« Trump n’est pas une marionnette mais quelqu’un sur lequel les Russes ont de la prise »

ENTRETIEN

Depuis les ingérences russes dans la campagne électorale qu’il a remportée en 2016, le soupçon de liens privilégiés avec la Russie plane sur Donald Trump. Est-il vraiment « dans la main » de Moscou ? Le point avec le journaliste Régis Genté, qui vient de consacrer un livre à cette question.

Justine Brabant

10 novembre 2024 à 15h55 https://www.mediapart.fr/journal/international/101124/trump-n-est-pas-une-marionnette-mais-quelqu-un-sur-lequel-les-russes-ont-de-la-prise?utm_source=quotidienne-20241110-191305&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241110-191305&M_BT=115359655566

 

ParmiParmi les messages de félicitations de dirigeant·es du monde entier adressés à Donald Trump pour sa nouvelle réélection à la tête des États-Unis, celui de Vladimir Poutine a tardé. Il a fini par arriver le 7 novembre. Une manière, pour le dirigeant russe, de ne pas se réjouir trop publiquement et trop visiblement du retour à la Maison-Blanche d’un homme qui entretient de nombreuses relations avec son pays – et qui a subi de nombreux démêlés judiciaires pour cela.

Mais de quoi exactement est faite cette relation entre Moscou et le milliardaire ayant débuté dans l’immobilier et la télévision ? L’une des enquêtes de référence sur le sujet, le rapport rédigé par le procureur spécial Robert Mueller, a « établi que le gouvernement russe pensait qu’il bénéficierait d’une présidence Trump, et a fait en sorte de sécuriser ce résultat » par des ingérences dans la campagne électorale de 2016 ; il a également établi « de nombreux liens entre des individus liés au gouvernement russe et d’autres associés à la campagne Trump ».

Plusieurs enquêtes journalistiques, aux États-Unis et ailleurs dans le monde, ont depuis tenté de prolonger ce travail, y compris en remontant aux débuts de Donald Trump comme homme politique, dans les années 1980. En France, un documentaireOpération Trump : les espions russes à la conquête de l’Amérique (réalisé par Antoine Vitkine), revient sur le sujet, ainsi qu’un livre : Notre homme à Washington. Trump dans la main des Russes, du journaliste spécialiste de l’espace post-soviétique Régis Genté. Mediapart l’a interrogé.

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Vladimir Poutine et Donald Trump au sommet du G20 à Osaka, le 28 juin 2019.  © Photo Brendan Smialowski / AFP

Mediapart : Votre livre est titré « Notre homme à Washington. Trump dans la main des Russes ». « Dans la main » de qui est-il, exactement ? De Vladimir Poutine, des intérêts de la Russie au sens plus large, de certains acteurs privés ?

Régis Genté : Je parle du pouvoir russe dans ses différentes incarnations. L’expression « notre homme » vient d’un monsieur qui a une histoire liée à la mafia, qui est très connecté aux services de sécurité russes et qui va finir par devoir travailler pour le FBI pour éviter onze ans de prison.

Il s’appelle Felix Sater. C’est un personnage assez extraordinaire. Il évolue dans la sphère des services à un très haut niveau (il donnera au FBI six numéros de téléphone satellite d’Oussama Ben Laden, chose à laquelle peu de gens ont accès) et, par ailleurs, c’est un enfant de la « mafia rouge », ces mafieux soviétiques exilés à New York dans les années 1970.

On pourrait dire que Trump est lié à cette forme d’« État profond » russe : un mélange de pouvoir politique, de pouvoir mafieux, de pouvoir sécuritaire et de pouvoir financier.

Felix Sater, dans un mail exhumé par le rapport Mueller, dit en gros : « On pourrait avoir notre homme à la Maison-Blanche. » Et il le dit en 2015 [un an avant la première élection de Donald Trump à la Maison-Blanche – ndlr].

Ce document remet les choses à leur place : il est écrit par Sater, ce n’est pas Vladimir Poutine qui est à l’initiative de l’idée de placer Trump à la tête des États-Unis, il n’y a pas de plan dans ce sens. Mais il y a des forces, des individus, des personnes qui font partie de ce pouvoir et qui, jouant leurs propres cartes et croyant jouer les cartes de la Russie, se disent qu’il faudrait « placer » Trump.

Votre livre pose la question du lien précis qui unit Trump à l’État et aux services de renseignement russes. Est-il un agent, d’une manière ou d’une autre, du Kremlin, ou juste un « idiot utile » de la Russie ?

