obtention de sols vivants et le choix d’espèces animales et de variétés végétales adaptées au milieu figurent parmi les principes de base de l’agroécologie. Plus globalement, la transition écologique et solidaire devrait être un horizon commun et fédérateur au niveau national, européen et même mondial.
La réussite de cette transformation majeure de nos sociétés devrait incarner le grand dessein, la grande cause du XXIe siècle. De la même façon que le XVIIIe siècle, celui des Lumières, a été le siècle de la lutte contre l’obscurantisme, le XXIe siècle doit être celui de la lutte contre l’écocide et du respect du vivant.
Christian Amblard est directeur de recherche honoraire au CNRS, spécialiste des écosystèmes aquatiques.
Sortir de la crise agricole
La nouvelle mobilisation des agriculteurs, dirigée contre un éventuel accord entre Bruxelles et le Mercosur, traduit aussi l’insoutenabilité d’un modèle de production à bout de souffle.
- « Il est impératif que les aides soient attribuées aux pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et de la santé humaine », par Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS
- « Pour réussir le renouvellement des générations agricoles, l’accès au foncier doit se faire dans des conditions transparentes et équitables », par Robert Levesque, président de l’association Agter (Améliorer la gouvernance de la terre, de l’eau et des ressources naturelles)
- « Il nous paraît souhaitable d’introduire des quotas de produits locaux sur les rayonnages de la grande distribution », par Marie-Laure Mourre, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l’université Paris-Est-Créteil
- « Les futurs paysans vivent aujourd’hui en ville », par Ludovic Brossard, technicien agricole et conseiller municipal (divers gauche-écologiste) délégué à l’alimentation durable et à l’agriculture urbaine à Rennes
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