À la COP16 perdure une vision coloniale de l’écologie

ÉCOSYSTÈMES ET POLLUTION PARTI PRIS

La COP16, qui s’est achevée ce week-end en Colombie sur un échec, a néanmoins abouti à la création d’une nouvelle instance de représentation des peuples autochtones. Le modèle dominant de « conservation de la nature » à l’ONU menace pourtant frontalement toujours ces communautés.

Lucie Delaporte

4 novembre 2024 à 16h02

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La décision a été saluée comme une des rares avancées de cette COP16 sur la biodiversité qui s’est achevée ce week-end en Colombie avec un goût amer. Après des jours d’intenses négociations, la plupart de décisions sur les grands sujets (financements, mise en œuvre concrète des objectifs du cadre Kunming-Montréal de 30 % d’espaces protégés) ont été reportées, faute de consensus, à la prochaine COP qui se tiendra dans deux ans. Ardemment défendue par leurs organisations présentes à Cali, la création d’une instance représentant les peuples autochtones au sein de la grand-messe onusienne aura donc été l’une des seules avancées concrètes de ce rendez-vous destiné à enrayer l’effondrement de la biodiversité.

Représentant 6 % de la population mondiale, les peuples autochtones vivent sur des terres qui abritent 80 % de la biodiversité mondiale et sont aussi les premières victimes de la dégradation des écosystèmes causée notamment par la déforestation massive et les pollutions diverses.

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Des membres des peuples autochtones du Brésil lors d’une manifestation à Brasilia, le mercredi 30 octobre 2024.  © Photo Eraldo Peres / AP via SIPA

Jusque-là, les grandes conférences onusiennes sur la biodiversité ne leur avaient accordé qu’un rôle de figuration. Une place à peine plus enviable que dans les COP climat où, s’il est toujours de bon ton d’inviter quelques représentants des peuples autochtones – un « chef à plumes » faisant toujours joli sur la photo –, ceux-ci n’ont strictement aucune place à la table des négociations, et certainement pas voix au chapitre dans les décisions finales.

Une vision occidentale de l’écologie

Ce week-end à Cali, la création d’un « groupe permanent » des peuples autochtones a provoqué des scènes de liesse parmi leurs représentants venus en Colombie. Il s’agira d’un organe « subsidiaire » qui permettra aux organisations de ces communautés de porter un message d’une seule voix sur les meilleures façons de lutter contre l’effondrement de la biodiversité. 

Pour la présidente de la COP, la ministre de l’environnement colombienne Susana Muhamad, cette avancée règle « une dette historique de vingt-six ans dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique (CDB) ».

La dette est effectivement immense et l’approche onusienne de la diversité biologique de nos écosystèmes, perçue comme un « trésor » offert par la nature qu’il conviendrait de préserver totalement – par endroits bien sûr – de la main de l’homme, est pour beaucoup dans la négation de l’apport singulier des peuples autochtones.

Accorder une place aux peuples autochtones dans la diplomatie mondiale sur la préservation des écosystèmes […] ne va pas remettre en cause le logiciel onusien de « conservation » de la nature.

Comme le rappelle l’anthropologue Charles Stépanoff dans son dernier livre Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humain (La Découverte, 2024), les peuples autochtones ne sont en rien des « gardiens » passifs d’un environnement naturel qu’ils auraient simplement préservé et transmis « intact » de génération en génération. Cette conception, qui est celle de l’« environnementalisme » onusien, est ancrée dans la vision d’un partage nature/culture, protection/destruction, propre à l’Occident moderne. Elle offre une vision complètement fausse de l’apport véritable des peuples autochtones dans la richesse biologique des écosystèmes qu’ils habitent.

Elle nie le fait que ceux-ci – de la Sibérie à la Guyane, en passant par la Papouasie-Nouvelle-Guinée – n’ont en réalité cessé de transformer et d’enrichir les espaces qu’ils occupaient, au travers de liens puissants d’« attachement ». Ce sont leurs pratiques expertes de leurs milieux qui expliquent l’incroyable profusion des formes du vivant dans les espaces qu’ils occupent, plutôt qu’un mode de vie simplement frugal.

