Par Alexia Eychenne et Martin Fort
Publié le 01 novembre 2024 à 17h00, modifié le 02 novembre 2024 à 00h29 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/11/01/qui-sont-les-morts-de-la-chaleur-au-travail_6371108_4355770.html
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Enquête
Depuis 2018, au moins 48 travailleurs sont morts dans des accidents du travail liés aux fortes chaleurs. Ouvriers du BTP, vendangeurs, intérimaires… le climat représente un nouveau risque pour des salariés de tous âges déjà soumis à des conditions de travail éprouvantes, d’après une analyse inédite de ces cas réalisée par « Le Monde ».
Le 26 juin 2023, la chaleur écrase Orgon, une petite ville des Bouches-du-Rhône. Dans le département, la température monte ce jour-là jusqu’à 36° C. Pour autant, rien d’inhabituel à cette période de l’année. Météo-France n’a d’ailleurs pas lancé d’alerte à la canicule. Sur la route d’Avignon, à l’ouest du village, des ouvriers s’activent sur le chantier d’une résidence de quarante-six logements.
Parmi eux, Joao Manuel C., 47 ans. Ce coffreur-bancheur a commencé sa journée à 7 h 30, puis a pris une pause entre 12 heures et 13 heures. En a-t-il profité pour se rafraîchir dans la base vie climatisée où des boissons fraîches sont disponibles ? Dès 13 heures, le voilà à nouveau en train de poser des ferrailles sur un plancher. A 14 h 30, Joao Manuel C. se sent mal. Alerté, le chef de chantier le découvre inconscient au sol et appelle les pompiers, qui arrivent sur les lieux quinze minutes plus tard. A 16 h 50, le décès de l’ouvrier est constaté.
L’inspection du travail arrive peu après sur place pour relever les circonstances de l’accident. Ses constatations parviendront jusqu’au service de l’inspection médicale du travail (IMT) qui, quelques mois plus tard, comptabilisera ce décès comme « en lien avec la chaleur ». Joao Manuel C. fait donc partie des onze personnes qui sont officiellement mortes de leur exposition à de trop fortes chaleurs sur leur lieu de travail en 2023.
A partir des signalements de l’IMT, la direction générale du travail (DGT) réalise chaque année un bilan national, ensuite publié par l’agence Santé publique France. Le Monde a eu accès à l’ensemble des fiches de signalement détaillant les circonstances de chaque accident depuis le premier bilan établi en 2018 jusqu’à la fin de l’été 2023 – les derniers chiffres disponibles à ce jour.

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La construction, secteur le plus accidentogène
En six ans, entre le 1er juin 2018 et le 15 septembre 2023, au moins quarante-huit travailleurs auraient été victimes d’un accident mortel lié à la chaleur – un chiffre probablement sous-estimé, de l’aveu même de Santé publique France. Ces cas ne représentent qu’une fraction marginale des quelque 700 accidents mortels du travail répertoriés chaque année, mais leur part augmente au cours de la période estivale : dix des cent douze accidents mortels recensés entre juin et septembre 2019 étaient, par exemple, en lien avec la chaleur, soit 9 %.
En outre, ce risque professionnel est amené à prendre de plus en plus d’importance avec le réchauffement climatique, à l’origine d’une multiplication des épisodes climatiques extrêmes, susceptibles de favoriser sur le lieu de travail le risque de malaises liés à la chaleur, qu’ils soient mortels ou non.
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D’après les données récoltées par Le Monde, le phénomène n’épargne aucune région. Le Grand-Est paie le plus lourd tribut avec sept accidents mortels identifiés depuis 2018, suivi par l’Auvergne-Rhône-Alpes et l’Occitanie, avec six cas chacun.
Grand-Est, Auvergne-Rhône-Alpes et Occitanie sont les régions les plus touchées
Nombre d’accidents du travail mortels dont le lien avec la chaleur a été établi par l’inspection médicale du travail.

Dans la quasi-totalité des affaires, les travailleurs ont été victimes de malaises cardiaques ayant entraîné la mort. Quelques-uns font état d’autres formes d’accidents que l’IMT a reliés à une problématique de chaleur. Le 11 août 2022, un homme d’une quarantaine d’années fait une chute fatale alors qu’il élague un arbre chez un particulier, dans la Vienne. Le 19 juillet 2023, un ouvrier de 51 ans se sectionne la carotide avec la tronçonneuse thermique qu’il manipule sur le chantier de la ligne ferroviaire Lyon-Turin.
