« La France est toujours plus fragmentée et archipélisée » – Jérôme Fourquet 

publié le 15/11/2024 Par Laurent Ottavi

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La Ve République n’est plus adaptée à ce qu’est devenue la sociologie électorale, effet des transformations profondes qu’a connues la France depuis le début des années 1980. Le sondeur et géographe Jérôme Fourquet, auteur notamment de la trilogie L’Archipel français, Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil, 2019)La France sous nos yeux, économie, paysages, nouveaux modes de vie (co-écrit avec Jean Laurent Cassely, Seuil, 2021) et La France d’après, tableau politique (Seuil, 2023), décrit les ressorts des deux dynamiques contradictoires, celle qui porte le RN et celle qui a réactivé le front républicain, dont le télescopage est à l’origine du blocage institutionnel actuel.

Opinion Politique

publié le 15/11/2024 Par Laurent Ottavi

Laurent Ottavi (Élucid) : À la surprise générale, le Nouveau Front Populaire (NFP) a été porté en tête des élections législatives de l’été dernier, sans qu’il soit en mesure d’imposer un Premier ministre. Le Rassemblement national a fait un bond spectaculaire depuis les dernières élections législatives sans parvenir lui non plus à gagner Matignon. Le bloc central, enfin, a réussi à limiter les dégâts. La reconfiguration politique que vous analysez depuis quelques années ne fait-elle que suivre son cours ?

Jérôme Fourquet : Le paysage demeure conforme à ce qui a été observé au moment du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 : un bloc central porté par Emmanuel Macron, un bloc de droite nationale incarné par le RN et Zemmour et un bloc de gauche rassemblé pour l’essentiel par Jean-Luc Mélenchon. Cette structuration autour de trois grands blocs s’est cependant modifiée en termes de rapports de force et de répartition de sièges. La situation actuelle résulte du choc de deux dynamiques contradictoires qui sont aussi deux phénomènes politiques majeurs.

D’un côté, on constate l’impressionnante progression du RN qui était à 18 % en moyenne aux élections législatives de 2022 et se situe désormais à 33 % avec son allié ciottiste, un score d’autant plus marquant dans un contexte de forte participation. De l’autre côté, en réaction à la première dynamique, on a observé la réactivation très nette du front républicain, traduisant le fait qu’une majorité absolue de Français ne veut toujours pas du RN au pouvoir.

Dans un schéma électoral classique, le Nouveau Front Populaire et les macronistes auraient été deuxièmes et troisièmes. Leur stratégie consistant à retirer plus de 220 candidats là où ils se retrouvaient en troisième position, par barrage républicain, a changé la donne en accordant environ 190 députés à la gauche, 165 au bloc central et 140 au RN.

Élucid : Ces trois blocs électoraux ne tiennent pas uniquement aux circonstances immédiates des élections législatives de cet été. Ils ont, comme vous l’écrivez dans l’un de vos livres, « un projet de société global, une vision de l’avenir, un rapport à l’environnement et des rapports de genre et à l’altérité spécifique ». Pouvez-vous expliquer, dans un premier temps, en quoi ils constituent des blocs sociaux ?

Jérôme Fourquet : Cette répartition de l’espace politique est la transcription des lignes de fractures de la société française, notamment sur le plan sociologique. L’essayiste britannique David Goodhart, qui avait théorisé l’opposition entre les anywhere et les somewhere (les gens de nulle part et les gens de quelque part) a élaboré une autre thèse, toujours à propos de la société britannique, mais qui s’applique également aux sociétés occidentales. Elle est bien résumée dans la traduction française du titre de son livre : La tête, la main et le cœur. Voilà la tripartition de l’espace social actuel.

Les métiers ou les fonctions de la tête, qui touchent à l’encadrement, concernent les dirigeants, les managers, les professions intellectuelles. Les métiers ou les fonctions de la main recouvrent ceux qui restent, encore nombreux, à travailler dans la production, soit industrielle, soit agricole, soit dans la construction. Il peut s’agir d’ouvriers, de techniciens, de contremaîtres, d’employés de commerce qui travaillent manuellement, de caissières, de préparateurs de commandes, de chauffeurs routiers. Le dernier grand groupe sociologique recouvre les métiers et les fonctions du cœur. On pourrait les appeler, en bon français, les métiers et les fonctions du care. Ce sont les professions de la santé, les personnels hospitaliers, les assistants sociaux ou encore tout le personnel de l’éducation qui a vu ses effectifs considérablement augmenter au cours des dernières décennies avec le développement de la protection sociale et du système d’enseignement.

