La Fondation de la mer recommande d’attaquer la pêche illégale par une approche détournée
Aux 80 millions de tonnes de poissons officiellement pêchées chaque année dans le monde s’ajoutent 26 millions de tonnes pêchées illégalement. La Fondation de la mer recommande de combattre cette pêche illégale avec des moyens indirects.
Biodiversité | Aujourd’hui à 15h58 https://www.actu-environnement.com/ae/news/peche-illegale-inn-rapport-fondation-de-la-mer-approche-globale-45026.php4#xtor=EPR-50

© whitcomberdLa pêche illégale met les stocks de poissons en danger.
« Al Capone a été attrapé pour fraude fiscale », rappelle Sabine Roux de Bézieux. Si la présidente de la Fondation de la mer (1) fait un parallèle avec le célèbre gangster de la prohibition aux États-Unis, c’est parce que les conclusions du rapport sur la pêche illégale (2) que la fondation a dévoilé, ce jeudi 7 novembre, vont dans le sens d’une stratégie globale de lutte contre ce fléau, qui ne fait pas seulement appel aux moyens qui semblent lui être directement liés.
La pêche illégale, non déclarée ou non réglementée (pêche INN), représente un prélèvement allant jusqu’à 26 millions de tonnes (Mt) par an à l’échelle mondiale, qui s’ajoutent aux prélèvements « légaux » de 80 Mt annuels et auxquels se surajoutent les prises dites « accessoires ». Soit un total de 130 à 140 Mt capturées en mer chaque année, estime Philippe Vallette, membre du conseil d’administration de la fondation et fondateur du Réseau Océan mondial. Et ce, alors que 38 % des stocks planétaires sont concernés par la surpêche.
Le rapport, fruit de deux ans de recherches, décrit « un fléau économique, social, environnemental et politique » qui met les stocks de poissons en danger, menace la sécurité alimentaire et donne lieu à des pratiques mafieuses, d’esclavage moderne et de crime organisé. « Financièrement, c’est très intéressant. Après la drogue, il s’agit du meilleur investissement », explique Philippe Vallette, sachant que la pêche illégale représente un marché estimé entre 11 et 23 milliards d’euros par an.
Traquer les ramifications criminelles
Pour faire face à ce fléau, la Fondation de la mer recommande, à travers pas moins de 89 préconisations, de mobiliser tous les leviers disponibles, qu’il s’agisse d’outils juridiques, liés à la gestion ou à la science. « La pêche INN, explique la fondation, est un enjeu si vaste qu’il est nécessaire de vaincre ce problème avec des moyens plus larges que ceux que l’on connaît habituellement pour la pêche. Cette méthode ne se contente pas de stopper la pêche INN, elle traque également les ramifications criminelles qui l’accompagnent. »“ Après la drogue, il s’agit [la pêche illégale] du meilleur investissement ”Philippe Vallette, Réseau Océan mondial
Ces recommandations portent par exemple sur la réglementation des bateaux. Alors que les navires de pêche sont moins réglementés que les navires commerciaux ou transportant des passagers, la fondation préconise de rendre obligatoire l’attribution d’un numéro d’immatriculation OMI aux bateaux de pêche de plus de 12 mètres pour toute leur durée de vie. Les préconisations portent également sur les engins de pêche. La fondation réclame ainsi la mise en place d’une réglementation sur les dispositifs de concentration de poissons (DCP), en vue de les localiser et d’imposer leur récupération. « Cette méthode permet de maximiser les prises, mais elle augmente les captures accidentelles, ainsi que la pêche des juvéniles (…). Abandonnés, ces dispositifs de pêche continuent de pêcher, à l’instar des filets fantômes, et, dérivant au gré des courants, s’échouent sur les plages ajoutant de la pollution », explique le rapport.
