Fabrice Loher, un poisson-pilote de la pêche industrielle au ministère
Alors que la pêche artisanale se meurt et que sa pratique industrielle ravage la biodiversité marine, le maire de Lorient et nouveau ministre de la mer vante ses liens avec les lobbys, et favorise les intérêts des plus gros acteurs du secteur.
15 novembre 2024 à 18h48 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/151124/fabrice-loher-un-poisson-pilote-de-la-peche-industrielle-au-ministere?utm_source=quotidienne-20241115-205527&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20241115-205527&M_BT=115359655566
UnUn immense navire de pêche noir est parti mercredi 13 novembre du port néerlandais d’IJmuiden. Une usine flottante aux dimensions impressionnantes : 145 mètres de long, 24 mètres de large. Un record en Europe. Selon ses dernières positions GPS, il se dirige vers les eaux froides du Groenland pour lancer sa campagne de pêche hivernale dans l’Atlantique. Et il vient de recevoir une excellente nouvelle.
L’Annelies Ilena, exploité depuis janvier par l’armateur français de la Compagnie des pêches de Saint-Malo, vient d’obtenir, par décret du ministre de la pêche Fabrice Loher, un droit de capture colossal pour fabriquer de la pâte de surimi congelé : 22 000 tonnes de merlans bleus par an. 40 millions d’individus d’une espèce surpêchée en Atlantique nord-est selon le dernier avis du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM), un organe scientifique de référence sur l’état des populations marines.
En une journée, ce bateau pourra pêcher l’équivalent du travail quotidien de 400 navires artisanaux dans des mers largement en mauvais état, d’après le bilan de l’Agence européenne pour l’environnement. Un effondrement de la biodiversité marine – principalement causé par la pêche industrielle et chalutière – qui menace la régulation climatique et écologique en même temps que des milliers d’emplois. Au rythme actuel de la casse sociale, mesurée par l’Observatoire prospectif des métiers et des qualifications de la pêche, la filière artisanale de la pêche encore majoritaire en France pourrait disparaître en dix ans.

À peine installé dans ses fonctions, le ministre de la pêche Fabrice Loher répond à cette crise socio-écologique par un « soutien au gigantisme industriel », dénonce l’ONG de protection de l’environnement Bloom. Même le précédent ministre, pourtant conciliant avec le lobby de la pêche, n’avait pas osé. Interrogé cette semaine par Le Monde sur la décision de son successeur, Hervé Berville dénonce « une hérésie économique et une aberration écologique ».
Fabrice Loher, maire UDI de Lorient (Morbihan), a débarqué au sein du gouvernement Barnier en septembre avec un profil pro-pêche assumé. Son soutien pour « les professionnels de filière » s’affichait en bannière sur tous ses réseaux sociaux. Le ministère dont il a pris la tête a changé de nom : le « ministère de la mer et de la biodiversité » devenant celui « de la mer et de la pêche ».
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« D’un point de vue symbolique, c’est extrêmement fort », dénonçait alors Charles Braine, président de Pleine Mer, une association engagée en faveur de la pêche durable. Mais plus inquiétant encore pour les organisations écologistes, le nouveau ministre a ramené dans son ombre « un ami », selon ses propres déclarations au quotidien local Le Télégramme : Olivier Le Nézet, le puissant patron du lobby de la pêche.
Ce dernier préside le Comité national des pêches, une organisation professionnelle influente, l’équivalent de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) dans le monde paysan, qui défend activement les intérêts industriels. Dans son organigramme dirigeant, on trouve notamment Florian Soisson, vice-président du Comité national des pêches et par ailleurs directeur de la Compagnie des pêches de Saint-Malo, l’armateur qui exploite l’Annelies Ilena et dont l’avenir est désormais sécurisé.
Sollicité par Mediapart, le ministre de la mer et de la pêche, Fabrice Loher, n’a pas répondu à nos questions.