« La plus forte proportion de cadres est chez Ensemble ! ; le RN affiche le plus grand nombre de représentants des métiers de la main ; et la plus forte proportion de professions du « care » est au NFP. »

Chacun des blocs politiques correspond à l’une des composantes de cette nouvelle tripartition sociologique. Quand on regarde les profils sociologiques des candidats présentés par les trois formations arrivées en tête aux dernières élections législatives, on constate que la plus forte proportion de chefs d’entreprises, de professions libérales, de cadres et d’ingénieurs est chez Ensemble !, que le RN affiche le plus grand nombre de représentants des métiers de la main, donc des ouvriers, des employés, des agriculteurs, des artisans, des techniciens ; et que la plus forte proportion de professions du care, enseignants, chercheurs, professions de la culture, personnels médicaux et agents hospitaliers, est au NFP.

Et la composition sociologique de chacun des trois électorats est en miroir du profil des candidats présentés. Ce sont évidemment des constats généraux. Vous trouverez toujours un ouvrier qui vote pour Ensemble ! ou un cadre pour le RN. Je me suis efforcé d’analyser un certain nombre de ces exceptions à la règle générale dans mes livres pour approcher au plus près de la réalité.

Maintenant que vous avez décrit la tripartition sociale au fondement de chacun des trois blocs électoraux, pouvez-vous évoquer la tripartition géographique ?

La géographie du bloc présidentiel se concentre aujourd’hui pour l’essentiel dans les quartiers aisés des grandes métropoles, et sur la partie ouest de la France, notamment la façade touristique et littorale. Ensemble ! bénéficie également du soutien non-négligeable des Français dits de l’étranger, c’est-à-dire qui résident à l’étranger (11 circonscriptions sur 12 de gagnées). Les zones de force du NFP, de leur côté, se situent majoritairement dans les quartiers gentrifiés, boboïsés, ou en voie de gentrification des grandes métropoles (typiquement, dans l’Est parisien) et dans les banlieues, mais aussi dans certains points d’appui hérités de l’histoire, par exemple la France du Sud-Ouest radicale-socialiste ou le Limousin.

Le RN s’ancre au contraire dans les grandes périphéries des grandes villes, ce que Christophe Guilluy a appelé la France périphérique. À Paris intramuros, la coalition de droite nationale n’est parvenue à accéder au second tour que dans une seule circonscription lors des dernières élections législatives, et encore il s’agissait d’un candidat ciottiste dans le XVIe arrondissement. Il fallait faire 35 km en partant de Paris pour trouver la première circonscription, celle de Pontoise, qui avait élu un député RN !

En province, le RN performe dans la France de l’Est, qui comprend ses deux blocs historiques, le littoral méditerranéen d’une part, les Hauts de France et la Lorraine d’autre part ; la vallée du Rhône et la région Champagne-Ardenne opérant la liaison entre ces deux foyers principaux. S’ajoute à cette ossature, la vallée de la Garonne entre Bordeaux et Toulouse et la grande périphérie francilienne. Le RN est ainsi très présent dans l’Eure, dans l’Oise, dans l’Yonne, en Seine-et-Marne et dans le Loiret.

Christophe Guilluy que vous avez cité expliquait la mue du programme du Front national de Marine Le Pen par sa sociologie électorale, autrement dit par le soft power de ses électeurs. Le contenu des programmes et les caps fixés par les candidats des trois blocs répondent-ils d’abord aux intentions des électeurs et à leur géographie ?

C’est le débat de la poule et de l’œuf ! La sociologie et la géographie influent depuis toujours sur le discours politique. Sous la IIIe République, les députés du Languedoc exerçaient ainsi un lobbying intense sur les sujets touchant à la viticulture. De plus, le métier que l’on exerce ou a exercé influe nettement sur sa vision du monde. Un fonctionnaire n’a par exemple pas la même vision de l’État qu’un cadre dans le privé. Or, nous avons vu combien le profil des candidats de chacun des trois blocs électoraux s’inscrivait dans une sociologie dominante.

Ajoutons que les États-majors politiques présentent leurs leaders là où ils ont le plus de chance d’être élus, ce qui nourrit encore le phénomène d’identification. La plupart des ténors d’Ensemble ! sont élus à dans les beaux quartiers de Paris, dans le 92, dans le 78, bref par l’Ouest francilien, ou par les Français de l’étranger. Les ténors du RN jettent eux leur dévolu loin de Paris, à Hénin-Beaumont, par exemple, pour Marine Le Pen. Les ténors de la France insoumise, enfin, candidatent dans des quartiers en voie de gentrification dans les grandes villes (Sophia Chikirou dans le XIe arrondissement) ou dans les banlieues (beaucoup de cadres de la France insoumise sont élus de la Seine-Saint-Denis).

Cette identification à un territoire et à une sociologie peut cependant parfois entraîner des querelles stratégiques. Au sein de la France insoumise par exemple, la rupture entre Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin se comprend au prisme de la sociologie électorale. Comme l’a révélé une caméra baladeuse, le premier pense que le cœur de cible électoral du mouvement se trouve parmi la jeunesse étudiante, donc les quartiers boboïsés des grandes villes et dans les banlieues. Ruffin, lui, est élu de la Somme dans une circonscription qui compte à la fois les quartiers de grands ensembles d’Amiens Nord, mais aussi, en majorité, des zones rurales ou périurbaines le long de la Somme. Il insiste donc sur la nécessité de parler à la France périphérique pour que la gauche redevienne majoritaire.

« La religion est un autre déterminant important des comportements électoraux qui a été identifié depuis les débuts de la science politique. »

L’âge et la religion déterminent aussi les votes depuis longtemps. Comment cela se manifeste-t-il aujourd’hui ?

La jeunesse a traditionnellement tendance à voter à gauche, et les populations les plus âgées à être conservatrices. Ce constat est toujours vrai, mais d’une façon nouvelle. Notre pays vieillit donc les différentes classes d’âge ne pèsent pas du même poids et elles vont de moins en moins peser du même poids. Les séniors seront de plus en plus nombreux et les jeunes pèseront de moins en moins. De surcroît, les séniors sont davantage civiques, donc le poids électoral des séniors s’avère bien plus important au final. Les 65 ans et plus représentent un tiers des inscrits sur les listes électorales, mais sur un scrutin où la participation est assez faible, ils peuvent peser 40-45 % des votants. Cette partie de l’électorat est donc absolument stratégique à conquérir ou à conserver.

À ce jeu, la droite avait historiquement un avantage, mais elle a perdu beaucoup de terrain auprès des séniors. Le bloc central a en effet capté, avec Emmanuel Macron, l’électorat retraité plutôt acquis au statu quo du système économique et social, dont il bénéficie. Cette catégorie était par exemple la seule favorable à la réforme des retraites (puisqu’elle y est déjà !). Et le choix de Macron de reculer l’âge de départ à la retraite lui a permis de consolider son assise dans cette population. Le poids des séniors dans l’électorat total explique aussi pourquoi Marine Le Pen ne parvient pas pour le moment à s’imposer. Même si elle a augmenté son score dans cette catégorie de la population, elle peine encore beaucoup à les séduire, ce qui constitue un verrou majeur dans sa route vers le pouvoir. C’est aussi le problème du bloc de gauche.

La religion est un autre déterminant important des comportements électoraux qui a été identifié depuis les débuts de la science politique. Cela se manifestait en France par le clivage entre les catholiques et les non-croyants. Les premiers votaient à droite et les athées ou les sans religions votaient à gauche, comme on a pu le voir par exemple lors du vote pour le Front populaire en 1936. La même chose s’appliquait en Allemagne avec des catholiques marqués à droite et des protestants marqués à gauche. Mais sur ce sujet aussi, on peut observer une transformation considérable entre hier et aujourd’hui.

En France, le déclin très marqué de la pratique et de l’appartenance au catholicisme, et donc du clivage religieux, s’observe notamment au travers de l’extinction de la controverse autour des deux écoles, l’école « libre » et l’école publique. Cette querelle se termina avec la grande mobilisation des tenants de l’enseignement privé en 1984 sous François Mitterrand. La religion, depuis, est redevenue un sujet de controverses politiques par l’intermédiaire de l’Islam (faut-il autoriser le port du voile dans la rue ? les abayas à l’école ? etc.). C’est pour cette raison que la religion redevient un phénomène absolument structurant dans le vote.

De même que les catholiques ardéchois votaient jadis massivement pour la droite et les protestants ardéchois tout aussi massivement à gauche comme l’avait montré André Siegfried, le père de la science politique française, les musulmans votent de plus en plus, a fortiori depuis 2017 et 2022, pour la France insoumise et le bloc de gauche. 69 % d’entre eux ont choisi Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière élection présidentielle, 60 % ont mis un bulletin pour Les Insoumis dans l’urne aux dernières européennes, alors que le parti a fait seulement 9,9 % au plan national, le survote musulman en faveur de LFI est donc massif. Jean-Luc Mélenchon leur apparaît comme un protecteur et il leur adresse des messages et des signes comme les drapeaux et les keffiehs en soutien aux Palestiniens, qui figurent en bonne place dans tous les meetings et rassemblements de LFI.

