Qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou culturelles, toutes les analyses peinent à expliquer pourquoi les dirigeants des États-Unis, et nombre de leurs électeurs, « ont pu si méticuleusement foutre en l’air leur société » (Interview de Peter Turchin à propos du « Le Chaos qui vient »)

“Le système américain peut s’effondrer à n’importe quel moment”

L’universitaire Peter Turchin scrute l’Histoire avec des modèles mathématiques. Dans son essai “Le Chaos qui vient”, il relève que les facteurs propices à la chute des sociétés sont désormais tous réunis aux États-Unis. Entretien.

Peter Turchin est spécialisé en anthropologie de l’évolution. Il étudie dans l’Histoire, grâce à des modélisations mathématiques, les signes qui précèdent le chaos des sociétés.  Photo Malike Sidibe/REDUX-REA

Par  Olivier Pascal-Moussellard 

Publié le 05 novembre 2024 à 06h45

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Qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou culturelles, toutes les analyses peinent à expliquer pourquoi les dirigeants des États-Unis, et nombre de leurs électeurs, « ont pu si méticuleusement foutre en l’air leur société »remarque l’anthropologue américain Peter Turchin dans son dernier essai, Le Chaos qui vient. Toutes sauf la cliodynamique. Cette modélisation mathématique des grandes dynamiques de l’Histoire ne prédit certes pas l’avenir, mais elle offre de précieux enseignements sur des bouleversements passés. En combinant le court terme de l’actualité et la profondeur de la longue histoire, en croisant les disciplines et les big data, Turchin, chercheur et professeur à l’Université du Connecticut, met en évidence les constantes des cycles d’« intégration » (marqués par la croissance économique et démographique, la paix sociale et le progrès) et de « désintégration » des empires ou civilisations disparus.

Et quels sont les deux marqueurs les plus sûrs, selon lui, de la désintégration politique des États, que ce soit par effondrement, révolution ou guerre civile ? L’appauvrissement des classes populaires conjugué à la « surproduction d’élites » – c’est-à-dire l’arrivée au sommet de la pyramide sociale d’un afflux de personnes riches et/ou diplômées susceptibles de réclamer le pouvoir… et de se déchirer pour lui. C’est très précisément le cocktail explosif que les États-Unis ont réussi à concocter pour eux-mêmes depuis un demi-siècle. Avec une grande méticulosité, et tristement indifférents au fait que, le plus souvent, quand ces processus convergent, l’Histoire se termine mal.

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Dans leur histoire, les États-Unis n’ont jamais cessé d’alterner entre périodes plus ou moins longues d’intégration et de désintégration…
Les États-Unis ne sont pas un cas isolé : toutes les sociétés que nous avons passées en revue avec notre base de données CrisisDB connaissent des cycles de prospérité et d’effondrement. Depuis la création de la république étasunienne, vers 1780, ce pays a connu une croissance très spectaculaire en termes de territoire, bien sûr, mais aussi en termes de population. Dans l’État du Connecticut, où je vis, la population rurale est devenue plus dense au XIXᵉ siècle du fait de la natalité et d’une immigration massive, ce qui a poussé une partie des agriculteurs vers les villes. L’équilibre entre l’offre et la demande de travail s’en est trouvé affecté d’autant plus fortement que, pour faire baisser les salaires, les grands propriétaires d’entreprises favorisaient l’afflux d’une main-d’œuvre plus abondante que le nombre d’emplois disponibles. Ce déséquilibre a déclenché un phénomène de « pompe à richesse » : l’économie croissait de 2 ou 3 % par an, mais l’essentiel des gains était siphonné par les barons capitalistes ; pendant ce temps, à l’autre bout de l’échelle, un large pan de la population se paupérisait. Les effets de cet appauvrissement ne se sont pas fait attendre : pour les classes populaires, on enregistre alors un recul de la durée de vie et une baisse de la taille des individus. Mais ce qu’il se passe tout en haut de la pyramide sociale est tout aussi intéressant : le nombre d’individus qui intègrent les élites financières ou académiques grossit considérablement, dans une société ou les postes de pouvoir, en particulier dans la fonction publique, ne varient quasiment pas.