Selon une de mes sources, la NSA a conclu que Trump est ce qu’on appelle un « contact confidentiel » des services de sécurité russes. Cela concorde avec d’autres témoignages. Un « contact confidentiel », ce n’est pas un agent, quelqu’un qui serait payé. C’est quelqu’un qu’on « cultive », avec qui on nourrit une relation. Cela peut se nourrir d’une forme d’entente, un fond commun de vision du monde, en l’occurrence du peu de sympathie pour une certaine vision de la démocratie, un goût pour les hommes forts, un certain rapport à la vérité… D’où un côté idiot utile, oui.

On retrouve cette notion de « contact confidentiel » dans des documents officiels du KGB, à peu près à l’époque où il aurait pu être « recruté ». Les services soviétiques veulent à l’époque faire un effort de recrutement, parce qu’ils sont en train de perdre la course avec les États-Unis (désignés comme « le principal ennemi ») et il est expliqué qu’il faut recruter des contacts confidentiels, notamment dans le domaine du business.

On n’a pas de preuve de si cela a effectivement été le cas de Trump. Mais si on attend des preuves dans le domaine de l’espionnage, on n’y arrivera pas. Si j’ai osé écrire ce livre, c’est qu’il y a, selon moi, une quantité d’indices très importante, un faisceau. 

Cette histoire entre Trump et l’URSS puis la Russie débute par un voyage à Moscou, en 1987. On ignore donc s’il y est à proprement parler « recruté », mais c’est le début d’un long compagnonnage…

Oui. Il est amené à Moscou pour la première fois dans le cadre d’une opération dont tout indique qu’il s’agit d’une opération de recrutement du KGB. Ça n’est pas rien. À partir de là, il n’est pas tenu au sens où « maintenant, il a mis le doigt dans l’engrenage et c’est fini », parce que Trump ne fonctionne pas comme ça. Mais c’est le point de départ d’une relation avec lui.

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Régis Genté.  © Photomontage Mediapart avec DR

Il est alors « cultivé », comme on dit dans les services de renseignement : il a des relations, des personnes liées à la Russie qu’on va retrouver tout au long du parcours, qui viennent le voir, mettent de l’argent dans ses projets immobiliers, le financent au moment où il fait faillite, viennent blanchir de l’argent dans ses casinos…

C’est par exemple la famille Agalarov, que l’on va retrouver dans l’organisation du concours de Miss Univers [dont Donald Trump détient la franchise – ndlr], qui ont des projets immobiliers avec lui, et qui sont ceux qui vont l’informer que la Russie détient du « dirt », des informations compromettantes, qui s’avèreront être les mails hackés de la campagne de Hillary Clinton.

Cela concorde par ailleurs avec un ADN sociopolitique, une vision du monde qui fait qu’il a, indépendamment des Russes, un amour pour les hommes forts, une sorte de complexe vis-à-vis des intellectuels démocrates et « bien-pensants » selon lui. 

Ne pourrait-il pas entretenir ces relations d’affaires, ces relations avec la mafia russe et défendre des positions favorables au Kremlin, sans pour autant être formellement lié à la présidence russe ou à ses services de sécurité ?

En Russie, il y a une connexion intrinsèque, profonde, entre le monde du crime, la pègre, et le monde des services de sécurité et le KGB. Tout cela marche ensemble. 

Les gens comme Felix Sater, dont on a parlé au début, ou les gens comme Shalva Chigirinski [agent d’influence russe aux États-Unis et autre connaissance de Trump – ndlr] ont tous à un moment donné été très proches de hauts responsables de la sécurité, évoluent dans les sphères du business, et ont des copains mafieux – s’ils ne le sont pas eux-mêmes directement… Ils n’ont pas tous la même fonction, mais c’est un même monde. 

Vous listez effectivement un nombre de connexions très important entre le président américain et ces milieux. Mais pourtant, lors de son premier mandat, Trump ne mène pas une politique si favorable à Moscou que cela. Tout cela n’est-il pas, finalement, pour Moscou, l’histoire d’un échec ? 

La relation avec Donald Trump est plus compliquée. Il est plutôt vu comme une « force destructrice » que réellement comme celui qui serait au pouvoir pour mettre en œuvre les volontés du Kremlin.

Les responsables russes ont développé cette idée de « on n’est pas forcément attractifs, mais on peut salir la réputation de ceux qui le sont ». En l’occurrence, les États-Unis. 

Les méthodes de désinformation russes servent beaucoup à fragiliser la nature de nos régimes, à nous faire douter. Et quand c’est un Trump qui fait douter, quand c’est un Trump qui fait la fameuse journée du Capitole du 6 janvier, c’est quand même très fort et très important.