« Pour les catholiques comme pour les juifs qui votent pour lui, Zemmour apparaît comme le défenseur de la civilisation judéo-chrétienne face à l’islam et l’islamisme. »

Pouvez-vous expliquer en quoi Reconquête ! fait aussi l’objet d’un vote très marqué religieusement ? 

Pour ce qui est de Reconquête ! ou plus précisément d’Éric Zemmour, il a réalisé un score honorable lors de l’élection présidentielle (7 %). C’est davantage que le score cumulé de Valérie Pécresse et Anne Hidalgo. L’essai n’a pas du tout été transformé lors des élections législatives de 2022 et en 2024, puisqu’il n’a pas réussi à faire élire de député, pas même lui-même. Il a, de plus, tout juste atteint les 5 % aux dernières élections européennes.

Même s’il ne se réduit pas à cela, l’électorat d’Éric Zemmour comprend deux segments électoraux très marqués religieusement. Le premier correspond à une partie significative de ce qui reste du courant catholique conservateur, ce qui se traduit par de bons résultats dans les Yvelines, notamment là où se trouvent les paroisses traditionalistes. Le second correspond à une partie importante de la communauté juive, ce qu’on observe aux scores élevés de Reconquête ! dans certains quartiers d’Île-de-France, comme les quartiers centraux de Sarcelles (« la petite Jérusalem »), aux résultats obtenus dans certains endroits du XIXe et du XXe arrondissement, où la communauté juive est significative, et au score élevé du parti dans la circonscription des Français de l’étranger où se trouve Israël.

Pour les catholiques comme pour les juifs qui votent pour lui, Zemmour apparaît comme le défenseur de la civilisation judéo-chrétienne face à l’islam et l’islamisme.

Sur l’autre rive de l’échiquier politique, Raphaël Glucksmann a obtenu un bon score pour le Parti socialiste lors des élections européennes. N’est-ce pas un succès en trompe-l’œil toutefois ?

Le score qu’il a obtenu est significatif (13,8 %), surtout si on le compare avec celui d’Anne Hidalgo à l’élection présidentielle (1,7 %) et à celui du Parti socialiste lors de la dernière élection européenne (6,2 %, Glucksmann étant déjà tête de liste à l’époque). Il a ainsi obtenu un rééquilibrage du rapport de force au sein de la gauche en faveur de sa famille politique, ce qui a été utile au PS quand il s’est agi de négocier la répartition des circonscriptions du NFP en vue des élections législatives.

Le score du PS s’explique cependant d’abord et surtout par le fait que le profil de sa tête de liste soit bien accordé au type de scrutin. Il a fait une bonne campagne, il était député européen sortant et connaissait ses dossiers sur le sujet contrairement à beaucoup de ses homologues qui n’ont pas beaucoup siégé au Parlement. Il a aussi centré son propos sur l’Europe contrairement à d’autres partis, notamment à la France Insoumise qui parlait beaucoup de Gaza. Pour la présidentielle, s’il veut se présenter, ce sera une autre paire de manches et il devra beaucoup travailler son rapport au pays et plus seulement à l’Europe.

Revenons aux trois principaux blocs électoraux. Dans la conclusion de La France d’après, vous estimiez que le RN était le bloc le plus solide des trois. Maintenez-vous votre analyse après les élections législatives ?

L’appel au front républicain dans un contexte de risque avéré de victoire du RN a encore réussi à susciter le rassemblement de la gauche derrière les Insoumis. Une fois la dissolution prononcée, 48 heures ont en effet suffi à créer le Nouveau Front Populaire, ce qui est une prouesse ! Emmanuel Macron, lui-même, avait mal anticipé cette capacité à l’union de la gauche, d’où son erreur de la dissolution décidée dans l’idée de diviser pour mieux régner.

Pour autant, les clivages philosophiques et idéologiques sont toujours là à gauche. Raphaël Glucksmann ne reprendrait pas un slogan comme « la police tue » ; il n’a pas non plus le même positionnement que Jean-Luc Mélenchon sur le conflit israélo-palestinien. Les désaccords entre Fabien Roussel et d’autres membres de l’alliance du NFP sont fréquents, tout comme ceux avec François Ruffin et François Hollande sur la stratégie d’union ou non avec les Insoumis. Les choix par Jean-Luc Mélenchon de la conflictualité, du soutien inconditionnel à la cause palestinienne et de se concentrer sur le vote des jeunes urbains et des banlieues suscitent des critiques difficiles à éteindre au sein de l’alliance. Il va être plus difficile pour lui de réitérer les exploits passés et d’apparaître comme le candidat quasi unique de la gauche.