Le ministre et le lobbyiste
Les ministres de la mer successifs ont toujours entretenu des contacts réguliers et privilégiés avec le Comité national des pêches, comme en témoignent les données publiées par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. « Sur la pêche, c’est logiquement l’un de nos principaux interlocuteurs », décrit à Mediapart une source au sein du ministère qui souhaite rester anonyme. Mais entre le lobbyiste, Olivier Le Nézet, et le ministre, Fabrice Loher, le niveau « communication » est placé un cran au-dessus.
« J’ai Fabrice Loher presque tous les jours au téléphone », confie le président du Comité national des pêches, Olivier Le Nézet à France 3 Bretagne. Quant au nouveau ministre, « il présente Olivier Le Nézet comme son conseiller spécial », décrit Damien Girard, député Les Écologistes du Morbihan et élu d’opposition à la mairie de Lorient. Les deux hommes s’appellent par leur prénom, se tutoient et sont régulièrement aperçus côte à côte à Lorient. Leur QG de base : le plus grand port de pêche français en valeur.
Fabrice Loher est maire et président de l’agglomération lorientaise – deux mandats qu’il a conservés malgré sa nomination au gouvernement. Olivier Le Nézet – qui cumule vingt-quatre mandats au total – est, lui, une figure incontournable de la pêche locale. Il préside le comité régional des pêches de Bretagne, le comité départemental du Morbihan et surtout le port de pêche de Lorient – une société d’économie mixte dont l’agglomération est l’actionnaire majoritaire.
Le Nézet, c’est une vision de la pêche pro-chalut, pro-industrie. Il ne peut pas piffrer les petits fileyeurs artisanaux.
David Le Quintrec, à la tête de l’Union française des pêcheurs artisans
C’est d’ailleurs Fabrice Loher – sous sa casquette de président d’agglomération – qui a œuvré pour placer Olivier Le Nézet à cette place stratégique en 2020. « Je suis très heureux d’avoir choisi the right man at the right place. C’est l’homme de la situation », s’était-il alors félicité dans Le Télégramme. « Autrement dit, le patron du lobby des pêcheurs, l’un de ses interlocuteurs principaux au ministère de la pêche, est un homme qu’il a lui-même nommé », souligne Stéphane Bigata*, de l’association Anticor du Morbihan.
« Fabrice Loher s’est lié à Le Nézet pour se faire un réseau dans la pêche lorientaise », analyse une source impliquée dans la politique locale. Le ministre a ravi la mairie de Lorient en 2020 après vingt ans d’opposition et autant d’échecs électoraux à la faveur d’une quadrangulaire où la gauche locale partait divisée.
Cette ville socialiste – longtemps sous la coupe de Jean-Yves Le Drian – n’avait pas connu d’alternance depuis… 1965. Le nouveau maire UDI vient du cru, il préside un club de foot local, s’implique dans le Festival interceltique de Lorient, son épouse gère un salon de coiffure en ville… Pour autant, il n’a pas les clés de tous les réseaux de cette baronnie socialiste. Le port de Lorient est alors entre les mains d’un ancien adjoint socialiste. Le remplacer par Olivier Le Nézet est stratégique.
« Le problème, c’est qu’il ne parle qu’avec lui ou ses sbires, dénonce David Le Quintrec, à la tête de l’Union française des pêcheurs artisans – une association de pêcheurs montée à Lorient à la suite de la mobilisation des « pêcheurs en colère » en 2023. « Nous, Fabrice Loher n’est jamais venu nous rencontrer en trois ans de crise. Et notre problème avec ça, c’est que Le Nézet, c’est une vision de la pêche, pro-chalut, pro-industrie, il ne peut pas piffrer les petits fileyeurs artisanaux. Il n’est pas représentatif de tous les pêcheurs. »
Sollicité par Mediapart, Olivier Le Nézet n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Des accointances politiques critiquées
Sous le mandat de Fabrice Loher, Olivier Le Nézet a multiplié les jetons dans diverses instances et projets locaux. Ainsi, Olivier Le Nézet siège aux côtés de l’équipe municipale au sein du conseil du développement du pays de Lorient, de la société d’économie mixte XSEA ou encore à la commission mer et littoral. Celle-ci, sous l’égide de l’agglomération de Lorient, est chargée de distribuer une partie des aides européennes à la pêche : les subventions DLAL, qui visent au « développement durable des activités locales, en associant les acteurs des territoires ».