La chaleur peut augmenter les risques d’accidents car « elle induit une baisse de la vigilance et une augmentation des temps de réaction », rappelle l’Institut national de recherche et de sécurité. L’institut estime qu’un risque peut apparaître à partir de 30° C pour une activité sédentaire, et de 28° C pour un travail physique. Le début des périodes chaudes est réputé plus dangereux, car le corps n’y est pas accoutumé.
Ouvrier de 47 ans, Joao Manuel C., mort à Orgon en 2023, correspond à bien des égards au profil type des victimes. D’abord par son genre : 46 des 48 morts identifiés depuis 2018 étaient des hommes.
Une répartition genrée très déséquilibrée

Joao Manuel C. travaillait aussi dans le secteur le plus accidentogène, la construction, qui regroupe quinze des victimes recensées par la DGT. C’est aussi le cas de Nicolas S., 43 ans, qui s’écroule, le 18 juillet 2022, à Châtelaudren-Plouagat, dans les Côtes-d’Armor. Il a été victime d’un malaise mortel dans une nacelle perchée à dix mètres de hauteur alors qu’il fixait une passerelle métallique destinée à un futur entrepôt logistique, lors d’une journée de chaleur exceptionnelle où les températures dépassaient les 35° C. Le 30 juillet 2020, Nicolas B., un électricien de 28 ans, est découvert inanimé au sol alors qu’il tirait des câbles dans les combles d’un bâtiment en travaux d’Indre-et-Loire. On trouve aussi parmi les accidentés un maçon, un couvreur et un contremaître.
Les secteurs les plus touchés
Nombre accidents du travail mortels dont le lien avec la chaleur a été établi par l’inspection médicale du travail.

Si l’âge moyen des victimes est de 47 ans, le risque de subir un accident mortel lié à la chaleur touche tous les âges. La plus âgée est un homme de 70 ans, qui travaillait au sein d’une usine de fabrication de pain à Schirmeck, dans le Bas-Rhin. Le septuagénaire est mort à l’hôpital le 10 juillet 2023 après avoir été frappé d’un malaise sur son lieu de travail, où la température était « élevée », selon les relevés de l’inspection du travail.
La plus jeune victime est un saisonnier de 19 ans : le 8 septembre 2023, Réda N. meurt d’une crise cardiaque alors qu’il intervenait en tant que débardeur lors des vendanges sur une parcelle de vigne de Rilly-la-Montagne, dans la Marne. Il s’effondre depuis l’arrière d’un enjambeur, un tracteur suffisamment haut pour passer au-dessus des pieds de vigne. Lors de cette journée, la plus chaude du mois de septembre, il a fait jusqu’à 34° C sur son lieu de travail.
Des victimes de 19 à 70 ans
Nombre d’accidents du travail mortels dont le lien avec la chaleur a été établi par l’inspection médicale du travail.
Pour autant, le département n’était pas, ce jour-là, placé en vigilance canicule. Contrairement aux idées reçues, la chaleur accroît le risque d’accidents même hors des épisodes les plus extrêmes. Parmi les quarante-huit décès, seize cas sont survenus hors période de canicule (vigilance verte), treize en vigilance orange, douze en vigilance jaune et seulement cinq en vigilance rouge.
Des accidents surviennent aussi en dehors des épisodes de canicule
Nombre d’accidents du travail mortels dont le lien avec la chaleur a été établi par l’inspection médicale du travail.

Des accidents surviennent aussi en dehors des épisodes de canicule
Nombre d’accidents du travail mortels dont le lien avec la chaleur a été établi par l’inspection médicale du travail.

Comme Réda N., la majorité des victimes travaillaient en extérieur. L’agriculture, la sylviculture et la pêche apparaissent comme le deuxième secteur le plus à risque. Neuf morts recensés par la DGT, soit près d’un sur cinq, y exerçaient, notamment dans la culture maraîchère ou les vignes, où la précarité des contrats et des conditions de travail s’ajoutent à la dureté des conditions climatiques.
Plusieurs victimes employées dans l’agriculture ou la sylviculture étaient de nationalité étrangère. Le 30 juin 2019, un homme de 32 ans meurt dans une exploitation de Corse, où il était employé à la cueillette pour six mois par l’intermédiaire de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, comme des milliers de saisonniers étrangers recrutés chaque année dans le cadre de contrats similaires conclus avec le Maroc et la Tunisie.
