Alexandra de Hoop Scheffer, politiste : « L’élection de Donald Trump offre aux Européens une opportunité de s’adapter aux nouvelles réalités géopolitiques »
Tribune
Alexandra de Hoop SchefferPolitiste
L’Union européenne doit accélérer sa réflexion sur le nouveau modèle de sécurité et sur son rôle dans la compétition stratégique entre les Etats-Unis et la Chine, analyse la politiste dans une tribune au « Monde ».
Lire dans l’app Lire dans l’application
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche met fin à la parenthèse Joe Biden et place les Européens devant leurs responsabilités stratégiques. Au lendemain d’élections qui donnent aux républicains une large marge de manœuvre pour appliquer leur programme, deux questions se posent. Les Européens peuvent-ils bâtir un nouveau modèle de sécurité pour leur continent ? Et quel rôle souhaitent-ils jouer dans la compétition stratégique entre les Etats-Unis et la Chine ?
La réélection de Donald Trump oblige à accélérer une réflexion qui aurait dû être sérieusement lancée dès les années 2010. Sans alarmisme ni naïveté, les Européens doivent rapidement présenter des solutions politiques à ces deux défis.
Donald Trump conçoit l’Alliance atlantique comme une organisation permettant aux alliés de bénéficier de la protection américaine pour leur propre sécurité à moindre coût. Les dépenses européennes en matière de défense seront un des sujets brûlants des premiers échanges transatlantiques.
Lire aussi la tribune | Economie : « Le risque majeur est que Trump tienne ses promesses de campagne »
Plutôt que de céder à la tentation d’accords bilatéraux où chaque pays chercherait à « acheter » la protection américaine, l’Europe doit envisager une approche coordonnée par une rationalisation de sa base industrielle. C’est une priorité absolue, car elle ne peut plus se permettre de sous-traiter sa défense aux Etats-Unis. Le nouveau secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les autres leaders européens devront convaincre Trump que cette évolution peut être présentée comme une victoire politique aux Etats-Unis.
Premier test pour la relation transatlantique
En parallèle, la question ukrainienne sera cruciale pour la redéfinition de l’espace de sécurité européen. Elle sera aussi le premier test pour la relation transatlantique. Donald Trump s’est présenté à ses électeurs comme celui qui pourra éviter la troisième guerre mondiale. Il ne fait aucun doute qu’un accord avec Vladimir Poutine est une priorité absolue de son agenda de politique étrangère.
La réponse européenne doit être triple : s’imposer dans les consultations ; s’accorder sur les conditions qui ne doivent pas être sacrifiées dans le cadre d’un cessez-le-feu ; et continuer à soutenir l’Ukraine, même en cas de conflit gelé, pour empêcher une nouvelle agression russe.
Donald Trump voudra faire du futur de l’Ukraine un problème proprement européen, pour pouvoir se concentrer sur le Moyen-Orient et l’Indo-Pacifique. Pour autant, les Européens ne sont pas sans leviers économiques et diplomatiques pour le convaincre de l’intérêt d’une coordination politique avec eux. Il faut, pour cela, accepter d’entrer dans le jeu d’une relation transactionnelle avec Washington, et mettre dans la balance des sujets différents, dont la relation à la Chine.
Lire aussi la tribune | « Face à la réélection de Donald Trump, l’Union européenne doit prendre son destin en main »
Avec sa promesse de mettre en place d’importantes taxes douanières dès les premiers jours de son administration, Trump rend la perspective d’une guerre commerciale plus que probable, et les Européens n’auront d’autre choix que de répondre durement dans un premier temps et de chercher un accord négocié. A plus long terme, cependant, le véritable danger pour la compétitivité européenne concerne plutôt l’évolution de la rivalité économique et technologique entre les Etats-Unis et la Chine.
Trump exigera un alignement des alliés sur trois points : d’abord, la condamnation des politiques de surproduction chinoises, qui créent une compétition injuste à ses yeux ; ensuite, la dénonciation des actions déstabilisatrices de la Chine sur la scène internationale – souvent en soutien de la Russie et de l’Iran –, qui menacent la stabilité géopolitique en Europe, au Moyen-Orient et en Indo-Pacifique ; enfin, l’acceptation que le marché chinois ne constitue plus une grande opportunité économique pour les entreprises européennes et américaines.
En Europe, le défi de l’unité
Les Européens n’ont pas à s’aligner sur ses exigences, mais doivent considérer ses demandes comme autant de leviers de négociation avec une nouvelle administration Trump. Le principal défi est, de nouveau, de s’accorder sur des priorités européennes communes. Si les Européens peuvent, en majorité, se retrouver sur les aspects géopolitiques, ils restent divisés dans leur rapport économique à la Chine. Une défense commune des intérêts européens face à la pression américaine exige de définir, avant même l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, des points d’accord sur la relation avec la Chine.
Lire aussi | Election de Donald Trump : « La Chine peut être soulagée, malgré la perspective d’une féroce guerre commerciale »
La vision trumpiste de la relation à la Chine sera par ailleurs imposée à tous les partenaires des Etats-Unis dans le monde. Il est clair que, si Trump réaffirmera son soutien à Israël et à l’Arabie saoudite face à l’Iran, il le conditionnera également à un plus fort alignement de leur politique sur la question chinoise.
L’Union européenne (UE) peut s’inspirer d’autres puissances régionales – qu’elles aient un traité d’alliance avec les Etats-Unis, comme le Japon, ou un partenariat stratégique, comme l’Inde – qui chercheront à préserver leur autonomie stratégique face aux exigences de Washington. Un rapprochement avec le Royaume-Uni, qui partage largement la situation des pays de l’UE, est également une évidence.
Historiquement, les périodes de crises transatlantiques s’accompagnent de fortes divisions intra-européennes. Réussir à préserver un minimum d’unité en Europe constituera le plus grand défi dans les mois et les années à venir. Il faudra le faire, malgré la faiblesse du leadership franco-allemand, en alliance avec d’autres pays, par exemple sur le modèle du « triangle de Weimar » [structure de coopération trilatérale entre la France, l’Allemagne et la Pologne créé en 1991], à l’heure où celle-ci appelle à mettre fin à « l’ère de la sous-traitance géopolitique ».
Lire aussi | « Dans le déni, les Européens veulent encore se reposer sur leur allié américain comme si rien n’avait changé »
L’élection de Donald Trump offre aux Européens une opportunité de s’adapter aux nouvelles réalités géopolitiques et de compenser le recalibrage des priorités américaines : face au nationalisme économique exacerbé américain et à la politique d’endiguement de la Chine, il faut éviter le scénario d’une Europe déclassée et court-circuitée.
La synchronisation d’une nouvelle administration américaine et d’une nouvelle Commission européenne offre une opportunité unique pour bâtir ensemble les priorités de l’agenda transatlantique pour les quatre années à venir. L’initiative et les idées devront venir de l’Europe, car elles ne viendront plus de Washington.
Alexandra de Hoop Scheffer est politiste, présidente du groupe de réflexion German Marshall Fund of the United States.