Yuri Bezmenov, un ancien du KGB qui s’est exilé aux États-Unis au début des années 1980, expliquait dans deux vidéos parues en 1983 comment fonctionne le KGB. Il dit qu’en fait, les opérations – ce qu’on croit, nous, être toute l’action du KGB – représentent seulement 15 % de son travail. Le reste, 85 %, c’est la subversion, la guerre psychologique. Et c’est exactement ça.

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On peut probablement se dire qu’un Bezmenov, voyant Trump à l’œuvre, se serait dit : « Voilà, là, ils ont vraiment réussi. » Non pas avoir « leur homme » qui ne répond qu’à eux comme un agent, mais en tout cas quelqu’un qui leur est utile, et sur qui ils ont de la prise. Trump n’est pas une marionnette mais quelqu’un sur lequel ils ont de la prise.

C’est quand même très frappant de constater que de 1987 (son premier voyage à Moscou) à aujourd’hui, Trump a toujours dit exactement ce que le Kremlin avait envie d’entendre. Par exemple, que les États-Unis doivent cesser de payer pour la défense de ceux qui pourraient payer eux-mêmes, autrement dit l’Otan et le Japon. 

Certes, il n’est pas le seul le dire. C’est quelque chose qu’on disait (et qu’on dit encore) dans les rangs républicains, qui est lié à « l’isolationnisme » américain. Sauf qu’il le dit, lui, au retour d’un voyage à Moscou. Donc, est-ce que c’est l’histoire d’un échec ? non, je pense que c’est plutôt une réussite, c’est plutôt celui qu’ils voulaient. Trump au pouvoir, pour Poutine, c’est beaucoup mieux que des démocrates. 

Si son premier mandat n’a pas débouché sur des politiques plus favorables à Moscou, c’est aussi, rappelez-vous, qu’il était entouré de hauts fonctionnaires américains qui se sont opposés à lui, ceux qu’on a appelés les « adults in the room ». Ces « adultes » seront-ils toujours là pour le mandat qui s’ouvre ?

S’il y a eu des « adults in the room », c’est parce que Trump n’imaginait pas sa victoire en 2016. Même son discours de victoire n’était pas prêt, il a fallu le griffonner sur le coin d’une table. Ils n’étaient pas prêts, ils n’avaient pas les équipes, et donc on a eu affaire à de hauts fonctionnaires républicains bien connus et à des gens du domaine des affaires : le premier chef de la diplomatie de Donald Trump, Rex Tillerson, et puis des gens comme [l’ancien conseiller à la sécurité nationale] John Bolton, [l’ancien secrétaire d’État] Mike Pompeo, [l’ancienne ambassadrice des États-Unis aux Nations unies] Nikki Haley… Donald Trump a dû composer avec eux, et effectivement, cela allait contre sa vision, il n’a pas pu mettre en œuvre sa politique. 

Que va-t-il se passer cette fois-ci ? J’ai l’impression qu’il a très envie, justement, de ne plus se « faire avoir » et de travailler avec des gens beaucoup plus loyaux. Est-ce qu’il y arrivera ? ce n’est pas sûr. Mais on voit bien qu’il va avoir tous les pouvoirs légaux entre les mains, qu’il aura une administration beaucoup plus à sa botte, et qu’il sera beaucoup plus solide aussi dans sa légitimité par la qualité de son élection du 6 novembre, qui est indiscutable et indiscutée.

Donald Trump va-t-il, comme il l’a annoncé et en ligne avec ses discours conciliants vis-à-vis de Vladimir Poutine, cesser d’aider militairement l’Ukraine, ou son caractère « imprévisible » pourrait-il le conduire à changer d’avis et de position, comme l’espèrent les Ukrainiens ?

On parle beaucoup d’« incertitudes » sur sa politique, notamment pour ce qui concerne l’Ukraine, mais cela fait maintenant quarante ans qu’il est « cultivé » par la Russie, qu’il a une vraie histoire avec ce pays. Il y a fait ce voyage en 1987 et depuis il n’a jamais dit un mot de travers sur les Russes – à l’exception de quelques clowneries.

J’ai l’impression qu’il est quand même très fiable, en réalité, pour ce qui est de sa relation avec les Russes. Il est très étonnant et très prévisible en même temps. Très étonnant, parce qu’on a peine à croire que quelqu’un comme ça, si tonitruant, se retrouve, lorsqu’il est dans les mains des Russes, justement très docile.

Justine Brabant

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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