Alliance Corée du Nord-Russie-Iran : les États-Unis créent leur nouvel « Axe du Mal »
La Russie a multiplié ces derniers mois les visites et annonces d’alliances militaires et commerciales avec la Corée du Nord et l’Iran. Faute de réussir à les faire plier, les États-Unis ont multiplié les sanctions contre ces puissances, les encourageant probablement à se connecter entre elles, au point que l’on découvre récemment que des soldats nord-coréens pourraient être déployés en Ukraine.
publié le 11/11/2024
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Par Jordi Lafon

Difficile à concevoir d’un point de vue occidental, tant le régime de Pyongyang reste considéré comme le paria ultime, mais la Russie construit avec la Corée du Nord une alliance de plus en plus profonde. Le 19 juin dernier, Vladimir Poutine et Kim Jong-Un annonçaient la signature d’un accord de défense mutuel. Le dictateur nord-coréen a ouvertement décrit l’accord comme une alliance qui, selon l’article 4 du texte signé, implique que si l’un des deux pays « entre en état de guerre à la suite d’une agression armée », l’autre « lui fournit immédiatement une assistance de type militaire ».
Quelques mois plus tôt, fin 2023, c’est Kim Jong-Un qui se déplaçait pour une tournée dans l’est de la Russie, conclue par une rencontre entre les deux chefs d’État. Cette visite aurait été l’occasion d’un transfert d’armes et de munitions en quantité conséquente de la Corée du Nord vers la Russie. Au mois d’octobre, on apprenait que des soldats nord-coréens avaient été envoyés en Russie en vue d’être déployés en Ukraine. L’alliance militaire entre les deux pays devient de plus en plus tangible.
Anti-isolement de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine
Car depuis le début de la guerre en Ukraine, le partenariat entre les deux pays connaît un nouveau dynamisme, la Russie étant acheteur d’armements et la Corée du Nord ayant des besoins en énergie et denrées alimentaires que la Russie est heureuse de lui fournir (depuis qu’elle a perdu une clientèle européenne par suite des sanctions occidentales).
La relation entre la Russie et l’Iran a connu une relance comparable durant la même période. Aucun accord de défense n’a été conclu à ce stade, mais d’après des officiels russes, des discussions sont en cours. En revanche, le commerce d’équipements militaires fleurit entre les deux pays. Ce n’est pas une situation nouvelle seulement, avant 2022, cette relation était asymétrique, l’Iran ayant peu de choses à offrir à la Russie en retour de ses achats d’armements. L’invasion russe de l’Ukraine a changé cette donne ; à présent, Téhéran supporte activement l’effort de guerre russe.
Les échanges commerciaux en vigueur avant 2022 ont augmenté en volume et se sont étendus à de nouveaux domaines militaires. L’Iran fournit la Russie en drones, missiles, munitions d’armes légères (selon le Wall Street Journal plus de 300 000 obus et environ un million de cartouches de munitions auraient été livrés par l’Iran à la Russie entre fin 2023 et début 2024). Côté iranien, la plus notable nouveauté porte sur coopération avec la Russie dans la mise en place d’un système de défense aérien qui constituerait potentiellement une rupture dans le rapport de force vis-à-vis de l’Iran.
Une autre donnée a changé dans cette relation. Jusqu’ici, la Russie était restée prudente dans ses liens avec l’Iran pour ne pas trop s’attirer les foudres de Washington. Passé 2014, puis 2022, avec la mise en place de sanctions de plus en plus ambitieuses de l’Occident contre la Russie, Moscou s’est retrouvé objectivement sous le même traitement que Téhéran et n’avait donc plus de raisons de faire preuve de prudence.
V. Poutine rencontre le président iranien Masoud Pezeshkian en marge du forum « Interrelation des époques et des civilisations – base de la paix et du développement » consacré au 300e anniversaire de la naissance du poète Magtymguly Fragi, Achgabat, 11 octobre 2024. (Photo par Alexander SHCHERBAK / POOL / AFP)
Actant cette coopération renforcée – qui porte non seulement sur le commerce d’armement, mais aussi sur la formation à leur utilisation – et des discussions entre les états-majors des armées iraniennes et russes de plus en plus fréquentes, les puissances occidentales ont récemment annoncé la mise en place de nouvelles sanctions. Ce qui se dessine et inquiète les Occidentaux, c’est une assistance mutuelle dans la résistance face à l’agressivité américaine exercée par procuration dans les guerres ukrainiennes et israéliennes contre la Russie et l’Iran.
Un autre allié avec lequel la Russie a pu renforcer ses liens depuis 2022, c’est la Chine. Outre les déclarations de soutien entre Moscou et Pékin, les Russes auraient construit une usine de drones militaires en Chine, selon de récentes informations d’une agence de renseignement occidentale communiquée à Reuters.
Le retour de l’axe du mal ?