C’est plus compliqué encore du côté du bloc central. L’après-Macron a déjà commencé. Derrière l’accord sur la construction européenne et la nécessité de réformer notre modèle économique et social, il existe quand même des différences entre un centre gauche, un centre historique et un centre droit. Seul Macron, qui ne peut plus se représenter constitutionnellement et est très affaibli politiquement, faisait tenir tout le monde ensemble. Darmanin, Attal, Philippe, chacun se met désormais à son compte.

La droite nationale, c’est-à-dire Reconquête ! et surtout le RN, a l’avantage par rapport aux autres blocs de ne pas être un conglomérat de partis (Modem, Ensemble, Horizons, etc., d’un côté, EELV, PC, PS, LFI de l’autre). Il est pratiquement seul, car Ciotti ne pèse pas grand-chose électoralement, et il a une sociologie compacte. Son problème principal et encore rédhibitoire est que le RN est une belle machine à gagner les premiers tours, mais qu’il fait toujours l’objet d’un rejet majoritaire au second tour.

« . »

La société archipelisée que vous avez décrite dans vos ouvrages n’est-elle pas, nécessairement, une société de plus en plus ingouvernable ? Nos institutions sont-elles adaptées à l’évolution du pays et ne risque-t-on pas d’aller de plus en plus vers une fragmentation sociale aux effets politiques explosifs ?

La reconfiguration du paysage électoral doit se comprendre, de mon point de vue, comme une mise en cohérence avec l’archipel sociologique et culturel qu’est devenue la société française. Mais la situation actuelle, caractérisée par trois blocs non stabilisés, n’est pas compatible avec la logique bipolaire de nos institutions fondées sur le scrutin majoritaire à deux tours. Nous nous trouvons donc avec un moteur réglé à deux temps, mais que l’on essaie désespérément de faire fonctionner sur trois temps ! Les mélenchonistes sont contraints de voter pour Macron au nom du front républicain et inversement.

À l’issue des élections législatives, nous nous retrouvons avec une situation aberrante. Sur une assemblée de 577 sièges, la coalition arrivée en tête avec 193 sièges se déclare gagnante, alors qu’elle est à 100 sièges de la majorité ! Le soir du deuxième tour, l’un de ses représentants, Jean-Luc Mélenchon déclare : « notre programme, rien que notre programme » alors que le NFP est très loin de la majorité… Et, au final, nous avons un gouvernement où les principaux ministères sont occupés par le parti, Les Républicains, qui a eu le moins de députés ! On n’a jamais vu pareille configuration sous la Ve République. Le chaos auquel on a assisté à l’assemblée lors de l’examen du budget doit se lire à l’aune de cette situation ubuesque.

On m’interroge souvent sur la question de savoir si, d’une archipélisation, nous pourrions sombrer dans la libanisation. C’est la phrase de Gérard Colomb : « Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on ne vive face à face ». Même si on me dépeint parfois comme un décliniste, je ne noircis pas le paysage. J’ai retenu le concept d’archipel précisément parce que nous avons encore des références communes et que le pays vibre encore majoritairement à l’unisson dans les moments de joie (les Jeux olympiques récemment), mais aussi de douleur (au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo).

Nous parlons une même langue, nous échangeons, nous avons des services publics, un tissu associatif, 500 000 élus locaux (un électeur sur 100 est élu). Des ponts existent entre les différentes îles et des navettes les relient, même si chacun a tendance à vouloir vivre dans son coin. Le tissu entrepreneurial, notamment les PME, permet à des gens de milieux très différents non seulement de vivre ensemble, mais de faire ensemble. Je ne décris donc pas la marche vers la guerre civile.

N’oublions pas que le premier réflexe dans une société individualiste et hédoniste comme la nôtre n’est pas d’en découdre avec le camp d’en face, mais l’évitement et la mise à distance. Le constat de Gérard Colomb vaut cependant pour certains territoires. Le drame de Crépol a montré en l’occurrence jusqu’à quelles tragédies cela pouvait mener. Si l’on cherche une société au bord de la guerre civile, observons ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie : organisation en milices, repli sur son camp, opposition entre « eux et nous », volonté d’en découdre…

Mais la majorité des Français n’est pas dans cette optique. Même les émeutes qu’a connues la France en juillet 2023 ne peuvent pas être interprétées comme une guerre civile. Il n’y avait pas d’armes à feu, pas de milices, pas de quartiers retranchés et pas d’attaques de convois de forces de l’ordre. Ces évènements très graves ont cependant montré combien le pays était fragmenté et archipelisé parfois au sein d’une même agglomération.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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