Les préconisations portent aussi sur la sécurité et les conditions de travail des équipages. « Pour échapper aux contrôles, les navires pratiquant la pêche INN hauturière changent régulièrement de noms et d’armateurs, et restent en mer pendant de longs mois, voire des années. Les navires, vieillissants et mal entretenus, embarquent des équipages qui travaillent dans des conditions souvent inhumaines, sans pouvoir retourner chez eux », rapporte la fondation. « L’idée est par exemple de mettre en place des visites médicales obligatoires », explique sa présidente.
Diplomatie de la pêche
Mais la lutte contre la pêche illégale doit aussi passer par la gouvernance et la diplomatie, selon la fondation, qu’il s’agisse de l’UE ou de la France. Pour ce qui concerne cette dernière, « nous proposons un concept de diplomatie de la pêche qui s’appuie sur le réseau diplomatique de la France », explique Sabine Roux de Bézieux. La France est en effet présente sur tous les océans du globe, deuxième domaine maritime mondial oblige, et dans la quasi-totalité des organisations régionales de pêche (OGRP). Cela passe par une formation des diplomates, souvent peu conscients des enjeux sur ce sujet, explique la présidente de la fondation. Mais aussi par l’envoi d’experts dans les organisations régionales ainsi que dans les différentes organisations internationales (OMI, OIT (3) , OMC, etc.). La convention n° 188 de l’OIT sur les conditions de vie et de travail à bord des navires de pêche n’a par exemple pas été ratifiée par les sept pays qui pêchent le plus au monde et qui représentent 50 % des prises à l’échelle internationale.
Sur le plan de l’UE, il s’agit de mutualiser les moyens de surveillance, qu’il s’agisse d’images satellites ou de patrouilles militaires. Dans ce cadre, les auteurs du rapport préconisent de s’appuyer sur les entreprises disposant de technologies de pointe, en matière de surveillance satellitaire en particulier. « Il faut soutenir ces acteurs et aider les pays qui n’ont pas les moyens de les mettre en œuvre, en Afrique de l’Ouest notamment », appuie Sabine Roux de Bézieux, également directrice générale de Notus Technologies. « Car ces technologies marchent », témoigne Philippe Vallette, à propos de la reconstitution des stocks de légine en France. « Avec ces technologies, on a pu identifier les bateaux éteignant leur système d’identification automatique (AIS) », explique l’ancien directeur de Nausicaa.
Les auteurs du rapport préconisent également de déployer le système des « cartons verts, jaunes et rouges » mis en place par l’UE et qui permet d’interdire l’accès au marché européen de pays défaillants. « L’UE est le premier importateur de produits de la mer au monde », rappelle Alexandre Iaschine, directeur de la Fondation de la mer. « Et une bonne partie des solutions au problème réside dans la politique commerciale de l’UE », explique logiquement Pierre Karleskind, ancien député européen. « L’Équateur a mis en place une réforme complète du régime des pêches à la suite d’un carton jaune de l’UE, et les progrès ont été fulgurants », illustre l’océanographe.
Nécessaire exemplarité
« La première priorité est que l’UE et la France soient exemplaires en la matière », estime la présidente de la Fondation de la mer. Celle-ci pointe ainsi la pêche illégale en Guyane par les bateaux brésiliens et surinamais, ou encore les captures accidentelles de dauphins dans le golfe de Gascogne. Mais si le rapport préconise de s’appuyer sur les ONG pour dénoncer les mauvaises pratiques, il peine en revanche à pointer celles constatées en France même, comme a en revanche pu le faire l’association Bloom à de nombreuses reprises.
Pourtant, cette exemplarité est d’autant plus indispensable que la France accueille la Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc) en juin 2025, à Nice, et qu’elle pourrait inscrire le sujet de la pêche illégale à son agenda.1. La Fondation de la mer a été créée en 2015 par des experts du milieu maritime et des représentants de la société civile. Elle réunit des partenaires institutionnels et scientifiques, ainsi que des entreprises et acteurs financiers.2. Télécharger le rapport Vaincre la pêche illégale
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-45026-rapport-fondation-mer-peche-illegale.pdf3. Organisation internationale du travail

Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef de Droit de l’Env