Le 20 août 2020, un vendangeur polonais de 38 ans meurt dans un domaine du Vaucluse, où il a débarqué le matin même. « Les vendangeurs arrivés à 8 heures ont voulu commencer le travail immédiatement pour ne pas perdre une journée de salaire, a relevé l’inspection du travail. Ils ont commencé à 13 h 30. Le commissariat a indiqué que la température était de plus de 35 °C mais avec de l’air. »
Aucune sanction directe
Si, dans cette exploitation, les employeurs avaient mis de l’eau à disposition des vendangeurs, tous ne se conforment pas à cette obligation. Le 24 juin 2020, vers 15 heures, Aurélien P., un ramasseur de melons de la Vienne, présente des symptômes de déshydratation : désorientation, tremblements. Il meurt sur place peu après. « Malgré des températures élevées, les horaires de travail n’ont pas été aménagés par l’employeur, constatera l’inspection du travail. Par ailleurs, les salariés devaient subvenir eux-mêmes à leurs besoins en eau pour la boisson, l’employeur n’assurant pas leur ravitaillement. »
Il est toutefois rare que l’inspection du travail relève des infractions. Les obligations des employeurs se limitent à fournir de l’eau en quantité suffisante, des équipements contre la chaleur, voire un local de repos adapté dans le BTP. S’y ajoute, en cas d’alerte rouge lancée par Météo-France, la nécessité d’ajuster l’organisation du travail, notamment les horaires, mais aucune température maximale n’oblige à renvoyer les salariés chez eux. « L’arsenal juridique est quasi inexistant, et nous n’avons aucun moyen contraignant de retirer du danger des salariés qui travailleraient en plein soleil par 40 °C, regrette Simon Picou, inspecteur du travail et membre du bureau national de la CGT-Travail, emploi et formation professionnelle. Ils peuvent en théorie exercer leur droit de retrait, mais on sait à quel point cela peut être difficile à faire valoir vis-à-vis d’un employeur. »
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Sept des victimes identifiées par la DGT travaillaient dans les « services administratifs et de soutien aux entreprises », c’est-à-dire pour des sous-traitants ou des agences d’intérim. Dans cette catégorie d’emploi connue pour ses conditions de travail dégradées, notamment en matière de sécurité, la précarité des contrats dissuade les salariés de faire valoir leurs droits. Depuis juin, les salariés du BTP ont la possibilité d’être indemnisés au titre du congé intempérie si leur chantier s’arrête pour cause de canicule. Mais ce dispositif reste à l’initiative de l’employeur, qui n’a aucune obligation d’y recourir.
Pour les entreprises, la survenue d’un accident mortel lié à la chaleur n’entraîne aucune sanction directe, mais déclenche systématiquement l’ouverture d’une enquête judiciaire. Une grande partie des procédures sont toujours en cours, parfois quatre ans plus tard. Comme dans les Bouches-du-Rhône, où « les militaires de la gendarmerie doivent procéder à de derniers actes conjointement avec l’inspection du travail » pour comprendre pourquoi Joao Manuel C. est mort au travail en juin 2023, expliquait cet été le procureur de Tarascon, Laurent Gumbau. Le Monde a pu identifier deux affaires classées sans suite, et une seule ayant entraîné un renvoi devant le tribunal correctionnel : le patron du ramasseur de melons Aurélien P., mort à 40 ans pendant l’été 2020, sera jugé en février 2025.
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Pourquoi il est difficile de recenser les morts de la chaleur au travail
Le recensement des accidents mortels du travail liés à la chaleur est aujourd’hui largement sous-estimé, de l’aveu même de Santé publique France, qui en dresse un bilan annuel.
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Pour 48 accidents mortels du travail liés à la chaleur officiellement recensés par Santé publique France depuis 2018, combien passent sous les radars ? « Le nombre de décès est clairement sous-estimé, admet Guillaume Boulanger, responsable de l’unité qualité des milieux de vie et du travail et santé des populations au sein de l’agence. Les cas identifiés ne sont que la partie émergée de l’iceberg. »
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Pour établir ce décompte annuel, l’agence est, en effet, entièrement dépendante des chiffres transmis par la direction générale du travail du ministère du travail, qui s’appuie elle-même sur les remontées de l’inspection médicale du travail (IMT). Après chaque accident mortel, quelle qu’en soit la cause, un inspecteur du travail est dépêché sur le terrain pour une enquête. C’est à ce moment-là que les agents peuvent noter un lien avec la chaleur, en fonction de leurs observations : températures élevées, symptômes médicaux chez la victime, manquements évidents à la sécurité de la part de l’employeur (tels que l’absence d’eau à proximité), etc.