Si Russie, Corée du Nord, Iran et Chine partagent des intérêts communs, il n’en reste pas moins un attelage hétéroclite. La caractéristique qui les rapproche, c’est l’hostilité que les États-Unis leur portent et qu’ils lui rendent bien volontiers. Cette situation actuelle résonne avec un concept américain du début du siècle : « l’Axe du Mal ». Mike Johnson, conservateur récemment élu Président de la Chambre des Représentants, l’a relevé : « Je pense que Xi [Jinping], Vladimir Poutine et l’Iran forment un axe du mal. Je crois qu’ils sont coordonnés sur ce point ». Cette déclaration omet la Corée du Nord, qui est pourtant considérée comme un danger par les États-Unis depuis la partition du pays. Mais les États-Unis sont toujours restés souples dans la composition de cet axe.
L’expression est employée pour la première fois par Georges W. Bush dans son discours sur l’état de l’Union de janvier 2002 : « Des États comme ceux-là et leurs alliés terroristes constituent un axe du mal qui s’arme pour menacer la paix dans le monde ». Les États en question sont à ce moment-là Corée du Nord, l’Irak et l’Iran qui ont en commun, selon ce discours, de « sponsoriser le terrorisme ». Nous sommes seulement quelques mois après les attentats du 11 septembre et le Président américain doit annoncer à son pays et au reste du monde sa réaction politique et militaire.
Discours de Vladimir Poutine devant Kim Jong Un, réception à la maison Mongnangwan, Pyongyang, 19 juin 2024 (Photo by Vladimir Smirnov / POOL / AFP)
La volonté de résumer cette réaction par un concept/slogan est exprimée par Michael Gerson, le responsable de la rédaction des discours de Bush, lorsqu’il demande à David Frum, qui travaille lui aussi à la rédaction du discours de « résumer en une phrase ou deux notre meilleur argument pour s’attaquer à l’Irak ». David Frum reconnaît avoir donné naissance à l’expression « Axe du Mal » dans son livre, The Right Man, qu’il consacre à la présidence de Bush et sur lequel il revient dans une interview accordée au Guardian.
On est alors fin décembre 2001 et Frum va chercher son inspiration dans le discours de Roosevelt en réaction à l’attaque de Pearl Harbor. Il identifie un parallèle historique : les États-Unis avaient été frappés par les Japonais, mais choisissent de s’attaquer aux nazis ; or, l’administration Bush vient de subir un attentat par Al-Qaïda et veut s’attaquer à l’Irak. Comme la majorité des parallèles historiques, la comparaison a ses limites. Frum propose « l’Axe de la haine » et Gerson, son responsable, le changera en « Axe du Mal », pour apporter une touche « théologique ».
Le livre de David Frum raconte que c’est Condolezza Rice qui aligne l’Iran derrière l’Irak dans l’espoir d’alimenter une révolte contre le régime des mollahs, et reste évasif sur la raison de la présence de la Corée du Nord dans le lot. Les liens potentiels entre le régime des Kim et les terroristes islamistes restent très abstraits, mais a priori l’Amérique de Bush n’était plus à ça près…
Une prophétie auto-réalisatrice ?
Dès les premières réactions à travers le monde, les critiques voient en ce discours une prophétie auto-réalisatrice qui n’aurait pour effet que de faire reculer le mouvement démocratique en Iran, pousser la Corée du Nord à accélérer son programme nucléaire et détruire toute intention que Saddam Hussein aurait pu avoir à désarmer.
Dans les années qui ont suivi, la phrase est revenue régulièrement sous la plume des atlantistes, politiciens ou analystes. Le Venezuela et la Syrie y ont eu droit. Après une invasion de l’Irak aussi longue que coûteuse, les Américains ont du mal à reconnaître que le terrorisme islamiste y est moins présent, ce qui explique que le pays n’apparaisse plus dans la liste. Ce sont la Chine et la Russie qui, au fil des années, s’y sont fait une place de choix. Mais le concept n’a pas réellement dépassé le statut de slogan et a toujours désigné des pays aux intérêts divergents, n’appartenant pas à une alliance claire.
Au regard de la nouvelle action de la Russie avec ses comparses de « l’Axe du Mal », doit-on s’attendre à ce que la prophétie auto-réalisatrice se réalise ? Sans référence directe à l’expression, le très atlantiste think-tank Carnegie s’interroge sur le sujet : ces nouvelles alliances représentent-elles une menace pour les États-Unis ? Si menace il y a, elle est posée individuellement par des pays qui sont loin de constituer un bloc cohérent.
La recommandation est même de ne pas trop en faire, pour éviter d’encourager la coopération entre ces pays : « Les décideurs américains doivent donc surveiller les signes d’approfondissement de la coopération entre eux, mais ils doivent également veiller à ne pas surestimer la cohérence du groupe et à ne pas l’encourager à se solidifier en un véritable bloc ». Et de reconnaître que ces liens sont loin de former une alliance aussi étroite et approfondie que ceux qu’entretiennent les États-Unis avec leurs alliés… À l’heure où les points de confrontations se multiplient, nous voilà rassurés…