Le philosophe, romancier et essayiste participera à la table ronde « Agriculture et alimentation : comment accélérer les transitions ? » dans le cadre du festival Néo Terra qui se tiendra à Darwin, à Bordeaux, du 28 au 30 novembre, en partenariat avec « Le Monde ».
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Gaspard Kœnig exhorte à développer l’agroécologie à grande échelle, seule capable de redonner au sol sa fertilité. Sans cette dynamique, l’humanité est condamnée, martèle l’auteur d’Agrophilosophie. Réconcilier nature et liberté (Editions de l’Observatoire, octobre 2024, 336 pages, 23 euros) et d’Humus (Editions de l’Observatoire, 2023).
Quels sont l’état des sols et le degré d’urgence de la situation pour l’espèce humaine ?
L’humanité a toujours préféré regarder le ciel, comme Thalès dans le Théétète, de Platon, qui finit par tomber dans un trou. Le sol est encore très mal connu. Nous n’avons, à ce jour, découvert qu’un pour cent des espèces qui y vivent. Elles sont pourtant foisonnantes : trois tonnes de vers de terre par hectare évoluent sous nos pieds, aux côtés de millions de bactéries et de champignons… Le sol joue un rôle métaphysique fabuleux, puisqu’il convertit la mort en vie, en décomposant les corps organisés et en permettant à d’autres de naître. Sur le plan agronomique, un sol vivant est naturellement fertile.
Et pourtant, nous le détruisons. 60 % des sols européens sont appauvris ; ils perdent en moyenne 80 % de leur biomasse. Les rendements baissent, y compris dans les zones cultivées en conventionnel de manière intensive. Cet appauvrissement menace l’alimentation, mais aussi la biodiversité, le stockage de carbone, la filtration et le stockage de l’eau, etc.
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La bonne nouvelle, c’est que la nature est résiliente. Si on les laisse tranquilles pendant cinq ou dix ans, les sols peuvent se reconstituer. La mauvaise nouvelle, c’est que, une fois la roche-mère atteinte, il faut attendre mille ans pour qu’un sol réapparaisse : 40 centimètres d’humus et une forêt primaire…
Quelles sont les solutions pour sortir de cette situation mortifère dont l’être humain est à l’origine ?
Les rendements agricoles actuels ne sont pas pérennes, puisqu’ils reposent sur la destruction du capital qu’est la terre. La transition écologique doit moins passer par la décarbonation industrielle, qui est abstraite, technique et centralisée, que par la transition agroécologique. Nous entrons à nouveau dans une ère physiocratique, où la question agricole va devenir primordiale.
Le principe de l’agroécologie est de répondre aux problèmes posés par la nature par des solutions fondées sur la nature. On le trouve bien formulé par Henry David Thoreau quand il décrit la culture de son champ de haricots dans Walden. Cela implique de renoncer progressivement aux intrants chimiques et même au labour, rompant ainsi avec dix mille ans de pratique agricole.
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Scientifiquement validée et techniquement possible, cette transition demande une transformation globale. Se contenter d’interdire le glyphosate est absurde. Il faut changer tout notre modèle agricole, depuis le fonctionnement de la politique agricole commune jusqu’aux règles du foncier, en passant par les circuits de distribution…
Il faut également stimuler notre écosensibilité. Car c’est le lien avec le vivant plus que les raisonnements abstraits qui nous conduit à transformer nos manières de voir le monde et d’agir au quotidien. L’expérience de la nature et le sentiment de liberté doivent aller de pair.
Quelle contribution pour la sphère politique ?
J’ai du mal à imaginer que l’Etat bureaucratique puisse se réformer. Il convient plutôt de repenser la question des formes démocratiques en décentralisant considérablement les processus de décision. Dans l’écologie politique en général, et chez le géographe et anarchiste Elisée Reclus en particulier, prime l’idée que la démocratie locale est l’essence de la délibération. C’est aussi la condition pour se sentir responsable de son territoire. Les biorégions, définies par une forme de cohérence géographique et agronomique, pourraient être la bonne échelle. Leurs habitants pourraient créer des communs et renouer le fil de la conversation autour de l’organisation des cultures, de la production d’énergie ou de la gestion de l’eau.
Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de ces solutions ?
Sur le chemin politique, j’avoue ma perplexité. Je crains qu’il ne faille attendre une forme d’effondrement très net, comme on commence d’ailleurs à le voir sur le plan budgétaire, pour que ces questions soient prises au sérieux. J’ai le sentiment que, aujourd’hui, plus le problème est grave, plus le déni est fort. D’ailleurs la définition psychanalytique de ce mot est liée à la mort, à l’angoisse du néant. Face à l’impensable, on se réfugie dans le déni.
Cet article a été réalisé dans le cadre de Néo Terra. Le festival des solutions, dont Le Monde est partenaire. Il se déroule du 28 au 30 novembre à Darwin (Bordeaux). Un débat sur le thème « Agriculture et alimentation : comment accélérer les transitions ? » aura lieu jeudi 28 à 14 h 30, avec la participation de Gaspard Koenig. Accès libre sur inscription : Festival.neo-terra.fr