Cette « surproduction d’élites » riches ou diplômées joue un rôle essentiel, selon vous, dans la guerre civile américaine…
Avec la génération d’Abraham Lincoln, les sphères du pouvoir sont inondées par un afflux d’avocats ambitieux – dont Lincoln lui-même – qui vont revendiquer des positions occupées depuis longtemps par les « vieilles élites » du Sud. La lutte va être féroce, et le combat sans merci, devenant en effet un facteur beaucoup plus important que le débat sur l’abolition de l’esclavage dans le déclenchement de la guerre civile (1861-1865). N’oublions pas que l’esclavage était légal aux États-Unis depuis la création de la République, et que seule une petite proportion de la population se souciait vraiment du sort des Afro-Américains. La crise qui surgit en 1860, plus politique que morale, grossit à mesure que la pompe à richesses fabrique à la fois quantité de nouvelles fortunes… et de sérieux conflits entre ces « élites aspirantes » du Nord-Est et le vieil establishment du Sud. Au point que ces derniers décident de faire sécession.

Les trumpistes disposent de toutes les armes pour renverser la classe dirigeante par des moyens légaux… ou presque.

Pompe à richesses, appauvrissement des classes populaires et surproduction des élites : un triple phénomène auquel nous assistons à nouveau depuis les années 1970…
Personne ne conteste que les Américains du Nord vivent aujourd’hui beaucoup mieux que les leurs ancêtres du XIXᵉ siècle. Mais si vous regardez les indicateurs de santé, qui sont une mesure très fiable du bien-être des populations, vous constatez que ce sont deux époques pendant lesquelles l’espérance de vie des uns et des autres diminue. Un recul insensé, quand on pense aux progrès de la médecine et des technologies ! Je précise que cette baisse de l’espérance de vie moyenne avait commencé avant l’arrivée du Covid. Et les huiles démocrates qui soutenaient Hillary Clinton hier, et Kamala Harris aujourd’hui, se demandent encore pourquoi les gens en bas de l’échelle sociale sont en colère contre les élites ? Mais les classes les moins favorisées savent très bien que la croissance économique, régulière bien que moins spectaculaire qu’il y a soixante ans, n’a profité qu’à une portion congrue de la population. Elles ont vu leurs salaires baisser en chiffres absolus comme en chiffres relatifs – c’est-à-dire comparés à l’augmentation phénoménale des revenus chez les fameux 1 %, voire les 10 %, les plus aisés de la population. Songez qu’au début des années 1980 on recensait aux États-Unis environ 66 000 individus assis sur un capital supérieur à 10 millions de dollars. En 2020, ils étaient… 693 000. Dix fois plus ! L’important, ici, est de se souvenir que la paupérisation seule ne suffit pas à renverser les États : pour se transformer en révolution, elle doit être canalisée, organisée. Et c’est là que le second facteur – la surproduction des élites – joue un rôle déterminant : elle fabrique les futurs dirigeants… et les organisateurs potentiels de la révolution. Lénine, Castro, Robespierre ne sortaient pas du ruisseau. C’étaient des purs produits de l’élite (tous les trois avocats) capables de canaliser le mécontentement et d’organiser la révolte.

Trump, un révolutionnaire ?
Non, mais Stephen Bannon, son ancien mentor, était un révolutionnaire autoproclamé. Et la « voix » de la révolution, aujourd’hui, s’appelle Tucker Carlson, journaliste à Fox News, et sûrement l’homme le plus écouté et podcasté des États-Unis, en tout cas chez les supporters de Trump. L’évolution de ce dernier est d’ailleurs symptomatique. Par sa naissance et sa richesse, il a d’abord cru qu’il serait naturellement investi par ses pairs, ce Parti républicain qui représente dans ses décisions le fameux 1 % auquel il appartient. Se faire adouber par les républicains, c’était son plan, il y a vingt ans. Las, l’establishment ne l’a pas accueilli à bras ouverts, c’est le moins que l’on puisse dire. Et il est devenu très amer. Il a beau répéter aujourd’hui qu’il ne se considère pas comme un « destructeur » – pour rassurer les foules et les marchés –, il n’a de cesse de briser les repères du conservatisme « à l’ancienne ». Dans le même temps, le gratin de la contre-élite, comme Tucker Carlson ou J.D Vance – futur vice-président de Trump, si ce dernier est élu –, s’est entendu pour chasser les vieux barons et « prendre » le Parti républicain. La mission est quasiment accomplie : la plupart de ceux qui s’opposaient à Trump ont été éjectés des instances dirigeantes ou se sont effacés d’eux-mêmes. Contrairement aux bolcheviques, ces contre-élites n’ont donc pas eu besoin de prendre le pouvoir par la force : elles disposent de toutes les armes pour renverser la classe dirigeante par des moyens légaux… ou presque. La grande question est de savoir si elles y parviendront le 5 novembre.

Pour que les Démocrates redevienne le parti de la classe ouvrière, il faudrait que ses dirigeants augmentent leurs propres impôts.