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Or, et c’est là que le bât blesse, accorder enfin une place aux peuples autochtones dans la diplomatie mondiale sur la préservation des écosystèmes, à condition qu’elle ne soit pas une fois de plus de pure figuration, ne va pas remettre en cause le logiciel onusien de « conservation » de la nature qui, dans les faits, est la plupart du temps catastrophique pour les populations concernées.

« Évidemment, c’est une bonne chose que cette instance représentant les peuples autochtones ait été créée à Cali pour qu’ils puissent mieux faire entendre leurs revendications. Mais on voit mal comment ce type d’organisation va pouvoir concrètement empêcher les violations des droits humains qui se déroulent aujourd’hui au nom de la protection de la nature », analyse Fiore Longo, directrice de Survival International, une ONG consacrée à la défense des peuples autochtones, et autrice de Décolonisons la protection de la nature (Double Ponctuation).

Il y a tout un business des aires protégées.

Fiore Longo, directrice de l’ONG Survival International

Au vrai, la création de grandes aires protégées, de parcs nationaux et autres réserves, particulièrement en Afrique et en Asie, s’est faite non seulement sans concertation avec les peuples autochtones y résidant, mais bien souvent contre eux. Au nom de la préservation de la biodiversité, les États qui reçoivent d’importants financements internationaux pour créer ces « réserves » en chassent brutalement les communautés autochtones, qui ont pourtant des liens ancestraux à ces terres. La cueillette, le pâturage ou la chasse dont elles dépendent pour leur survie leur sont interdits.

L’héritage colonial 

« Ces aires sont militarisées et gérées par des ONG internationales, comme le WWF, qui sont financées par les fonds mondiaux consacrés à la préservation de l’environnement. Les violations des droits des peuples autochtones y sont constantes », précise Fiore Longo, citant l’exemple de la Tanzanie, où les Masaïs sont expulsés de leurs terres, criminalisés comme des braconniers s’ils entrent sur les réserves destinées à faire de magnifiques parcs pour touristes en mal d’Éden.

Certains sont tués, d’autres emprisonnés pour avoir défloré ce paradis rêvé par l’Occident.

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« Il y a tout un business des aires protégées pour ces États. Ils perçoivent des fonds pour créer et garder ces aires de l’Union internationale pour la conservation de la nature et, en même temps, ils y développent le tourisme », poursuit l’anthropologue de formation.

L’historien Guillaume Blanc, spécialiste de l’Afrique contemporaine, a bien montré la persistance du schéma colonial au sein de l’UICN et d’ONG de protection de la nature comme le WWF, et de l’ONU plus largement, dans son essai L’Invention du colonialisme vert (Flammarion, 2020). Un schéma qui repose sur une sacralisation de la « nature », en Afrique ou dans les Sud, concomitante avec sa destruction en Occident à partir du XIXsiècle. La folklorisation des peuples autochtones, parqués dans des réserves où ils en sont réduits à mendier pour leur survie, participe du même mouvement.

Les discussions actuelles autour de la création d’un « marché de la biodiversité », calqué sur le « marché du carbone », une idée défendue avec enthousiasme par Emmanuel Macron, font à cet égard frémir pour l’avenir des peuples autochtones.

Ce serait une étape supplémentaire du développement d’un modèle de protection de la nature basé sur l’idée qu’on peut parfaitement détruire « ici », si l’on compense « là-bas », comme si les écosystèmes étaient interchangeables et modélisables financièrement.

Au sein des COP, le lobbying des grandes entreprises pour aller vers cette marchandisation présentée sous les atours d’une vertueuse « conservation » est intense. Elle a le mérite de faire croire que notre capitalisme extractiviste serait viable, à condition de créer quelques réserves de biodiversité. Ce que, pourtant, obstinément, le rapport au vivant des peuples autochtones conteste si violemment qu’il convient de les effacer de la carte.

Lucie Delaporte

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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