En réalité, les données publiques montrent que plus de 10 % des fonds versés dans le cadre de ce dispositif ont servi à financer les actions d’influence d’organisations liées à Olivier Le Nézet. Par exemple, 62 806 euros pour « définir et mettre en place la stratégie de communication globale » du comité départemental des pêches du Morbihan présidé par Olivier Le Nézet ou encore 34 435 euros pour l’ONG Blue Fish – dont le lobbyiste est le fondateur – afin de mener « des actions d’influence auprès des décideurs européens »,selon le compte rendu d’une réunion de la commission mer et littoral en 2021 obtenu par Mediapart.
Cette ONG avait été épinglée par le rapport Nadal sur la transparence de la vie publique pour « défendre sous couvert associatif les intérêts des groupes industriels de pêche ».
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« Le Nézet profite de ces accointances politiques pour pousser ses intérêts », dénonce David Le Quintrec. Son organisation est notamment mobilisée contre un opaque projet du port de Lorient, soutenu politiquement et financièrement par l’agglomération, qui vise à développer un méga-port industriel dans le sultanat d’Oman. L’affaire a été signalée au parquet de Lorient, en février, par l’association Anticor Morbihan. Selon son analyse, l’investissement public aurait surtout servi des intérêts privés. Le parquet ne souhaite pas encore communiquer sur les suites données à ce dossier. Mais pour Anticor, « c’est une épée de Damoclès qui pèse sur le ministre ».
Ces liens multiples et parfois sulfureux entre le ministre et le lobbyiste interrogent des pêcheurs artisans comme les ONG – inquiets d’être relégués en interlocuteurs de second plan. Pour Laetitia Bisiaux de l’ONG Bloom, « Loher et Le Nézet sont issus de tout un écosystème lorientais organisé depuis longtemps pour défendre l’industrie de la pêche et s’opposer aux ONG. Quand on se battait contre la pêche électrique dans les années 2000 [interdite depuis 2021 dans l’Union européenne – ndlr], on était déjà face aux mêmes acteurs : Le Nézet, la mairie de Lorient, l’ONG Blue Fish qui était domiciliée à l’agglomération de Lorient ».
Il y a la bataille de l’opinion à gagner.
Fabrice Loher à propos des ONG écologistes
La militante pointe les « positions anti-ONG et anti-science » prises selon elle par le maire de Lorient ces dernières années. Dans un communiqué publié janvier, Fabrice Loher dénonçait par exemple « le lobbying forcené des ONG écologistes radicales ». Une partie des pêcheurs lorientais était alors à quai dans le cadre d’un arrêt temporaire de la pêche décidée par le Conseil d’État après plusieurs condamnations européennes. Le but était de protéger les dauphins du golfe de Gascogne, menacés d’extinction en raison de captures accidentelles des pêcheurs. Un phénomène documenté des années par Pelagis, un laboratoire du CNRS.
« Des données qui restent à objectiver », élude Fabrice Loher dans ce même communiqué. Pour appuyer son soutien aux pêcheurs, il avait carrément mis en berne les drapeaux de sa mairie. Cette fermeture temporaire de la pêche a engendré une forte diminution de la mortalité des cétacés par capture, selon les données provisoires de Pelagis.
En juin 2024, en ouverture des Assises de la pêche organisées à Lorient, Fabrice Loher exhortait à « gagner la bataille de l’opinion »contre les ONG écologistes. Désormais ministre, il se dit ouvert au dialogue – « avec les ONG les plus modérées », a-t-il précisé lors d’une rencontre en octobre avec des pêcheurs.
Sur le site du ministère de la mer, le premier communiqué mis en ligne annonce le premier déplacement du ministre : « Un hommage à Marina Le Gurun, figure emblématique du monde de la pêche et secrétaire générale de l’association Blue Fish, disparue soudainement. » Sur la photo officielle, le fondateur de cette ONG pro-industrie, Olivier Le Nézet se tient bien droit au côté du ministre.