Les démocrates n’ont toujours pas compris que leur discours ne parle plus à leur « base » historique ?
Au sein du Parti démocrate, les « socialistes démocrates » associés à Bernie Sanders voient très bien où se situe le problème, mais ils sont impuissants à influencer la trajectoire de leur parti. Pour que ce dernier redevienne le parti de la classe ouvrière, il faudrait que ses bailleurs de fonds et ses dirigeants consentent un sacrifice financier personnel important, en augmentant leurs propres impôts et en donnant plus de pouvoir aux travailleurs. Il leur faudrait aussi restreindre l’industrie financière, qui détruit beaucoup plus de richesse qu’elle n’en crée. Mais le veulent-elles vraiment ? Quand votre programme politique risque d’aboutir à une diminution de votre fortune personnelle, c’est fou comme votre motivation perd de l’énergie en chemin ! L’Histoire montre pourtant qu’il n’y a pas une infinité d’options pour éviter la désintégration : chaque fois que l’appauvrissement des classes populaires et la surproduction des élites se sont produits en même temps, dans presque toutes les civilisations, la « sortie de crise » a suivi le même chemin. Version « positive » : l’arrêt volontaire de la pompe à richesse par les élites, et une meilleure redistribution des gains de la croissance vers les classes populaires. C’est ce qu’ont su faire les États-Unis dans les années 1930, puis après-guerre, quand F.D Roosevelt a imposé une très forte taxation des hauts revenus, et surtout donné aux travailleurs le pouvoir de s’organiser. Songez que, pendant le New Deal, l’imposition des plus riches pouvait atteindre 90 % de leurs revenus… et personne n’y trouvait à redire !

Quid des sorties de crises « négatives » ?
Il y en a eu beaucoup dans l’Histoire. Les guerres et les épidémies, c’est un fait, ont souvent régulé « naturellement » la surproduction d’élites. Les révolutions aussi, en Angleterre et en France notamment. L’administration Biden a bien lancé quelques initiatives pro-ouvrières pour tenter d’inverser le déclin de l’industrie, mais elles sont restées timides. Les intérêts financiers de l’establishment démocrate sont tellement opposés à un changement radical que je ne m’attends pas à ce qu’il fasse les réformes qui s’imposent dans les quatre prochaines années – s’il conserve la Maison-Blanche. Inutile de dire que je vois encore moins l’administration Trump augmenter les impôts des riches et se lancer dans des réformes qui pourraient éloigner le chaos qui vient…

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À quelle distance sommes-nous de ce « chaos » ?
L’horloge nucléaire, que les géopolitologues aiment évoquer, est un bon outil pour aiguiser notre attention. Mais la cliodynamique est une discipline jeune, et la « société », un système si complexe que je me garderai bien de faire des pronostics précis. Disons que je suis pessimiste sur le court et moyen terme. Nous sommes clairement entrés dans une situation révolutionnaire, ce qui veut dire que les institutions du pays sont profondément fragilisées et que le système peut s’effondrer à n’importe quel moment. Qu’est-ce qui déclenchera — ou pourrait déclencher – cette chute ? Il faut penser le paysage politique et sociétal américain comme on surveille les incendies de forêt. Notre « forêt sociale » n’a pas connu de grand feu depuis des décennies, c’est vrai, mais il y a des tonnes de matières inflammables accumulées sur le sol. Peut-être que la foudre frappera, peut-être que quelqu’un jettera une cigarette allumée – en tout état de cause, « une étincelle suffit pour allumer l’incendie », comme le rappelait Mao… Et notre société a perdu de sa résilience, ce qui la rend beaucoup plus sensible à tous les chocs, qu’ils soient internes ou externes. Nous pouvons encore nous en sortir, et j’espère sincèrement que les quatre prochaines années nous offrirons un peu de « mou », ce qui permettrait aux élites de comprendre comment s’articulent les problèmes, et d’agir enfin. Mais le temps presse, vraiment.

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PETER TURCHIN EN 5 DATES
1957 Naissance à Obninsk (Russie).
1975 S’inscrit à la faculté de biologie de l’Université d’État de Moscou.
1977 Son père, le scientifique dissident Valentine Tourtchine, est exilé d’Union soviétique.
1985 Doctorat de zoologie de l’Université Duke, aux États-Unis.
2003 Publie Historical Dynamics (non traduit), où il pose le concept de « cliodynamie ».

Le chaos qui vient. Élites, contre-élites et la voie de la désintégration politique, de Peter Turchin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Peggy Sastre, éd. Le Cherche-midi, 444 p., 23 €.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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