Ces relevés sont transmis à l’IMT, qui les analyse et les complète pour déterminer quels accidents peuvent être attribués aux conditions climatiques. Sont pris en compte l’âge de la victime, la nature des tâches et leur pénibilité, le lieu de travail, son niveau d’ensoleillement et de température, ainsi que le moment de la journée et de la saison.
« Qu’un sentiment subjectif »
Or, selon Guillaume Boulanger, les inspecteurs du travail ne font pas toujours le lien entre la chaleur et les décès. Dans les fiches de signalement, que Le Monde a pu obtenir, plusieurs agents de contrôle avouent leurs limites : « Concernant le lien avec les fortes chaleurs, il reste en suspens mais ne peut en l’état être écarté, écrit l’un d’eux, saisi du décès d’une femme de ménage, en août 2020. Lorsque j’ai pu entrer dans le bungalow (…) l’atmosphère à l’intérieur était très confinée, mais cela n’est qu’un sentiment subjectif. » L’inspection du travail pâtit, de plus, de sous-effectifs chroniques, avec un taux de vacances de 18 % sur les 2 048 sections du territoire, en 2022, d’après la Cour des comptes.
Etonnamment, en 2021, alors que l’été avait été annoncé comme le plus chaud jamais constaté en Europe, aucune victime d’accident mortel du travail lié à la chaleur n’a été identifiée, contre huit à douze par an les autres années. Certains décès font aussi l’objet de débats au sein de l’inspection médicale du travail, et il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui amène à les inclure ou à les exclure du recensement. En juin 2019, un ébarbeur de 56 ans meurt d’un malaise dans une fonderie d’acier des Hauts-de-France. « En lien possible avec la chaleur liée au poste de travail, mais probablement pas avec la chaleur extérieure », note l’inspecteur. L’IMT décide de le retirer du décompte, en estimant que la chaleur de l’environnement de travail de la victime n’était pas inhabituelle, et notant que le département n’était alors pas visé par une alerte canicule.
Les effets de la chaleur sur le corps constituent une autre difficulté. Hyperthermie (« coup de chaleur »), décompensations cardiaques, respiratoires, rénales… « Les conséquences d’une exposition peuvent apparaître immédiatement comme dans les trois à dix jours qui suivent, au domicile ou au travail », rappelle Guillaume Boulanger, ce qui constitue un autre facteur d’invisibilisation.
Extraits de fiches de signalement de l’inspection médicale du travail (exergues ajoutées par Le Monde).
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Contexte d’élévation des températures
Se pose également la question des comorbidités, puisque la chaleur peut exacerber des pathologies préexistantes. En 2022, l’IMT a retenu le cas d’un chauffeur-livreur mort à 54 ans. L’inspection du travail avait relevé qu’il « souffrait d’une fragilité cardiaque » et que « la chaleur ambiante, le jour de l’accident, (…) pourrait être un facteur aggravant ». En revanche, la mort, en septembre 2023, de deux saisonniers, lors de vendanges dans le Rhône mais en dehors de leur temps de travail, n’a pas été attribuée à la chaleur. Les températures dépassaient pourtant les 30 °C depuis plusieurs jours, et les salariés souffraient de pathologies cardiaques antérieures. Sollicitée pour expliciter la méthode utilisée par ses équipes, l’IMT n’a pas donné suite.
Pour mieux appréhender l’ampleur des accidents du travail liés à la chaleur, Santé publique France espère mener dès 2025 une nouvelle étude fondée sur une comparaison entre la température par département et les accidents du travail qui s’y produisent. « Le but est d’essayer de voir si la survenue des accidents, selon leurs causes, peut être reliée à un effet “chaleur”, en fonction du sexe des victimes et du secteur d’activité », précise Guillaume Boulanger. Le contexte d’élévation des températures à prévoir dans les prochaines décennies ne fait que renforcer l’intérêt de « mieux quantifier l’impact de la chaleur sur les travailleurs pour renforcer la prévention », selon l’expert, alors que l’ampleur de la surmortalité liée aux fortes chaleurs au sein de la population générale mesurée par Santé publique France est déjà conséquente : 33 000 morts entre 2014 et 2022, dont 7 000 pour l’été 2022.
Lire l’enquête | Les morts au travail, une hécatombe silencieuse en France
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Alexia Eychenne et Martin Fort
Fortes chaleurs : vers une prise de conscience par les employeurs d’un nouveau risque au travail
Si le code du travail ne fixe pas une température précise au-delà de laquelle il faudrait cesser le travail, certains secteurs, comme le BTP, ont commencé à s’adapter.
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Décalage des horaires, chômage technique, équipements rafraîchissants… La récente succession d’étés très chauds a obligé les secteurs les plus exposés à réfléchir à leur adaptation. Si le code du travail n’indique pas une température précise au-delà de laquelle il conviendrait de suspendre l’activité, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) estime qu’une vigilance est nécessaire à partir de 28 °C pour un travail physique, et de 30 °C pour un travail de bureau. Dans ce cas, comme dans la prévention des risques de chute de hauteur ou de blessure par machine, c’est à l’employeur d’assurer la sécurité du salarié.
Si des quatre décès survenus pendant les vendanges de 2023 en Champagne un seul a été officiellement causé par la chaleur – il n’y a pas eu d’enquête approfondie pour les trois autres –, ces drames concomitants et leur forte médiatisation ont tout de même entraîné localement une « prise de conscience générale », selon les mots de Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de l’intersyndicat CGT des salariés du champagne.
Le Comité interprofessionnel du vin de Champagne indique ainsi avoir déployé, en 2024, un plan d’action pour « renforcer les conditions d’emploi des travailleurs saisonniers ». Il n’en décrit que succinctement les mesures dans sa réponse écrite au Monde : la mise en place d’une fonctionnalité « météo » sur son application pour l’envoi d’alertes en temps réel, afin d’« adapter le planning de travail des vendangeurs si besoin », et le rappel aux employeurs de leurs obligations – temps de pause allongés, mise à disposition d’eau fraîche… Des réunions se sont par ailleurs tenues dès janvier, sous l’égide du préfet de la Marne, pour préparer les vendanges de 2024, durant lesquelles une cellule de suivi s’est réunie quotidiennement, week-end compris, pour l’« identification immédiate de situations indésirables ».
Droit au chômage technique
Aucune victime n’est à déplorer cette année. La météo, cependant, a été particulièrement clémente. « Il y a eu du mieux, mais cela reste de petites améliorations, souligne Philippe Cothenet. Plutôt que des formations aux gestes qui sauvent, on voudrait éviter d’avoir à réanimer quelqu’un ! Or aucune de nos propositions n’a été retenue. »
La principale : cesser le paiement du travail à la tâche, au kilo. « Pour les travailleurs, c’est plus rentable que le paiement au taux horaire, qui malheureusement reste au smic. Le problème, c’est que cela les incite à ne pas s’accorder de pause, même pour se désaltérer », déplore le syndicaliste. Dans un secteur où une bonne part de la main-d’œuvre est étrangère, employée par des prestataires, un système en « poupées russes » qui, pour la CGT, déresponsabilise les donneurs d’ordre, c’est aussi d’une lutte contre la précarité qu’il est question. Ainsi des conditions d’hébergement. M. Cothenet affirme avoir encore constaté, lors des vendanges en septembre, des campements sous tente : « En cas de canicule, si vous n’avez pas un endroit correct où dormir et prendre une douche fraîche, cela dégrade votre état pour le reste de la journée. »Dans ce contexte, interroge-t-il, comment comprendre que le gouvernement ait pu autoriser cet été, par décret, la suppression du repos hebdomadaire pendant les vendanges ?
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Un autre décret, publié en juin, a été bien accueilli, au contraire, par les syndicats de travailleurs du bâtiment et des travaux publics : aboutissement d’un intense lobbying du monde du BTP, la canicule a rejoint la liste des intempéries ouvrant le droit au chômage technique sur les chantiers. « Ce risque est désormais pris en charge de matière mutualisée par nos entreprises, qui cotisent à un pot commun. Si la chaleur oblige l’une d’entre elles à suspendre l’activité, ses travailleurs sont indemnisés à hauteur de 75 % du salaire », explique Anthony Laudat, président de la commission des affaires sociales de la Fédération française du bâtiment.
Ce régime peut être déclenché en cas de vigilance orange ou rouge annoncée par Météo-France. « C’est une revendication que nous portions depuis 2018, se félicite Frédéric Mau, secrétaire de la fédération bois-construction de la CGT. Mais, avec des épisodes de chaleur de plus en plus fréquents, ça ne suffira pas ! » « Les entreprises ne pourront pas faire du chômage intempérie pendant un mois, il faut trouver comment s’adapter sans systématiquement arrêter le travail », abonde Christophe Ruas, chef de file des sujets bien-être et prévention à la Fédération nationale des travaux publics (FNTP).
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Ce printemps, pour la première fois, la FNTP, épaulée par l’INRS et la direction générale du travail, a publié un rétroplanning pour aider les employeurs à préparer l’été. « Le code du travail demande de “mettre de l’eau fraîche à disposition”, ainsi qu’une “base vie avec une température acceptable”, ça reste très flou. On a donc détaillé toutes les situations possibles, et les façons de s’organiser », précise M. Ruas. Par exemple, comment faire suivre la base vie quand les salariés changent de chantier dans la journée, quels sont les équipements de protection les plus adaptés… « Il faut tout anticiper, insiste-t-il. Commencer des travaux tôt le matin, s’il y a des riverains, cela peut être compliqué. Amputer des heures d’un sommeil réparateur, ça ne va pas de soi, ça se discute avec les syndicats. »
Des « gilets rafraîchissants »
« L’adaptation, cela dépend de la taille de l’entreprise et de l’état du dialogue social, estime pour sa part Patrick Blanchard, secrétaire national de la fédération construction-bois de la CFDT. Dans les grands groupes du BTP, il y a une culture de prévention plus forte, avec parfois des aménagements des horaires. Mais, dans les plus petites entreprises, il ne se passe pas grand-chose. Quand il y a cinq niveaux de sous-traitance, si le dernier échelon veut gagner quelque chose, il n’a qu’une solution : travailler le plus vite possible, en se passant au maximum de sécurisation. S’il fait chaud, il ne va pas s’arrêter une semaine. » Il déplore que les chantiers ne soient pas davantage contrôlés, « faute d’inspecteurs du travail en nombre suffisant ».
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Il faut, par ailleurs, un minimum de masse salariale pour avoir un plein droit aux indemnités du congé intempérie, rappelle la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment. « Et il n’est pas forcément évident de décaler les horaires de travail si l’on intervient chez un particulier », souligne sa vice-présidente en charge des questions sociales, Corine Postel. Pour elle, l’adaptation ne doit ainsi pas se faire par une réglementation uniforme, mais au cas par cas : « De grandes entreprises auront peut-être plus de moyens pour investir dans des structures protégeant du soleil, tandis qu’une de nos couvreuses a testé cet été des gilets rafraîchissants. »
L’idée de faire entrer dans le code du travail un seuil précis de température à ne pas dépasser sur le lieu de travail, comme l’envisage une proposition de loi déposée en janvier par le député « insoumis » Hadrien Clouet, ne fait ainsi pas l’unanimité. « Certaines situations de travail peuvent être dangereuses au-dessous de 28 °C ou maîtrisées au-delà de 30 °C, la température de l’air ne suffit pas à évaluer les risques, fait valoir Jennifer Shettle, responsable du pôle information juridique à l’INRS. Il y a un ensemble d’éléments à prendre en compte : le vent, l’humidité, si l’activité est sédentaire ou non, l’acclimatation… » Si Philippe Cothenet et Patrick Blanchard y sont au contraire favorables, Frédéric Mau se dit aussi « sceptique » : « A Marseille, s’ils doivent s’arrêter dès qu’il fait 28 °C, ils ne vont jamais pouvoir bosser ! Le code couleur météo nous semble plus pertinent. »
Si de premières avancées sont notables dans le BTP, particulièrement exposé, l’adaptation reste balbutiante dans de nombreux secteurs. Jennifer Shettle a été interpellée cet été par des travailleurs aux métiers très variés, « en boulangerie, de petits commerces, des employés de spa… ». C’est après que des salariés se sont sentis mal, avec 43 °C relevés dans un entrepôt, qu’un accord a été signé sur un site logistique d’Eram, dans le Maine-et-Loire. « C’est un accord a minima, mais qui a le mérite de cadrer les process : en cas d’alerte orange, les horaires sont automatiquement décalés pour commencer plus tôt, précise Sébastien Hervé, coordinateur CFDT des sites du chausseur. Mais ça ne s’applique que sur un site. Il faudrait que la loi oblige les entreprises à négocier en local avec les salariés sur le sujet des températures extrêmes, comme c’est le cas sur les salaires. »
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A titre individuel, le salarié peut toujours exercer son droit de retrait, s’il s’estime en danger grave et imminent. Frédéric Mau, lui, préfère que les syndicats exercent leur droit d’alerte : « C’est collectif, cela évite à un gars de se retrouver seul devant le patron. Mais le dérèglement climatique n’a pas fini de nous poser des questions sur la façon d’organiser l’entreprise et sur le droit du travail ! »
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