Androcur : une plainte déposée par les victimes du médicament pour mise en danger d’autrui et tromperie aggravée

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/11/07/androcur-une-plainte-deposee-par-les-victimes-du-medicament-pour-mise-en-danger-d-autrui-et-tromperie-aggravee_6380801_1650684.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20241107&lmd_email_link=a-la-une-autres-titres-titre_titre_8&M_BT=53496897516380

Une plainte contre X a été déposée mardi 5 novembre devant le tribunal judiciaire de Paris. Prescrit notamment contre l’endométriose, le progestatif commercialisé par Bayer est à l’origine de tumeurs du cerveau. 

Par Stéphane Mandard

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 08h37 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/11/07/androcur-une-plainte-deposee-par-les-victimes-du-medicament-pour-mise-en-danger-d-autrui-et-tromperie-aggravee_6380801_1650684.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20241107&lmd_email_link=a-la-une-autres-titres-titre_titre_8&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 3 min.

Une IRM montrant un méningiome provoqué chez une victime par la prise d’un progestatif.
Une IRM montrant un méningiome provoqué chez une victime par la prise d’un progestatif.  DOCUMENT LE MONDE

Un nouveau front judiciaire s’ouvre dans l’affaire de l’Androcur, cette pilule miracle prescrite pendant des années pour traiter l’endométriose, l’acné, la chute de cheveux ou encore comme moyen de contraception, mais à l’origine de tumeurs du cerveau (méningiomes) chez des centaines de femmes. Selon les informations du Monde, une plainte contre X a été déposée mardi 5 novembre devant le tribunal judiciaire de Paris par l’Amaeva, l’association qui regroupe les victimes de l’Androcur et des autres traitements hormonaux dérivés de la progestérone (Lutényl, Lutéran…). Elle vise cinq infractions pénales : administration de substance nuisible, atteinte involontaire à l’intégrité de la personne, mise en danger d’autrui, non-signalement d’effet indésirable, tromperie aggravée.

« La gravité des situations médicales et le nombre des victimes justifient que le parquet du tribunal judiciaire de Paris ouvre une information judiciaire et organise un grand procès pour les victimes de l’Androcur », estime Charles Joseph-Oudin, l’avocat de l’Amaeva, qui compte aujourd’hui plus de 1 000 membres. Dans son cabinet, une pièce est consacrée à chaque grand scandale sanitaire lié à des médicaments : MediatorDépakine et déjà 250 dossiers pour l’Androcur. Plusieurs plaintes sont prêtes à être déposées après celle de l’Amavea, toujours au pénal, mais à titre individuel, par des victimes de l’Androcur et d’autres progestatifs.

Elles racontent toutes les mêmes histoires. Des gynécologues ou des endocrinologues qui prescrivent le médicament sans alerter les patients du risque de méningiome, l’apparition de symptômes (céphalées, troubles de la vision…), la découverte de tumeurs à la suite d’IRM du cerveau, une intervention chirurgicale à risque pour retirer des tumeurs, des séquelles invalidantes (fatigue, maux de tête, perte de la vision ou auditive, troubles neurocognitifs, épilepsie…) plusieurs années après l’opération.

Alertes précoces

Quelque 2 578 femmes ont été opérées d’un méningiome à cause de la prise d’un médicament progestatif entre 2009 et 2018 selon les données officielles des études de pharmaco-épidémiologie pilotées par Epi-Phare, structure créée fin 2018 par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et la Caisse nationale de l’Assurance-maladie. Le lien de causalité entre la prise d’Androcur et les troubles développés par les victimes a déjà été établi dans une trentaine de rapports d’expertises judiciaires. Chaque fois, ils mettent en cause la réaction tardive du laboratoire et des autorités de santé, malgré les alertes précoces, pour informer correctement les patients et les prescripteurs des risques de méningiome liés à la prise d’Androcur.

Lire aussi |   Les victimes de l’Androcur et des progestatifs poursuivent l’Etat en justice pour être indemnisées

Initialement développé contre l’hirsutisme, l’Androcur (nom commercial de l’acétate de cyprotérone) est un médicament qui inhibe les hormones masculines. Alors qu’il est commercialisé par Bayer depuis 1980, il faudra attendre 2019 pour que sa notice d’information mentionne clairement les risques de développer un méningiome et 2020 pour que la nécessité de pratiquer une IRM en début et en cours de traitement soit ajoutée à l’autorisation de mise sur le marché. Soit plus de quinze ans après la première alerte de pharmacovigilance. En 2004, cinq cas de méningiomes de patientes traitées à l’Androcur sont signalés.

Trois ans plus tard, une première publication scientifique, du neurochirurgien Sébastien Froelich, tire la sonnette d’alarme. Pourtant, « ce n’est que sur la période octobre 2018-2020, alors que plus de 20 publications étaient parues sur le sujet et que plus de 500 cas de méningiomes chez des patients traités par acétate de cyprotérone avaient été déclarés, ce qui est énorme au vu de l’incidence très faible des méningiomes, que les mesures adaptées ont été prises avec un plan de gestion des risques », selon les conclusions des rapports d’expertises judiciaires auxquels Le Monde a eu accès.

Le « déni » des médecins prescripteurs

« Comme dans les dossiers du Mediator ou de la Dépakine, la responsabilité pénale de l’agence de santé et du laboratoire nous semble engagée », commente Me Joseph-Oudin. Dès 1998, des cas de méningiomes sont régulièrement déclarés au laboratoire. Mais ce n’est que fin 2008 que Bayer formule une demande de changement d’autorisation de mise sur le marché pour signaler que « des cas de méningiomes cérébraux bénins ont été rapportés en cas d’utilisation prolongée ».

Une réaction jugée tardive et insuffisante par l’avocat : il estime que Bayer a manqué à ses obligations d’information et de vigilance en n’utilisant pas son réseau de délégués pour informer les médecins prescripteurs des risques liés à l’Androcur ou en ne lançant pas d’étude qui aurait permis d’évaluer ces risques dès l’apparition des premiers signalements. Dans une autre procédure, au civil, le groupe pharmaceutique sera au centre d’un premier procès programmé en avril 2025 devant le tribunal de Poitiers. Bayer n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

Lire aussi (2022) :  Moins prescrits, les progestatifs restent sous surveillanceLire plus tard

De son côté, l’ANSM est également visée par des requêtes devant le tribunal administratif de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, où est installé son siège, pour sa réaction tardive dans ce dossier. Sollicitée par Le Monde, l’ANSM n’a pas souhaité s’exprimer. Présidente de l’Amaeva, Emmanuelle Huet-Mignaton espère que la plainte au pénal permettra d’« établir toute la chaîne de responsabilité ». Outre le laboratoire et l’ANSM, elle tient également les médecins prescripteurs pour responsables. Elle leur reproche d’être encore souvent « dans le déni » et de « minimiser la gravité des méningiomes ».

Dans un communiqué publié en juillet à la suite de nouvelles études associant d’autres progestatifs à des risques accrus de méningiomes, les sociétés françaises de gynécologie et d’endocrinologie présentent toujours les méningiomes comme« des tumeurs cérébrales bénignes ». Sept ans après s’être fait retirer un méningiome de la taille d’une orange, la présidente de l’Amaeva est toujours en proie à de gros coups de fatigue, bute encore sur certains mots malgré deux ans et demi de « séances de torture » chez l’orthophoniste et vit avec une épée de Damoclès : quatre tumeurs dans le cerveau à surveiller et la hantise qu’elles grossissent.

Stéphane Mandard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire